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Moins de conflits de travail au Québec

Moins de conflits de travail au Québec

La paix industrielle tient le coup au Québec. Avec la mondialisation de l’économie, syndicats et patrons savent depuis longtemps qu’une négociation est plus payante qu’un conflit de travail.

Le 20 octobre dernier est une date à marquer d’une pierre blanche : le syndicat des cols bleus de Montréal et l’administration municipale se sont entendus sur le renouvellement de la convention collective, au terme d’une négociation sans tapage ni moyen de pression. Une première en quelques décennies.

Cette entente inespérée entre deux belligérants historiques n’est pas fortuite.

En effet, une paix industrielle durable s’est installée au fil des ans au Québec, qui est, pourtant, reconnu comme le territoire le plus syndiqué du continent. Le champ de bataille patronal-syndical des années 1970 a peu à peu fait place à des méthodes de négociation raffinées ainsi qu’à des techniques de résolution de problèmes, et ce, tant à la table de négociation qu’au quotidien. Résultat? Le nombre de conflits de travail et de travailleurs touchés par ceux-ci est en chute libre.

D’après une étude réalisée par les chercheurs Alexis Labrosse et Gabrielle Larente pour le ministère du Travail et publiée le printemps dernier, le nombre de conflits de travail recensés chaque année, de 1981 à 2010, est passé de 350 à 69. En 2012, il n’y avait eu que 66 arrêts de travail, en date de décembre dernier.

Durant les années 1980, 136 000 travailleurs en moyenne étaient touchés par une grève ou un lock-out annuellement. Au cours de la dernière décennie, à peine 31 000 individus devaient ranger crayons, marteaux, claviers ou tabliers en raison d’un conflit.

Patrons et syndicats sont aujourd’hui conscients de leur interdépendance. — Michel Grant, professeur en relations du travail, UQAM

La durée des arrêts de travail a aussi diminué. Le nombre de jours-personnes perdus a chuté de près de 70 % des années 1980 à 1990 (passant de 1,6 à 0,5 million en moyenne chaque année). Leur nombre a légèrement augmenté pendant la décennie suivante (2001-2010) à 0,6 million, mais certains conflits de travail importants entre l’État et ses employés, où un grand nombre de salariés étaient touchés, viennent fausser les données d’ensemble.

Selon les dernières statistiques disponibles, l’année 2012 s’annonçait comme celle de la grande paix, avec seulement 236 399 jours-personnes perdus en raison d’une grève ou d’un lock-out.

«Il s’est créé une véritable collaboration patronale-syndicale avec les années, affirme Suzanne Thérien, sous-ministre adjointe aux relations du travail, au ministère du Travail du Québec. Ça donne des résultats gagnant-gagnant.»

La toute puissante mondialisation

Ce calme sur le front des relations de travail semble bien enraciné.

«À la fin des années 1980, la Société générale de financement du Québec (qui a fusionné avec Investissement Québec en 2010) me demandait de faire des présentations sur le sujet pour attirer des investisseurs étrangers potentiels…», se rappelle Michel Grant, professeur en relations du travail à l’UQAM.

Que s’est-il passé? «Avec la mondialisation des échanges, beaucoup d’usines ont fermé leurs portes ou déménagé là où les salaires et les conditions de travail sont moins élevés, changeant radicalement le rapport de force», explique Claude Le Corre, avocat en droit du travail.

Ainsi, dans les années 1970, quand un employeur menaçait de fermer l’entreprise, les syndiqués pensaient que c’était du bluff. «Aujourd’hui, c’est la réalité, comme l’ont démontré les délocalisations de Mabe ou d’Electrolux. Dans ce contexte d’insécurité, les syndicats et les patrons ont tendance à se parler dans le plus grand calme», ajoute-t-il.

Des 8 000 conventions collectives en vigueur au Québec, 5 000 concernent moins de 50 travailleurs. «Quand un syndicat met en grève une usine de 45 personnes, qui est le seul employeur d’un village et qui n’a pas d’usine au Wisconsin, ils savent qu’ils ne peuvent pas tirer pour le plaisir», dit Me Le Corre.

Tout de même, la majorité des conflits surviennent dans les entreprises de 100 employés ou moins, selon Travail Québec, donc essentiellement dans les PME.

Tout a changé

Aujourd’hui, la concurrence ne vient pas uniquement des États-Unis ou de l’Asie. Jacques Létourneau, président de la CSN, donne l’exemple des travailleurs de Bridgestone/Firestone, à Joliette, dont les adversaires sont leurs propres collègues du sud des États-Unis, du Brésil et de l’Argentine. Qui paraîtra le mieux aux yeux du siège social de Tokyo?

