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Pratique en cabinet : l’exode des femmes

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Si les femmes arrivent en force dans la profession d’avocate, elles sont plus nombreuses que les hommes à quitter les grands cabinets pour se tourner vers d’autres milieux. Certaines délaissent même le Barreau avant l’âge de la retraite. Comment les retenir et les aider à progresser dans leur carrière?

Tiré du magazine Les carrières du droit 2014.

Carol Fitzwilliam est une avocate d’expérience spécialisée en droit commercial. Elle a débuté en pratique privée en 1978, dans un cabinet qui comptait une quinzaine d’avocats. «Cinq ans après mon arrivée, c’était le moment de penser à devenir associée, raconte Me Fitzwilliam. Mais c’était également le temps où j’envisageais un autre projet important dans ma vie, celui de fonder une famille.» Au début des années 1980, mener une carrière d’avocate apparaissait incompatible avec le fait d’avoir des responsabilités familiales. «Nos confrères présumaient que nous ne pouvions être des avocates sérieuses si nous avions des enfants…»

Déterminée à poursuivre sa carrière tout en devenant maman, Me Carol Fitzwilliam a dit au revoir à son employeur pour se lancer à son compte. «Ma décision a été bien reçue par ma clientèle. Cette aventure a duré quinze ans, le temps, entre autres, d’avoir deux enfants.» Depuis 1998, l’avocate dirige Fitzwilliam Recrutement Juridique, un cabinet spécialisé en recrutement de cadres. Bien qu’elle constate que la maternité est désormais mieux acceptée dans les cabinets d’avocats, elle admet qu’il reste encore du chemin à faire.

La situation en bref

Les femmes représentent aujourd’hui 50 % des membres du Barreau du Québec. «Ce qui nous préoccupe, par contre, c’est qu’elles ne représentent que 30 % des avocats en pratique privée et comptent pour moins de 20 % des associés des grands cabinets, souligne Me Fanie Pelletier, conseillère à l’équité au Barreau. Dans les bureaux d’avocats, moins de 20 % des postes de direction, comme celui de chef de groupe de pratique, sont occupés par des avocates.»

Me Claudia P. Prémont, qui a présidé jusqu’à récemment le Comité sur les femmes dans la profession du Barreau du Québec, ajoute que certaines avocates quittent carrément la profession de manière prématurée. «Quand elles démissionnent du Barreau, les femmes ne le font pas en fin de carrière pour prendre leur retraite, comme c’est le cas pour les hommes. Elles quittent plus jeunes, en moyenne à 49 ans. C’est inquiétant de voir des avocates décrocher avant l’heure.»

La cause des départs

Les congés de maternité et la difficile conciliation travail-famille expliquent en partie le choix que font certaines avocates de quitter la pratique en cabinet. «Le fait de prendre des congés parentaux a beaucoup plus d’impact sur la carrière des femmes que sur celle des hommes, observe Me Fanie Pelletier. Les avocats pères n’en prennent à peu près pas, ou alors pas longtemps.»

La culture de la profession, qui valorise l’investissement, voire le surinvestissement professionnel, est aussi en cause. «Ce qui est bien vu dans ce milieu, c’est de travailler de longues heures, dit Me Pelletier. La culture des cabinets propose aussi un parcours de carrière linéaire. Après sept à dix ans comme avocat salarié, c’est le moment de penser à devenir associé. Le problème pour les femmes, c’est que cela correspond à l’âge où elles songent à avoir des enfants.»

L’exode des femmes préoccupe le Barreau du Québec, qui s’efforce depuis 2011 de favoriser leur rétention dans les cabinets au moyen d’un projet appelé Justicia.

De plus, le modèle d’affaires des cabinets – où il faut générer des revenus et ramener des clients – n’est pas toujours bien adapté à la réalité des femmes. Me Carol Fitzwilliam constate qu’il est plus difficile pour une femme de trouver la formule gagnante pour faire du développement de clientèle. «Les classiques tournois de golf et sorties au hockey fonctionnent bien pour les hommes. Mais une femme qui invite un homme à un événement social doit faire attention à ne pas créer d’ambiguïté.»

