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Prière de ne pas déranger

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Avec 850 mouvements religieux au Québec, comment faire le bonheur de tous les employés sans semer la pagaille? Cet article, publié en février 2006, est toujours pertinent à l’heure de la Charte des valeurs québécoises.

Un employé qui fait des poupées vaudou à l’effigie de ses collègues pendant sa pause. Une caissière de banque qui porte un voile sur la quasi-totalité de son visage. Un cadre supérieur qui refuse d’accompagner des clients dans un restaurant non kasher. Ces faits rapportés par des employeurs confus atterrissent sur le bureau d’Alain Pronkin, au Centre d’Information sur les Nouvelles religions.

«On est en plein choc culturel! D’ici à 10 ans, les problèmes vont exploser dans les entreprises, et le Québec n’est pas prêt à y faire face», constate ce théologien. Dans son bureau situé au cœur du quartier multiculturel Côte-des-Neiges à Montréal, il tente tant bien que mal de résoudre les casse-tête d’employeurs dépassés par les nouvelles réalités multiconfessionnelles. «Un territoire cosmopolite, c’est bien beau, mais c’est faux de prétendre que tout le monde se mélange comme si de rien n’était. La cohabitation des religions commence à être problématique en milieu de travail, et ça risque d’empirer dans les années à venir.»

Pour le moment, les droits religieux des travailleurs sont protégés par l’obligation d’accommodement raisonnable, tel qu’il est prescrit par la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. Ce principe, apparu en 1985 dans le droit québécois et canadien grâce à l’intervention de la Cour suprême, oblige les employeurs à respecter la religion de leurs employés, sans discrimination. Dans la mesure où ces exigences n’entraînent pas de contrainte excessive pour l’employeur, comme des coûts faramineux.

«Autrement dit, si un travailleur est membre de l’Église universelle de Dieu et que sa religion lui interdit de travailler le samedi, son employeur doit tout tenter pour lui trouver un remplaçant ce jour-là», explique Michèle Turenne, conseillère juridique à la Commission des droits de la personne. «L’employeur doit l’accommoder, à moins de faire la preuve d’une contrainte excessive. Il n’a pas le droit de le mettre à la porte sans faire cet exercice, sous peine d’être accusé de discrimination.»

L’heure du débat

Le respect des droits religieux exigé par la Charte s’étend aussi au port du voile en entreprise pour les travailleurs musulmans — à moins que cela compromette leur sécurité ou celle des autres. De même, depuis 1990, les sikhs membres de la GRC peuvent porter leur turban avec l’uniforme professionnel, sauf quand leurs activités les obligent à mettre un casque protecteur. Idem dans les Forces armées canadiennes. À l’époque, cette autorisation accordée par la Cour suprême avait fait des vagues.

«La liberté de religion est un beau principe, dit Alain Pronkin. Mais est-ce que ça signifie que les 850 rites des 850 mouvements religieux du Québec doivent être respectés en tout temps et en tout lieu? Les limites de l’obligation d’accommodement raisonnable ne sont pas claires. Le gouvernement québécois doit mettre ses culottes et adopter des règlements précis à cet égard.»

En attendant, travailleurs et employeurs s’arrangent de leur mieux. CAE, un fabricant de simulateurs de vol, a aménagé un lieu de culte pour ses employés, notamment pour les musulmans qui ont une prière sacrée le vendredi et plusieurs prières quotidiennes. Aussi, chez Cascades, on tient compte des restrictions alimentaires liées à la religion des employés quand on organise un repas d’entreprise.

«Il y a 40 ans, les Québécois ont choisi de séparer l’Église de l’État, remarque Yves Casgrain, consultant en mouvements sectaires. Mais, en ce moment, on sent une tergiversation dans la société. Par exemple, on se demande si les locaux de prière ont leur place en entreprise; si un employé peut même exiger qu’on en construise un. Il va falloir se brancher, mais les autorités ont peur de trancher.» Notons que la plupart des universités québécoises ont accepté d’aménager des lieux de culte pour leurs étudiants pieux.

La croix et la bannière

De leur côté, les entreprises semblent conciliantes au chapitre des droits religieux. À moins que ce soit les employés qui n’osent pas manifester leur mécontentement! Entre le 1er janvier et le 21 décembre 2005, seulement 6 plaintes pour atteinte à la liberté de religion ont été déposées auprès de la Commission des droits de la personne, comparativement à 16 en 2004. Ces plaintes sont liées au climat et aux conditions de travail, ou à des situations d’embauche, de congédiement et de démission forcée.

«J’ai toujours senti de l’ouverture de la part de mes employeurs et de mes collègues par rapport à ma religion», affirme Samir, un musulman très pratiquant qui gagne sa vie comme chauffeur d’autobus à la Société de transport de Montréal. «Dans tous mes emplois, j’ai pu obtenir congé le vendredi pour aller à la mosquée. Il faut dire que je n’impose pas mes demandes : je vois si c’est possible. Quand je travaillais chez Future Shop, je n’allais pas prier quand le magasin était plein à craquer! Et, quand je fais ma prière dans l’autobus pendant ma pause, je ne me prosterne pas dans l’allée : je la fais discrètement.»

Tahar, un Algérien musulman qui travaille dans un hôpital, pense aussi que la pratique religieuse ne doit pas nuire au bon déroulement des activités professionnelles et du climat de travail. «Je ne tiens pas à faire mes prières au boulot, par exemple. J’aurais peur de choquer mes collègues. L’islam est déjà tellement mal perçu!»

Thierry Pauchant, titulaire de la Chaire de management éthique à HEC Montréal, est convaincu que la clé pour amalgamer les pratiques religieuses de tous au travail réside dans le dialogue. «Quand on supprime la parole, les gens se radicalisent. L’intégrisme et la violence s’installent. C’est pourquoi au Québec, il est temps que nous fassions un débat public sur les pratiques religieuses en entreprise. Autrement, ça peut devenir dangereux.»

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