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Les métiers à la télé : entre la réalité et la fiction

TV-SERIES

Tirées par les cheveux, les péripéties des enseignants de Virginie, des policiers de CSI, des chirurgiens de Dre Grey? De vrais professionnels révèlent ce qu’ils pensent des séries télé qui mettent leur boulot en scène.

Rien n’est plus pénible que de regarder un film policier en compagnie de Luc Gagnon, chef des policiers spécialisés en scènes de crime à la Sûreté du Québec. C’est du moins l’avis de sa femme. «Chaque fois que je vois des enquêteurs faire des trucs invraisemblables, c’est plus fort que moi : je chiale!» admet-il.

Il faut dire que l’enquête à la Crime Scene Investigation (CSI) n’a plus de secret pour Luc Gagnon. L’équipe de 14 flics qu’il supervise est la première arrivée sur les lieux d’un crime, sitôt les banderoles de sécurité installées.

Les reproches les plus fréquents faits aux auteurs concernent la quantité hallucinante de situations tumultueuses auxquelles se heurtent leurs personnages.

Sur le plan technique, ça se passe exactement comme dans CSI, assure-t-il : mêmes méthodes de prélèvement des indices, mêmes produits utilisés – du luminol pour repérer les traces de sang, du cyanoacrylate pour relever des empreintes, entre autres.

Mais là s’arrêtent les comparaisons. «Dans la série, la pathologiste ressemble à Cindy Crawford, les policiers roulent en Hummer, leur bureau a l’air de la Cage aux Sports avec ses écrans géants. Et quand un test d’ADN est commandé au laboratoire, les résultats arrivent avant le lunch. Dans la vraie vie, ça peut prendre des mois!»

Pas si sexy

Les installations des techniciens en scènes de crime de la SQ, rue Parthenais, à Montréal, n’ont rien du modernisme rutilant des décors de Bones et de CSI. Hormis les photos sordides d’accidents et de meurtres qui trônent sur les murs, le bureau à aire ouverte est banal comme une agence de crédit. Tous vêtus d’un pantalon d’armée et d’un t-shirt noir plutôt que du traditionnel uniforme, les policiers rédigent leur rapport dans le calme plat.

«Mon quotidien est pas mal moins excitant que celui d’un flic à la télé, admet Luc Gagnon. D’abord, ces héros fictifs font le boulot de tout un service : rencontres avec les plaignants, filatures, récoltes d’indices, analyses en laboratoire, interrogations des suspects.» En réalité, ces tâches sont autant de spécialités exécutées par des professionnels formés à cet effet. À la Sûreté du Québec, il en existe 250!

S’ils planchent de temps à autre sur ce qu’ils appellent à la blague un «dossier CSI» (par exemple, Luc Gagnon a déjà mis la main au collet d’un braqueur de banques grâce à un seul cil retrouvé dans de la laine minérale!), leur routine est surtout de prendre des photos sur des sites de production de cannabis ou d’analyser une scène de bataille entre deux miséreux éméchés…

Le quotidien au service des urgences de l’Hôpital général de Montréal souffre aussi de la comparaison avec les téléséries. «À la télé, les patients sont toujours en arrêt cardiaque et les médecins ouvrent un thorax après l’autre! En réalité, je fais au maximum une ou deux opérations du genre par année», dit l’urgentiste Bruno Bernardin, chef d’équipe en traumatologie dans cet hôpital.

Certes, il a vécu des événements dignes d’un film : la tuerie du Collège Dawson, en 2006, ou la fois où il a dû pratiquer une césarienne sur une femme de 32 ans, tout juste décédée d’une crise cardiaque dans les toilettes de l’hôpital. «Mais on a surtout des “traumettes” : une fracture, une chute, une collision de voiture sans conséquences graves.»

Du côté du décor, le contraste est saisissant avec la série Trauma, dont l’action se déroule au service de traumatologie de l’hôpital Saint-Arsène. Un lieu que Pierre Barrette, critique de cinéma au magazine 24 images, décrit comme «un univers aseptisé, brillant comme une pub de parfum».

