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Philanthropie : Faites le don

Les collectes de fonds connaissent un essor sans précédent depuis 10 ans. Alors que les bonnes causes se multiplient, les organismes doivent se démarquer pour séduire les donateurs. Portrait de l’industrie du don, qui allie le cœur et la tête.

Il y a près de deux ans, Martine Michaud a mis sa tête à prix. En faisant appel à la générosité de son entourage, la fondatrice du portail Internet Petit Monde a amassé 3 000 dollars en échange de… ses cheveux!

En effet, le 10 juin 2006, elle et d’autres courageux se sont fait tondre le coco sous le regard des médias et d’une foule de curieux, pour le quatrième Défi têtes rasées. En tout, la collecte de fonds a permis à Leucan, un organisme qui vient en aide aux enfants atteints du cancer, de récolter trois millions de dollars. «Je l’ai fait par solidarité envers les enfants malades. Pour me sentir en lien avec eux», raconte Martine avec fierté.

Le Défi têtes rasées est un bel exemple de la créativité dont font preuve les organismes de charité pour faire connaître leur cause et séduire les donateurs. «Beaucoup de gens souhaitent donner de l’argent, mais ils veulent aussi s’engager et vivre une expérience. Il faut être capable de leur offrir ce quelque chose de plus», avance Joanne Myers, chargée de projet à la collecte de fonds chez Leucan.

En plein essor

Depuis quelques années, la philanthropie connaît un boum au Québec. Au total, la province compte 46 000 organismes sans but lucratif (OSBL); ils sont indépendants du gouvernement et ne remettent aucun profit à leurs administrateurs.

Quinze mille d’entre eux sont dûment enregistrés comme organismes de bien-faisance et peuvent émettre des reçus aux fins de l’impôt. Ils sont actifs principalement dans les secteurs des services sociaux, de la santé, de l’éducation, du développement international et de l’environnement. Ils s’appuient de plus en plus sur la générosité du public pour financer leurs projets.

Leur apport à la société est énorme, tant par les sommes investies que par les services rendus.

Selon un rapport d’Imagine Canada – un groupe qui étudie l’activité des organismes de bienfaisance –, les dons et commandites recueillis en 2003 par les OSBL québécois s’élevaient à deux milliards de dollars, soit 8 % de leurs revenus (les subventions des gouvernements provincial et fédéral comptent pour 50 % de leurs budgets).

Par ailleurs, un sondage réalisé par Ipsos Reid en 2006 révélait que 76 % des Canadiens font davantage confiance aux OSBL qu’au gouvernement pour dépenser leur argent!

Plusieurs raisons expliquent le rôle grandissant de la philanthropie. D’une part, les Québécois francophones se sont beaucoup enrichis dans les 50 dernières années, ils ont donc plus de sous à redonner à la collectivité. Quelques hommes d’affaires prospères montrent la voie, André Chagnon et Jean Coutu en tête (voir encadré).

D’autre part, depuis le début des années 1980, l’État providence est en crise. L’argent manque pour financer les grands programmes sociaux et les OSBL sont appelés à rattraper les personnes qui tombent à travers les mailles du filet social. Afin de donner un coup de pouce aux OSBL, le gouvernement offre aux donateurs des incitatifs fiscaux intéressants, sous forme de crédits d’impôts, tant pour les particuliers que pour les entreprises.

Ainsi, au fédéral comme au provincial, les dons de charité peuvent être déduits d’une déclaration annuelle jusqu’à concurrence de 75 % du revenu net. Et depuis mai 2006, une exemption complète d’impôt est permise sur le gain en capital réalisé au moment de la cession de titres boursiers.

Dévoués recherchés

Dans ce contexte, les OSBL ont de plus en plus de pain sur la planche. Pour mener à bien leur mission, leurs besoins de personnel vont croissant : conseillers en développement, coordonnateurs d’événement et agents de communications sont très demandés. Au siège social de Leucan à Montréal, qui regroupe une cinquantaine d’employés, l’effectif a plus que doublé en 10 ans. Même phénomène au Club des petits déjeuners, un organisme fondé en 1995 qui sert plus de 15 000 déjeuners aux enfants de familles défavorisées partout au Québec. «Au départ, on était trois bénévoles, dont Daniel Germain, le prési-dent. Nous avons maintenant 60 employés à temps plein», indique Francyne Charette, directrice générale de cet organisme.

Pas évident, cependant, de dénicher les bons candidats. «On cherche des gens qualifiés, mais aussi des personnes de cœur, qui sont à un tournant dans leur vie et qui veulent faire une différence dans la vie des enfants. C’est tout un défi de les trouver», lance Francyne Charette. D’autant plus que les organismes doivent maximiser l’utilisation des fonds pour la cause et maintenir leurs frais d’administration le plus bas possible. Résultat : la rému-nération y est souvent moins avantageuse que dans l’entreprise privée. «Au Club des petits déjeuners, on déploie beaucoup d’efforts pour compenser les bas salaires en offrant une qualité de vie, une couverture d’assurance et certains avantages sociaux», note la directrice générale.

Afin de répondre aux besoins criants du milieu, le Cégep de Saint-Laurent offre une formation en gestion philanthropique depuis septembre 2006. Ce programme s’adresse d’abord à des travailleurs déjà au service d’OSBL ou à des gens possédant un bon bagage scolaire et professionnel qui souhaitent se réorienter. Il s’agit de la première formation en philanthropie reconnue par le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport.