«Pendant les années 1970, tu savais où ton boss habitait. Ton employeur n’était pas une société à numéro, dit-il. Le rapport a changé et, dans une négociation, quand survient la question d’un arrêt de travail, tu penses aux conséquences. Une grève, c’est très dur à vivre. Ce n’est pas un objectif en soi, mais un moyen. Quand tu l’utilises, tu dois t’assurer qu’elle produira des résultats.»

Le rapport de force dans le climat actuel favorise rarement le syndicat, reconnaît Suzanne Thérien.

Dans certains secteurs d’emploi, par contre, ce sont les salariés qui ont «le gros bout du bâton». «C’est notamment le cas chez les mineurs et les informaticiens. Le manque de travailleurs qualifiés diminue la probabilité de conflits. L’employeur se montre plus généreux sur le plan des salaires et des conditions de travail, et ce, que les employés soient syndiqués ou non.»

Selon elle, la qualité des relations de travail a changé. Le mode de gestion patronal est beaucoup moins autoritaire que dans les années 1970. L’information économique est plus importante et transparente.

Le discours syndical teinté de marxisme a aussi disparu. «On ne parle plus de classe dominante, d’exploitation. En 1972, qu’un syndicat crée un fonds comme celui de la FTQ aurait été inimaginable. Patrons et syndicats sont aujourd’hui conscients de leur interdépendance», commente Michel Grant.

De plus, le pouvoir d’achat des Québécois a augmenté en 30 ans. De 1981 à 2001, le revenu personnel disponible en dollars constants (après l’impôt mais sans l’inflation) est passé de 16 546 $ à 23 937 $, ce qui correspond à un taux de croissance annuel moyen de 1,2 % selon l’Institut de la statistique du Québec. Ce taux était de 1,8 % pour la seule décennie se terminant en 2011.

En parallèle, les conflits liés à l’augmentation des salaires ont baissé de 25 %, de 1997 à 2006, selon l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés (CRHA).

Ça se durcit parfois

La durée des conventions collectives s’est rallongée, comme le permet le Code du travail depuis 1994. Ainsi, la durée moyenne est désormais de quatre ans et huit mois, alors qu’elle était de trois ans avant la modification du Code. Certains contrats peuvent s’étirer jusqu’à 10 ans! Des conventions plus longues diminuent le nombre de négociations et de conflits.

Mais quand les syndiqués débraient, le conflit s’éternise plus longtemps qu’avant. Et il durcit!

Les conflits marqués par une combinaison de grève et de lock-out, dont la moyenne des jours-personnes perdus est plus élevée, sont passés de 4,6 % (1981-1990) à 9,2 % (2001-2010). Et les plus longs conflits surviennent surtout dans les entreprises de moins de 100 employés. Aucun expert ne parvient à expliquer ce phénomène.

La volonté des employeurs de faire appel à des sous-traitants pour baisser les coûts de production a envenimé les relations de travail au cours des dernières années. Mais le sujet de l’heure, ce sont les retraites.

Les faibles rendements des marchés financiers et les taux d’intérêt historiquement bas ont plombé la capitalisation et la solvabilité des caisses de retraite des employeurs. Cela dit, les experts ne s’attendent pas à ce que cette question envenime les relations de travail, car 62 % des Québécois ne sont pas couverts par ces régimes.

Dans le reste du Canada aussi

Les syndicats québécois ne sont pas les seuls à devoir composer avec la mondialisation. Ceux des autres provinces et, dans une certaine mesure, de tous les pays riches sont dans la même situation.

Par exemple, entre les décennies 1981-1990 et 2001-2010, le nombre de conflits pour l’ensemble du pays (excluant le Québec) est passé de 4 130 à 1 361. Rien qu’en Ontario, la baisse a été de 2 185 à 835 durant cette même période, selon Travail Québec.


Taux de syndicalisation en 2011

Québec : 40 %
Ontario : 28 %
Reste du Canada : 30 %

Source : Statistique Canada


Les plus longs conflits québécois depuis 1981

Employeur Jours civils
The Gazette (salle de composition) 2 172
Olymel 1 628
Au Roi du Coq Rôti 1 276
Daily Freight Forwarders 1 206
Radio CHNC FM (New Carlisle) 1 174

Source : Travail Québec



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2 réflexions au sujet de « Moins de conflits de travail au Québec »

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