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Meuble et ébénisterie : tailler sur mesure

Pendant que les fabricants de meubles en série sont accablés par la vigueur du huard et la concurrence asiatique, d’autres secteurs de l’industrie du meuble s’en tirent à bon compte. Leur secret? Ils misent sur des produits moins standardisés qui ne sont pas la tasse de thé des Chinois.

Depuis 2001, la Chine a pris la place du Canada comme premier fournisseur de meubles résidentiels en bois aux États-Unis. Selon une étude du ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation du Québec, entre 2000 et 2005, la Chine a augmenté ses parts de marché dans les importations de meubles aux États-Unis de plus de 22 %, alors que le Canada en perdait environ 11 % au cours de la même période.

«Au Québec, les manufacturiers de meubles en série ont été durement touchés par les importations asiatiques», confirme Jean-François Michaud, président-directeur général de l’Association des fabricants de meubles du Québec.

Résultat : depuis environ 5 ans, l’industrie québécoise du meuble a perdu 22 % de ses employés et 33 % de ses revenus de production. Même le chef de file du design, de la production, de la commercialisation et de la distribution de meubles résidentiels, Shermag, établi en Estrie, a fermé 4 de ses 8 usines (au Québec et au Nouveau-Brunswick) au début de 2008, entraînant 320 pertes d’emplois. En novembre dernier, le fabricant de meubles Baronet à Sainte-Marie de Beauce a également mis la clé sous la porte, faisant 145 mises à pied.

«L’appréciation frénétique de la devise canadienne par rapport au dollar américain a aussi fragilisé l’industrie québécoise du meuble, qui exporte environ 60 % de sa production aux États-Unis», déplore Jean-François Michaud.

Bien enracinés

Fort heureusement, malgré la concurrence asiatique et la force du dollar, certains secteurs de l’industrie tiennent le coup. C’est le cas des fabricants de meubles de bureau, signale Christian Galarneau, coordonnateur et directeur général du Comité sectoriel de main-d’œuvre des industries des portes et fenêtres, du meuble et des armoires de cuisine.

«Pour les meubles de maison, les détaillants sont tentés par les produits d’importation à bas prix, avantageux pour les consommateurs. Mais quand il est question de meubles de bureau destinés aux entreprises, c’est différent. Les clients sont plus sensibles à la qualité, à la fonctionnalité et à l’ergonomie des produits, de même qu’au service après-vente.»

Il précise, par exemple, qu’en 2005 (dernière année où de telles données étaient disponibles), les livraisons de meubles de bureau au Québec ont connu une hausse de 13,2 % par rapport à l’année précédente.

«Les meubles résidentiels haut de gamme aussi s’en tirent bien, constate Yvon Séguin, enseignant à l’École des métiers du meuble de Montréal. Pour certains consommateurs, les meubles ne sont plus qu’utilitaires, mais renvoient au style de vie. Plusieurs sont prêts à payer cher pour la qualité, l’originalité, le design et l’exclusivité.»

Par exemple, Meubles Poitras, un fabricant de meubles résidentiels de catégorie moyen–haut de gamme de Lanaudière, a vu son chiffre d’affaires bondir d’environ 10 % de 2007 à 2008. «Comme mon marché est canadien, la hausse du huard ne m’affecte pas, plaide le président de l’entreprise, Denis Poitras.

Les détaillants de meubles du pays reviennent depuis un an vers les produits locaux, canadiens et en bois massif. Au départ, ils ont cru que les “chinoiseries” à bas prix, c’était le Klondike. Puis considérant les coûts inhérents à la gestion des stocks, aux retours de marchandises et à l’insatisfaction des clients, les détaillants diversifient davantage leur offre.»

D’autres rescapés de la concurrence

La menuiserie architecturale tire aussi son épingle du jeu, avance André Duval, coordonnateur du département et du programme de techniques du meuble et d’ébénisterie à l’École nationale du meuble et de l’ébénisterie de Victoriaville.

On parle ici de la fabrication sur mesure de mobilier fixe ou d’éléments architecturaux en bois comme des escaliers, des armoires de cuisine, des moulures, des comptoirs et des façades d’immeuble.

Spécialisée en menuiserie architecturale, Trial Design est un bon exemple de réussite. L’entreprise de Salaberry-de-Valleyfield fabrique pour des boutiques comme Jacob et Tommy Hilfiger, des structures de bois : de la façade des magasins aux comptoirs-caisses, en passant par les salles d’essayage.

Pic-bois

Claude Lépine, atelier L’Oiseau rare
À 40 ans, Claude Lépine a largué son boulot de directeur médias dans une agence de publicité pour se consacrer à l’ébénisterie, un métier qu’il a appris de son père. «Je souhaitais travailler de mes mains et fabriquer quelque chose de concret. Contrairement à la publicité qui est éphémère, en ébénisterie, on produit quelque chose qui traverse les années.»Si Claude a baptisé son atelier L’Oiseau rare, on pourrait aussi dire qu’il en est un. Installé à Fossambault-sur-le-Lac, près de Québec, le touche-à-tout fabrique dans son atelier des meubles sur mesure comme des tables, des lits, des armoires ou des rangements. «Je travaille sur des projets variés, de la pure création à la reproduction d’antiquités ou la modification de meubles existants.» Claude fabrique aussi des ouvrages en bois pour des boutiques, soit des présentoirs, des comptoirs et des éléments décoratifs. Il s’est également lancé dans la fabrication d’enseignes en bois ornées de feuilles d’or qui plaisent aux commerçants de sa région.

