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La question de la reconnaissance des compétences des immigrants refait souvent surface lorsqu’il est question de pénurie de main-d’œuvre. Mais prépare-t-on adéquatement les nouveaux venus à la réalité linguistique du Québec?

Tania Longpré, enseignante en francisation, publiait récemment l’essai Québec cherche Québécois pour relation à long terme et plus. Son expérience «sur le terrain» l’a amené à poser un regard des plus critiques sur la situation.

À la lecture de votre livre, on en conclut que le modèle d’immigration actuel au Québec serait à revoir complètement. Par quoi faudrait-il commencer?

Par le principal : vérifier combien d’immigrants le Québec peut intégrer adéquatement et ce, sur quatre plans, que ce soit économique, linguistique, culturel et social.

Les seuils sont sans cesse augmentés sans que personne ne sache réellement combien d’immigrants nous sommes en mesure d’intégrer. Présentement, les allocations liées à la francisation sont franchement insuffisantes et ne sont pas assez longues : il faudrait d’abord que nous soyons en mesure de les franciser adéquatement en leur offrant un niveau de français professionnels si nous sélectionnons selon leur profession.

De plus, il faut selon moi cesser de penser qu’en sélectionnant plus de francophones, nous règleront tous les problèmes : parfois, même si nous parlons la même langue, nos modes de vie et nos cultures peuvent être à des années lumières!

Que pensez-vous des parents francophones qui veulent absolument envoyer leurs enfants dans les écoles anglaises?

Un immigrant veut offrir le meilleur à ses enfants afin qu’ils puissent avoir un bon avenir ici. Ils veulent donner à ceux-ci les meilleurs outils disponibles. Souvent, l’anglais fait parti de ceux-là. On oublie souvent que plusieurs immigrants immigrent d’abord «en Amérique» ou «au Canada» et ils voient alors l’anglais comme la langue de la réussite.

Pouvons-nous leur en vouloir si nous ne les avons pas informés adéquatement de la situation linguistique et politique du Québec? C’est à nous comme société d’informer nos futurs arrivants des réalités concrètes de notre société : il faut informer nos nouveaux arrivants que le Québec est francophone et que c’est avec la langue française que leurs enfants auront plus de possibilités.

Vous affirmez que la «régionalisation » des immigrants serait une bonne manière de contrer la ghettoïsation des communautés culturelles. Cela est-il réalisable à court terme?

Lorsque je visite le salon de l’immigration avec mes étudiants ou les foires d’emplois, je réalise toujours avec plaisir que le Québec regorge de possibilités d’emplois et qu’on cherche des employés un peu partout. Cependant, l’immigrant n’en est que très peu informé s’il ne va pas dans ses lieux, ne fait pas affaire avec les organismes de régionalisation ou qu’il ne sort pas de la ville.

Pour intéresser les immigrants à s’établir hors de l’île de Montréal (oui, les régions, mais aussi des villes périphériques telles que Repentigny, Sorel, Saint-Hyacinthe, Saint-Jean sur Richelieu, Terrebonne et bien d’autres) il faut premièrement les informer avant leur arriver au Québec sur les possibilités d’emplois : entre du chômage à Montréal ou un emploi stimulant à Sherbrooke, plusieurs opteront pour Sherbrooke. Pourtant, ils ne sont pratiquement pas informés des possibilités qui s’y retrouvent.

On oublie que les immigrants ne proviennent pas tous des capitales ou des grands centres urbains dans leur pays d’origine, plusieurs proviennent de plus petites villes ou de régions et aimeraient retrouver ce type de qualité de vie.

Politiquement, il faut de la volonté pour régionaliser l’immigration. Il faut aussi du courage : on considère souvent la régionalisation de l’immigration comme étant du «dirigisme» pourtant, c’est à l’avantage de tous : du sang neuf, des professionnels et des employés pour les villes et régions et une meilleure intégration au Québec pour les immigrants, qui facilitera leur réussite.

Offrir une meilleure qualité de vie et davantage de possibilités à nos nouveaux venus c’est de leur offrir est un éventail de possibilités. Plusieurs organismes fabuleux existent à travers le Québec où des agents de développement en immigration font un travail extraordinaire pour accompagner les nouveaux arrivants. Un suivi personnalisé et communautaire qu’il est difficile d’offrir à Montréal.

Le Québec, ce n’est pas seulement Montréal et Montréal n’est pas le Québec : il faudrait tâcher de ne pas l’oublier.

Diriez-vous que dans l’ensemble, le problème de reconnaissance des acquis professionnels des immigrants est un mythe? Ou est-il exagéré?