On est loin de la pub de parfum en cet après-midi de juillet, dans un couloir de l’urgence de l’Hôpital général de Montréal. Un clochard qui sent l’urine déambule en dialoguant avec des fantômes, tandis que des malades somnolent sur leur civière, sans intimité.

«La misère humaine est à peu près absente des séries médicales, regrette Bruno Bernardin. On ne montre pas la vieille dame qui trempe dans sa merde depuis six heures parce que personne n’a eu le temps de l’emmener aux toilettes.»

C’est aussi l’avis d’Isabelle Leblanc, omnipraticienne dans un hôpital dont elle préfère taire le nom. «Nous sommes en contact avec les infections, les mauvaises odeurs, les déjections. Et contrairement à ce que laissent entendre les séries, on n’a pas le temps de flirter dans les corridors!»

Action, réaction

La représentation d’un métier à l’écran donne toujours lieu à un déferlement de critiques de la part de ceux qui font réellement ce job, constate la sociologue des médias Sabine Chalvon-Demersay dans ses études portant sur la fiction télévisée en France.

Daniel Thibault et Isabelle Pelletier, auteurs d’une télésérie qui met en scène les membres d’un cabinet de relations publiques (Mirador), ont reçu une volée de bois vert dès le premier épisode, en janvier 2010. Des relationnistes ont protesté sur la blogosphère et Guy Versailles, porte-parole de la commission Bastarache et membre de la Société québécoise des professionnels en relations publiques, a même fait publier une lettre ouverte dans Le Devoir pour défendre sa profession. «J’ai été agacé que les personnages aient recours au mensonge pour sauver la peau de clients, explique Guy Versailles. Si les relationnistes manipulaient les médias comme on le voit dans Mirador, ils perdraient vite leur réputation et leur boulot.»

Mais Daniel Thibault, qui s’est entouré de relationnistes pour s’assurer de la crédibilité de ses intrigues, persiste et signe. «Bien sûr que les relationnistes mentent.» Il cite un exemple récent : le scandale de la British Petroleum, entreprise responsable de la marée noire du golfe du Mexique. «Leurs porte-parole ont minimisé la quantité de pétrole qui s’écoulait du puits accidenté.»

Le scénariste Bernard Dansereau s’est aussi fait varloper pendant la diffusion de Toute la vérité, une télésérie sur les procureurs de la Couronne qu’il a coécrite avec Annie Piérard et une flopée d’avocats. «Tous les détails avaient été vérifiés par deux, sinon trois procureurs. Ce qui n’a pas empêché des avocats de nous reprocher d’être dans le champ. Bien des gens surestiment les connaissances qu’ils ont de leur propre métier.»

Trop, c’est comme pas assez

Ceci dit, les reproches les plus fréquents faits aux auteurs concernent la quantité hallucinante de situations tumultueuses auxquelles se heurtent leurs personnages.

«La condensation dramatique est inévitable lorsqu’on raconte une histoire, explique Marc Zaffran, médecin et romancier. Si vous voulez expliquer la Deuxième Guerre mondiale, vous ne ferez pas un film qui dure six ans!»

L’abandon des temps morts au boulot est donc le tribut à payer pour maintenir l’intérêt du téléspectateur, qui n’a que faire de voir le policier rédiger un rapport ou l’avocat potasser la jurisprudence.

Mais il arrive que des scénaristes poussent le bouchon du «moment fort» si loin que des téléspectateurs décrochent. Par exemple, plusieurs enseignants sondés dans le cadre de ce reportage ont cessé de regarder le téléroman Virginie parce que les situations exposées s’éloignaient trop de leur réalité.

