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Les métiers dans les séries télé

chirurgien

Des flics impassibles résolvant des meurtres sordides et des chirurgiens sexy ramenant des morts parmi les vivants, il en a défilé des milliers au petit écran depuis 50 ans. À quand des téléséries explorant les tourments professionnels du menuisier, du facteur ou du conducteur d’autobus?

Au milieu des années 1990, la sociologue française Sabine Chalvon-Demersay a recensé les métiers des 1 450 personnages de téléséries dont le public français suivait alors les péripéties.

Le décompte a confirmé ce que le téléphage soupçonnait déjà : les policiers sont de loin les travailleurs les plus présents au petit écran (25 % des héros!), suivis des médecins, des avocats, des chefs d’entreprise, des intellectuels (enseignants, journalistes, savants) et des artistes.

«La fiction offre une image complètement déformée du tissu social», soutient la chercheuse, qui est aussi directrice à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris. «On y met en scène un paquet de travailleurs appartenant aux classes supérieures, tandis qu’on ne rencontre presque jamais d’ouvriers.»

Le prestige de la fonction ne serait pas en cause, cependant : «Les auteurs songent plutôt au potentiel narratif d’une situation. Or, à leurs yeux, certains métiers se prêtent moins au récit. Prenons une télésérie axée sur le quotidien des coiffeurs. À part la chasse aux poux, les enjeux dramatiques sont difficiles à imaginer!»

Ce n’est pas le cas des avocats au criminel, par exemple, dont les défis sont du «bonbon pour le scénariste», affirme Bernard Dansereau, qui a coécrit la série Toute la vérité. Son héroïne est une procureure de la Couronne. «Ces professionnels font une brassée de lavage le matin, vont reconduire les petits à la garderie, puis affrontent des meurtriers et des pédophiles le reste de la journée.» Émotions et action garanties.

«Les séries à caractère professionnel sont essentiellement construites autour de “cas”», explique Philippe Sohet, spécialiste des productions médiatiques et vice-doyen aux études à la Faculté de communication de l’UQAM. Pour servir cette structure, les auteurs privilégient donc des métiers où le travailleur est confronté à un large spectre de situations : une psychologue clinicienne à la Anne Fortier, par exemple, qui se penche sur des pathologies diverses (Fortier, de Fabienne Larouche), ou encore une anthropologue judiciaire à la Temperance Brennan qui élucide des morts mystérieuses (Bones, de Kathy Reichs).

Ces situations connaissent presque toujours un dénouement rapide, remarque Isabelle Leblanc, une médecin de famille de Montréal adepte des téléséries dites «médicales» – Grey’s Anatomy, ER, Dr House. «Sans doute parce que notre société est avide de gratification immédiate!»

Cela explique, selon elle, pourquoi la médecine d’urgence fait l’objet de tant de séries, alors que d’autres spécialités sont quasiment absentes du petit écran – la médecine de famille, notamment. «Un patient arrive en morceaux à l’hôpital : le chirurgien raccommode, le bobo est réglé. Mais un patient sort rarement guéri du bureau d’un omnipraticien! Il faut souvent du temps pour trouver la cause du mal et sa solution.»

«Les médecins à l’urgence ont une sorte d’aura glamour qui se prête bien à l’écran», observe Hélène April, une infirmière retraitée qui a surtout travaillé auprès de patients âgés. «Le sang coule, il y a des drames. Mais la gériatrie, c’est nettement moins télégénique! Qui voudrait regarder une série qui se passe dans un CHSLD, au milieu de gens qui marchent vers la mort?»

N’empêche : Daniel Weinstock, directeur du Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal et maniaque assumé de téléséries, aimerait que nos créateurs fassent un effort supplémentaire pour explorer le potentiel dramatique de milieux de travail moins connus. «On n’a pas besoin de se plier en quatre pour créer des scènes tendues dans une salle d’opération!»

À quand la série CHSLD?

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