L’exagération, c’est de ne pas informer adéquatement nos immigrants des réalités des reconnaissances. Je ne sais plus combien de fois j’ai entendu des étudiants me dire que s’ils «avaient su» ils seraient restés chez eux.

J’ai parfois l’impression que nous voulons tellement atteindre nos seuils que nous sommes prêts à vendre un Québec de rêve qui n’existe pas à nos futurs arrivants. Quand j’entends des gens ayant des langues maternelles fortement éloignées du français (cambodgien, turc, mandarin, etc) me dire qu’on leur a dit que leur démarches avant de trouver un emploi dans leur domaine seraient relativement faciles, je suis sidérée.

Ce n’est selon moi pas trop demandé à nos services d’immigration d’être honnête envers les gens : apprendre un français de niveau professionnel si vous n’avez pas de connaissances dans notre langue pourra être long et fastidieux.

Il n’est pas rare de voir des gens fréquenter les classes de francisation durant un an, un an et demi et d’avoir encore, au bout de ces longs mois de grandes lacunes en français puisqu’ils ne pratiquent pas tous à l’extérieur de la salle de classe. De plus, obtenir des équivalences est long, on devrait pouvoir faciliter les démarches de l’étranger afin de gagner du temps.

Je pense que le gouvernement devrait miser sur des formations et des stages en milieu de travail québécois : la réalité est dure, on demande sans cesse aux gens une «expérience québécoise» mais comment l’obtenir si personne ne leur donne une chance?

La mise en place de stage en milieu de travail donnerait la possibilité aux gens d’acquérir expériences et connaissances de nos réalités. De plus, il ne faut pas oublier que tous les établissements scolaires du monde ne s’équivalent pas.

En terminant, je pense qu’il ne faut pas lésiner sur nos demandes : si nous demandons des pré-requis aux québécois, nous devons demander les mêmes aux travailleurs immigrants.

Pierre Bourgault affirmait que le français devait devenir la langue avec laquelle on gagne sa vie. Croyez-vous que c’est encore possible pour tous les types de professions?

Bourgault avait raison. Les nouveaux arrivants ne sont pas dupes : lorsqu’ils cherchent un travail, on leur mentionne souvent qu’ils se doivent de parler anglais. Ils se font dire par les employeurs que pour travailler à Montréal, il faut être bilingue. Un immigrant s’installe ici pour améliorer ses conditions de vie et celles-ci passent nécessairement par l’emploi. Pour lui, si un emploi en anglais est mieux rémunéré qu’un emploi en français, il n’hésitera pas un instant. Le message reçu sera qu’encore une fois, l’apprentissage du français n’est pas nécessaire pour réussir sa vie au Québec.

En linguistique, les recherches contemporaines apportent un regard nouveau sur la motivation dans l’acquisition des langues secondes : en effet, ce qui motiverait le plus l’apprenant serait une «construction identitaire» de celui-ci doublé d’une volonté d’intégration à une communauté langagière ciblée et de pouvoir communiquer avec les membres de cette même société, qui, dans le cas qui nous concerne, serait la majorité francophone québécoise.

Le facteur de motivation le plus important qui soit dans l’apprentissage d’une langue, c’est qu’elle nous soit nécessaire non seulement dans l’amélioration globale de la qualité de vie, mais aussi pour le bien-être de sa famille, l’insertion sur le marché du travail et l’intégration sociale en général.

Cette nécessité fait en sorte que certains apprenants seront plus motivés que d’autres à apprendre la langue française. Évidemment, si nous démontrons que le français n’est pas suffisant ou primordial pour gagner sa vie au Québec, plusieurs ne verront pas d’avantages à apprendre notre langue.

Par contre, maîtriser plus d’une langue est un outil formidable : ces maîtrises des langues émergentes telles que l’espagnol, le portugais, le mandarin, l’arabe ou le russe et plusieurs autres encore sont déjà des avantages non-négligeables que nous offrent les immigrants.

C’est au gouvernement et aux entreprises de faire en sorte que le français soit la langue de travail au Québec, ce qui enverra un message clair aux nouveaux arrivants, pourtant, j’ai entendu trop souvent mes étudiants me dire que les employeurs «exigeaient» l’anglais pour tout et n’importe quoi. On ne me fera pas croire que pour être mécanicien ou laver de la vaisselle, la connaissance de l’anglais est une exigence légitime. Il faut être cohérent. Nos nouveaux arrivants adultes, ont déjà investi beaucoup de temps et d’efforts dans l’apprentissage du français puisqu’on leur a dit que le Québec était francophone : soyons cohérents!

Québec cherche Québécois pour relation à long terme et plus

Québec cherche Québécois pour relation à long terme et plus
par Tania Longpré
Éditeur : Stanké

ISBN : 9782760411074

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