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Pour ou contre les germaines?

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Les femmes qui affirment leur leadership se font traiter de germaines. Et alors?

En bon québécois, on emploie l’expression germaine* pour décrire une femme autoritaire. Le calembour est amusant : elle gère et elle mène. Haha. Mais c’est rarement un compliment. La germaine est souvent accusée de dominer son conjoint, ses enfants, ses collègues. On la trouve fatigante, contrôlante, étouffante, voire rushante.

Pourtant, la germaine est bien intentionnée. Elle ne laisse rien au hasard, elle sait où elle s’en va, elle se préoccupe du sort des siens et se démène du matin jusqu’au soir pour leur bien-être. À tort ou à raison, elle agit avec la conviction que si elle n’endosse pas toutes ces responsabilités, personne ne le fera.

Le masculin de germaine n’est pas germain. C’est leader. Quand un homme se montre autoritaire, on a plus tendance à le respecter et à vouloir le suivre. S’il est inspirant en plus, c’est la totale : on dit qu’il est visionnaire. Je généralise bien sûr. Mais je ne pense pas me tromper beaucoup en disant que cette conception est profondément ancrée dans notre culture, que l’on soit un homme ou une femme.

En anglais, l’attitude de la germaine se traduit par bossy. Début mars, la numéro deux de Facebook, Sheryl Sandberg a lancé la campagne, banbossy.com, pour effacer ce mot du vocabulaire courant.

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Cette vaste opération de communication, endossée par la chanteuse Beyoncé, l’ancienne secrétaire d’État Condoleezza Rice, l’ex Spice Girl Victoria Beckham, les Girl Scouts des États-Unis et plusieurs autres célébrités, dénonce le fait que les petites filles promptes à diriger leurs pairs se font trop souvent traiter de bossy sur un ton qui n’a rien d’approbateur. Résultat : elles finissent par réprimer ce comportement, ce qui ultimement les éloigne de tout ce qui pourrait ressembler à un poste de leadership.

La chroniqueuse du Globe and Mail Margaret Wente, une germaine auto-proclamée, n’a pas été longue à réagir. Selon elle, se faire qualifier de bossy n’empêche pas les filles de réussir mieux que les garçons à l’école, de s’affirmer dans les sports, le bénévolat, les associations étudiantes ni d’envahir les domaines du droit et de la médecine ou de gagner plus que leur conjoint. «Ces jours-ci, dit-elle, ce ne sont pas les filles qui ont besoin d’encouragement, ce sont les garçons».

Il serait plus utile, croit-elle, d’aider les filles à encaisser les critiques. Après tout, c’est précisément ce que Mme Sandberg semble avoir fait. Bien que blessée par l’étiquette bossy, elle a gravi les échelons pour se hisser jusqu’à l’un des postes de commande les plus en vue de la planète.

Une fois n’est pas coutume, mais je suis assez d’accord avec Mme Wente quand elle dit : «cessons de traiter les filles comme des fleurs fragiles qui risquent de se faner au moindre stress. Pour être un leader, il faut avoir la couenne dure, qu’on soit un homme ou une femme. Les patrons se font traiter de toute sorte de noms, et bossy n’est pas le pire». J’ajouterais qu’il faut les préparer à affronter ce dans quoi elles s’embarquent, et qu’elles n’ont pas à avoir honte de leur style personnel de gestion, qu’il tende vers l’autoritarisme ou vers la recherche du consensus.

Oui, le double standard existe, mais au fond, quand on endosse le job de patron, il faut l’assumer, peu importe que l’on soit un homme ou une femme. Non, on ne sera pas aimé de tout le monde. Oui, on sera jugé pour nos décisions. Mais ce qui définit un leader n’a rien à voir avec le fait de porter un tailleur ou un complet. C’est une question de vision, de pouvoir de persuasion et de confiance en soi.

* Je salue ici la mémoire de ma grand-mère, Germaine Lanthier, née Viau, qui a élevé une famille de dix enfants. Si ce n’est pas comme diriger une PME, je ne sais pas ce que c’est.

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