Selon Roger Lincourt, coordonnateur du programme, cette formation de deux ans à temps partiel et qui mène à une attestation d’études collégiales (AEC), permet d’établir des normes et un code de déontologie qui favorisent de meilleures pratiques. Au terme du programme, un diplômé peut travailler dans un organisme à vocation philanthropique et toucher un salaire oscillant entre 35 000 et 65 000 $ par année, selon son expérience professionnelle et la taille de l’organisme.

Pour une bonne cause

Le travail en philanthropie est très varié. Dans un petit organisme, un employé peut être appelé à cibler des donateurs potentiels, coordonner des activités de sollicitation, planifier des campagnes, développer des stratégies de financement, organiser des événements, recruter et encadrer des bénévoles, alouette!

«Il faut être passionné et très polyvalent parce qu’on peut changer de rôle souvent», confirme Joanne Myers, chargée de projet pour Leucan, qui compte une dizaine d’années d’expérience dans les OSBL. Sa collègue Claire Bélanger, chargée de projet pour le Défi têtes rasées, est du même avis. Bachelière en administration, elle a œuvré plusieurs années dans le milieu culturel avant de faire le saut en philanthropie. «Il y a plus d’occasions d’emploi en philanthropie et les défis touchant au développement sont grands.» Elles sont unanimes : le sentiment d’aider les enfants et leurs familles est leur plus grande source de motivation.

Elles ne sont pas les seules. Le sentiment d’apporter une contribution à la société est très gratifiant. «La majorité des gens qui travaillent en philanthropie y sont arrivés par accident et ont attrapé la piqûre», explique Chantal Gélinas, présidente du chapitre du Québec de l’Association of Fundraising Professionals. Elle regroupe 30 000 membres à travers le monde, dont la majorité aux États-Unis et au Canada. Elle leur offre de la formation et a établi un code de déontologie afin de mieux encadrer la profession. «Nos membres font souvent appel à nous pour régler des problèmes d’ordre éthique. Par exemple, ça ne se fait pas d’être payé par pourcentage de dons récoltés. Mais certains professionnels n’ont pas le choix parce que quelques organismes le font toujours», illustre-t-elle.

Se démarquer

Dans un petit marché comme le Québec, la concurrence est vive pour obtenir un don. «Le nombre de donateurs n’augmente pas au même rythme que celui des organismes», dit Gil Désautels, vice-président de KCI, une firme de consultants en philanthropie.

Pour s’assurer une visibilité, plusieurs optent pour un porte-parole vedette. Ainsi, Jean-Marc Parent parraine la cause de Leucan, Mitsou, celle de la Fondation du cancer du sein, et Luc Picard, celle de l’organisme Développement et Paix… Ces visages connus ouvrent les portes des médias et facilitent le recrutement de dirigeants de campagnes dans le milieu des affaires.

Autre arme de séduction : la gestion exemplaire. Les donateurs réclament un fonctionnement transparent, un rapport annuel détaillé, des frais d’administration réduits au minimum et l’assurance que leurs dons font une différence. «Cela requiert un niveau de professionnalisme très élevé de la part des gens qui travaillent dans les organismes», souligne Gil Désautels.

Selon lui, il n’est pas possible aujourd’hui pour un organisme de maintenir une mobilisation soutenue sans avoir d’employés à temps plein. «Savoir solliciter un donateur est une chose, mais savoir le garder compte tout autant. L’intérêt pour la cause est important, mais la qualité de la relation que vous avez établie avec le donateur l’est encore plus», dit-il. Pour créer ce lien solide, tous les moyens sont bons. Même une invitation à se tondre le coco!

Donner aux suivants

Quelques grands philanthropes d’ici et d’ailleurs.

André et Lucie Chagnon
Le couple est à la tête de la plus grosse fondation au Canada. Depuis octobre 2000, le fondateur de Vidéotron (aujourd’hui âgé de 79 ans) et sa femme ont investi 1,6 milliard dans l’aide aux familles défavorisées au Québec, la promotion de meilleures habitudes de vie et la prévention de l’obésité.

Jean Coutu
Le président du Groupe Jean Coutu a versé 12,5 millions de dollars à l’Université de Montréal en 2002. En 2007, il a aussi donné 2 millions de ses actions à un organisme non identifié, dont la valeur était évaluée à 30 millions de dollars au moment de leur octroi. Il s’agirait du plus important don personnel jamais offert par un Québécois francophone.

Guy Laliberté
Le président fondateur du Cirque du Soleil a lancé en 2007 la Fondation ONE DROP. L’initiative, qui vise à financer des projets d’accès à l’eau potable partout dans le monde, sera dotée d’un budget de 100 millions de dollars d’ici à deux ans.

Bill Gates
À 50 ans, le fondateur de Microsoft a déjà donné le tiers de sa fortune, soit quelque 30 milliards de dollars, à la fondation caritative qu’il a créée en 2000 avec sa femme Melinda. La fondation est vouée principalement à la recherche médicale et à l’éradication des maladies qui frappent les pays en développement.

Warren E. Buffet
L’homme d’affaires le plus riche du monde a donné, en 2006, 31 milliards de dollars en actions à la fondation de Bill Gates (le don le plus élevé de l’histoire des États-Unis) afin de poursuivre son but : enrayer l’épidémie de SIDA en Afrique et améliorer l’éducation aux États-Unis.

Richard Branson
En Angleterre, le fondateur de Virgin s’est engagé en 2006 à investir trois milliards sur 10 ans dans les énergies renouvelables. Il finance entre autres divers groupes de recherche en Europe et aux États-Unis afin de développer un carburant alternatif non polluant.

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