Enfin, de nombreuses femmes souhaitent pouvoir jongler avec plusieurs aspects de leur vie, une conciliation qui peut parfois se révéler ardue dans la pratique privée. «En plus de la famille et du travail, certaines veulent faire du travail communautaire, par exemple. C’est difficile quand la pratique occupe tout leur temps…», explique Me Jill Hugessen, qui dirige Force 10 Coaching, sa propre firme de coaching professionnel pour avocats.

Où vont-elles?

Les horaires prenants et l’imprévisibilité du travail en pratique privée font en sorte que beaucoup d’avocates vont préférer exercer dans les contentieux d’entreprise ou au sein du gouvernement. «Elles travaillent aussi fort qu’en pratique privée, sauf que leur travail est plus prévisible», indique Me Fitzwilliam. Plusieurs connaissent alors une baisse salariale, mais elles ont des horaires fixes et peuvent prendre des congés de maternité qui affectent moins leur travail. D’ailleurs, 60 % des avocats qui pratiquent au gouvernement et en entreprise sont des femmes, affirme Me Fanie Pelletier.

Par ailleurs, certaines choisissent de se lancer à leur compte et y trouvent une belle façon de concilier le travail et la famille. Me Geneviève Foster fait partie de ce groupe. Cette avocate assermentée en 1996 a travaillé trois ans en cabinet privé et neuf ans en entreprise avant d’ouvrir son bureau en 2008. «La flexibilité de mes horaires facilite la vie de famille, dit-elle. Surtout avec quatre enfants! Je travaille plus fort que quand j’étais en entreprise. Par exemple, quand plusieurs clients ont des demandes en même temps, je suis seule pour répondre, je ne peux pas déléguer. Mais je peux m’arrêter à 16 h pour aider ma petite avec ses devoirs et travailler le soir si nécessaire.»

Les solutions du Barreau

Cet exode des femmes préoccupe le Barreau du Québec, qui s’efforce depuis 2011 de favoriser leur rétention dans les cabinets au moyen d’un projet appelé Justicia. Sur la base d’un partenariat avec 26 cabinets d’avocats, Justicia vise à communiquer les meilleures pratiques pour retenir les femmes dans la profession.

«Au printemps dernier, nous avons terminé notre guide sur les congés parentaux, dans lequel on propose une politique modèle – tant pour les salariés que pour les associés – aux cabinets participants», explique Me Fanie Pelletier. On y suggère notamment d’encourager les congés de paternité et de prévoir une gestion adéquate du départ en congé de maternité et du retour. «Parfois, des avocates se retrouvent sans dossier à leur retour au travail parce que des clients redistribués à d’autres avocats au sein du cabinet ne leur reviennent plus.»

Les cabinets participant au projet Justicia travaillent également à l’élaboration d’un guide de développement des habiletés de leadership pour les femmes. «Ce guide a pour but de proposer de meilleures pratiques pour permettre à plus d’avocates d’occuper un poste d’associée ou de direction. On pense, entre autres, à l’implantation de programmes de mentorat et de coaching.» Un guide sur les pratiques de développement des affaires et d’une clientèle adaptées aux femmes est aussi en préparation. L’avenir nous dira si cette initiative aidera à retenir les femmes dans la profession.

Un coup de pouce pour aller plus haut

Pour prévenir les abandons précoces et aider les avocates à progresser dans leur carrière, le Barreau du Québec a créé en novembre 2012, à la suggestion de son Comité sur les femmes dans la profession, le projet pilote de mentorat Maître de sa carrière. «Le projet s’adresse aux avocates qui comptent plus de 10 ans de pratique et qui ont besoin d’aide pour atteindre certains objectifs professionnels, par exemple décrocher une promotion, développer leur clientèle ou accroître leurs revenus», dit Me Claudia P. Prémont, ex-présidente du Comité. Les mentors (majoritairement des femmes) peuvent aider les avocates en les amenant à voir leurs forces et à préciser leurs objectifs, de même qu’en les faisant profiter de leur expérience et de leur réseau de contacts. Le projet pilote prendra fin en mars 2014, mais le Comité souhaite qu’il fasse des petits.

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