«Il y a des limites à respecter pour que je puisse m’identifier aux personnages», dit Maryse (non fictif), qui enseigne le français dans une école secondaire de Longueuil. «Une tuerie, des motards, une secte, ça fait beaucoup dans une seule école!» Malgré cette succession de malheurs, les profs de Virginie ont tout le temps de potiner à la cafétéria. «Quand font-ils leurs photocopies et leurs corrections d’examens? Mystère…»

Après le pot, les fleurs

Heureusement pour le moral des auteurs, la plupart des travailleurs interviewés avouent éprouver un plaisir coupable à regarder des séries consacrées à leur milieu. Parce qu’elles sont comme un miroir qu’on promène sur une grande route, pour reprendre les mots de Stendhal; ils s’y reconnaissent en partie. Parfois même, ils y trouvent de l’inspiration.

Par exemple, Isabelle Leblanc utilise des extraits d’Urgences et de Dr House dans les cours de bioéthique qu’elle donne à de futurs toubibs de l’Université McGill. «Ces séries exposent bien les inquiétudes, les erreurs de jugement, les tiraillements éthiques qui peuvent remuer les médecins, dit-elle. Ça permet aux étudiants de dédramatiser des situations qu’ils anticipent.»

En 2008, alors qu’il faisait sa thèse de doctorat sur la façon dont les policiers évaluent les fictions policières, le Français Guillaume Le Saulnier a même rencontré une capitaine de police pour qui le personnage de Gilbert Grissom, chef d’unité dans CSI, servait de modèle. «Elle admirait sa fermeté, mais aussi le respect qu’il a pour ses subordonnés.»

Quant à la procureure de la Couronne Sonia Paquette, porte-parole au Bureau du directeur des poursuites criminelles et pénales à Québec, elle a été intimement touchée par la télésérie Toute la vérité. Les auteurs l’avaient consultée pour nourrir les intrigues. «Ça m’a obligée à creuser dans les émotions qui m’habitent lorsque je planche sur une cause. Une vraie thérapie! Quand j’ai finalement vu la série, j’ai eu l’impression qu’on avait bien saisi ce qui m’anime.»

Et c’est là le plus bel effet de la fiction, estime Bernard Rivière, professeur au Département d’éducation et pédagogie de l’UQAM : renforcer des passions.

L’effet CSI
La popularité exceptionnelle de la série américaine Crime Scene Investigation (CSI) a des conséquences inusitées sur le quotidien des policiers. «Tout le monde connaît maintenant nos méthodes d’enquête!» dit Luc Gagnon, chef des techniciens en scènes de crime à la Sûreté du Québec. Jusque-là, pas de souci : l’ennui, c’est que les gens ont une attente irréaliste vis-à-vis des résultats qu’on peut espérer obtenir à partir de ces méthodes.

Par exemple, le prélèvement des empreintes digitales. Dans CSI, les policiers trouvent systématiquement des empreintes : sur la table, sur un tournevis, sur une arme. «Non seulement ils en trouvent partout, mais en plus, ces empreintes sont si parfaites qu’elles permettent d’identifier le suspect sur-le-champ! Or, dans la vraie vie, on ne laisse pas forcément d’empreintes : ça dépend du type de surface qu’on touche, ça dépend de la quantité d’huile sur nos doigts. Et celles qu’on laisse sont rarement bien dessinées.»

Le public n’étant pas conscient de ces subtilités, il arrive que les membres des jurys s’étonnent que les policiers spécialisés en analyse de scènes de crime n’aient pas réussi à accumuler des preuves béton contre l’accusé. «On a l’air d’une bande d’incompétents quand on dit aux jurés qu’on n’a pas réussi à relever d’empreintes! Alors depuis quelques années, à chaque procès, je leur explique en quoi CSI est différent de la réalité.»

Ce phénomène, appelé «l’effet CSI», a été documenté par deux chercheurs de l’Université de l’État de l’Arizona : leur étude, publiée au printemps 2007 dans la revue américaine Jurimetrics, révèle que les adeptes de CSI sont plus critiques vis-à-vis des preuves médico-légales présentées en cour que ceux qui ne regardent pas la série. Certains observateurs estiment aussi que CSI est une bonne école pour les criminels : ils y apprendraient comment éviter de se faire pincer, entre autres. Mais ça, c’est plus difficile à prouver!

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