La polyvalence est essentielle pour vivre du métier, dit-il. Même si l’ébénisterie demeure moins lucrative que la publicité, Claude ne retournerait pas en arrière. «J’aime mon rythme de vie. J’entretiens des relations privilégiées avec mes clients. Parfois, la discussion sur un projet se fait autour d’un verre de vin.»

«La beauté de mon métier c’est que je pourrai l’exercer même lorsque l’heure de la retraite va sonner. Il m’apporte tellement de bonheur que je vais simplement ralentir le rythme.»

Malgré la flambée du huard, la compagnie a vu son chiffre d’affaires croître de 15 % en 2007. «Notre proximité avec le marché américain, lequel compte pour 65 % de notre chiffre d’affaires, nous permet notamment de réduire les délais de livraison et d’offrir un service après-vente que les Asiatiques ne peuvent égaler», se réjouit Pierre Parent, directeur des ventes.

La menuiserie architecturale se porte aussi bien du côté résidentiel, ajoute Christian Galarneau. «Malgré le repli de la construction neuve, les consommateurs – dont les baby-boomers – investissent de plus en plus en rénovation. Les fabricants d’armoires de cuisine haut de gamme en bénéficient, puisque leurs produits ajoutent de la valeur à une maison.»

La fabrication artisanale de meubles n’est pas davantage touchée par la mondialisation des marchés, note Guy Arcand, enseignant au programme Techniques de métiers d’art, option Ébénisterie artisanale, au Cégep du Vieux Montréal. «On travaille à la production de pièces uniques ou en petites séries. Les Asiatiques ne sont pas une menace. On ne vise ni le volume ni les bas prix.»

Par contre, il faut bosser dur pour faire sa place dans ce domaine, notamment en diversifiant sa clientèle (particuliers, architectes, designers) et son réseau de distribution (ateliers, galeries d’art, détaillants de meubles).

Ébénistes recherchés

Le dynamisme de certains secteurs de l’industrie du meuble soutient donc la demande de diplômés en ébénisterie. «Le taux de placement de la centaine de sortants du diplôme d’études professionnelles en ébénisterie de 2007 a frôlé 100 % à l’École des métiers du meuble de Montréal», mentionne Yvon Séguin. Les principaux employeurs sont les ateliers d’ébénisterie architecturale, commerciale et institutionnelle de même que les fabricants de meubles haut de gamme.

Même engouement à l’École nationale du meuble et de l’ébénisterie. «Nous ne fournissons pas à la demande», clame André Duval. Mais il faut dire que l’offre de diplômés est faible. Le programme Techniques du meuble et d’ébénisterie offre deux voies de spécialisation : Menuiserie architecturale et Production sérielle.

En 2007, au campus de Victoriaville, seulement huit élèves ont terminé le programme de l’option Menuiserie architecturale. Au campus de Montréal, on en comptait 18. Quant à l’option Production sérielle, elle ne comptait que quatre diplômés en 2007. André Duval est formel. «Tous les diplômés qui veulent travailler dans le domaine trouvent un emploi!»

L’entreprise Trial Design recrute dans toutes les écoles du meuble de la province et offre des stages en entreprise. Elle recherche notamment des diplômés du DEC en techniques du meuble et de l’ébénisterie, du DEP en ébénisterie ou du DEP en finition de meubles. «La polyvalence est une qualité recherchée», précise Pierre Parent. Par exemple, un diplômé n’est plus confiné qu’à une seule machine ou à une étape de production. Il peut aussi travailler le bois et toucher à la finition.

Les personnes intéressées par la fabrication de meubles ne devraient donc pas se laisser décourager par les annonces de mises à pied. L’industrie continue de se développer pour défier la concurrence.

Elle n’a pas fini de montrer de quel bois elle se chauffe…

Du pif!

Jason Burhop, Kastella

Pour ouvrir la boutique Kastella située boulevard Saint-Laurent, à Montréal, l’ébéniste Jason Burhop a dû mettre à profit son sens des affaires. «En plus de fabriquer des meubles, je m’occupe des achats, de la comptabilité, des ventes, des livraisons et du développement de l’entreprise.»

Il pratique le métier depuis 1998. «Je me suis installé dans ce boulevard renommé pour ses détaillants de meubles, dans une section en développement, au nord de la rue Mont-Royal. Le timing était bon. J’avais constaté qu’à Montréal il n’y avait pas beaucoup de meubles haut de gamme, en bois massif et de style contemporain comme ceux que je propose à mes clients.»

À ses débuts, aucune banque ne l’a pris au sérieux. Il s’est tourné vers du financement privé. Il a rénové le magasin lui-même. Et obtenu un coup de pouce du Service d’aide aux jeunes entrepreneurs pour le démarrage de l’entreprise.

Aujourd’hui, il peut dire : mission accomplie! Les banques ne lui tournent plus le dos. Encore moins la clientèle. Il emploie cinq ébénistes en atelier et du personnel en boutique. «Ce qui me satisfait le plus, c’est de voir sortir de l’atelier le meuble dont j’ai rêvé et d’observer la réaction des clients.» Fort de sa réussite, l’ébéniste a l’intention de distribuer ses meubles ailleurs au Canada comme à Toronto, à Calgary ou à Vancouver. «Là aussi il y a un besoin pour ce genre de meubles», prétend celui qui a non seulement des mains habiles, mais aussi un bon pif!

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