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Savons-nous faire un choix de carrière?

Laurent Matte, président de l’Ordre des conseillers et conseillères d’orientation du Québec  Photo : OCCOQ

Laurent Matte, président de l’Ordre des conseillers et conseillères d’orientation du Québec / Photo : OCCOQ

Près de la moitié des jeunes travailleurs de la région montréalaise sont surqualifiés pour le poste qu’ils occupent, selon une étude du CIRANO (Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations).

Pourtant, à l’échelle du pays, des dizaines de milliers d’emplois ne trouvent pas preneur, faute de candidats qualifiés, dit Statistique Canada. En 2012, le programme fédéral des travailleurs étrangers temporaires a permis l’embauche de 338 000 personnes, pour pallier les pénuries de main-d’oeuvre. Autant de données qui mettent en évidence la difficile équation entre les besoins du marché de l’emploi et les compétences des travailleurs canadiens.

Les jeunes d’aujourd’hui savent-ils faire un choix de carrière? Profitent-ils des bons outils pour trouver leur voie? À ce sujet, nous avons sondé Laurent Matte, président de l’Ordre des conseillers et conseillères d’orientation du Québec.

JOBBM   Doit-on s’inquiéter du fait que les jeunes travailleurs sont surqualifiés pour les emplois qu’ils occupent, alors qu’on manque de main-d’œuvre dans certains secteurs? Font-ils de mauvais choix d’orientation?
Laurent Matte : On ne peut pas dire que les jeunes font de mauvais choix d’orientation, puisque la très grande majorité trouve un emploi. Au Québec, le taux de chômage chez les jeunes est bas comparativement à celui qu’on observe aux États-Unis et en Europe (NDLR : il était de 13,7 % en 2012, contre 16,2 % et 22,8 % respectivement). Cela ne signifie pas que les jeunes d’ici réalisent des projets professionnels exactement comme ils le souhaitent, mais simplement que leur situation n’est pas catastrophique.

Le plus important en matière de formation est de viser un objectif où on a de bonnes chances d’exceller, que ce soit au secondaire, au collégial ou à l’université.

Entre ce qui nous passionne et l’offre réelle sur le marché du travail, comment s’y retrouver?
L. M. Nous vivons dans une société libre et chacun peut faire son choix de carrière comme il l’entend, sans être obligé de se diriger vers des métiers où il y a des pénuries de main-d’œuvre. De plus, les jeunes choisissent d’abord un programme de formation. Il arrive très souvent qu’ils occupent ensuite un emploi connexe à cette formation sans être collé dessus. Ils vont alors acquérir des compétences additionnelles qui leur permettront de décrocher un meilleur emploi par la suite. Certaines formations, notamment en communications ou en administration, peuvent ouvrir des portes vers des emplois très variés, ce qui peut procurer une plus grande certitude de faire le bon choix.

Aux États-Unis, on compte environ 1 school counsellor pour 250 élèves. Chez nous, le ratio est plutôt de 1 conseiller d’orientation pour 1 000 élèves dans le meilleur des cas.

Un bon nombre de jeunes vivent du stress, et parfois même de l’anxiété reliée à ce choix. Il est donc important de les aider à réaliser que choisir une formation n’est pas nécessairement un contrat à vie. On peut changer d’idée et se réajuster plus tard si l’on est déçu de la réalité du travail.

À quel point les jeunes Québécois sont-ils bien informés des possibilités qui s’offrent à eux?
L. M. Ils sont, somme toute, bien informés. Le Québec fait figure de chef de file dans le monde au chapitre de l’orientation professionnelle, et particulièrement en matière d’information sur le marché du travail, si j’en crois ce que m’en disent des collègues d’Europe, d’Afrique ou d’Amérique du Sud.

Nous disposons de connaissances de pointe sur les facteurs qui influencent le choix de carrière et les liens avec la satisfaction au travail. La conscience collective au sujet de l’importance du choix de carrière et du rôle des conseillers d’orientation a aussi fait des bonds prodigieux dans les dernières décennies.

Cela dit, nous avons des ressources limitées en milieu scolaire. Aux États-Unis, par exemple, on compte environ 1 school counsellor pour 250 élèves. Chez nous, le ratio est plutôt de 1 conseiller d’orientation pour 1 000 élèves dans le meilleur des cas et, dans certaines régions, cela peut atteindre 1 pour 2 500. On a même vu une école afficher un ratio de 1 pour 3 500.

Une étude récente de votre ordre professionnel révèle que dans plus de 62 % des milieux, les conseillers d’orientation n’arrivent pas à rencontrer l’ensemble des élèves qui font appel à leurs services. Où est le problème?
L. M. La réalité sur le terrain est complexe, et une combinaison de facteurs explique pourquoi les services ne sont pas optimisés. Cela tient beaucoup au fait que les services sont offerts sans planification. Par exemple, on accorde beaucoup de temps et d’attention aux jeunes en difficulté, mais le milieu scolaire ne prend pas le temps de se demander si tous ceux qui n’aboutissent pas dans le bureau du conseiller sont bien servis. Par ailleurs, les commissions scolaires, les directions d’établissement et les syndicats ne s’entendent pas toujours quant aux priorités.

Ce serait utopique de croire qu’on pourrait faire changer les choses rapidement avec des directives centralisées. Chaque école doit tenter d’améliorer les services avec les ressources disponibles. 

Tous les jeunes ont-ils réellement besoin de services d’orientation? Que pourrait-on faire de mieux?
L. M. Tous les jeunes ont certainement besoin d’accès à l’information concernant les choix qui s’offrent à eux. Je ne parle pas de ramener le cours d’éducation au choix de carrière, mais de trouver des manières de rendre l’information plus accessible, soit par des activités comme les journées carrières, en offrant plus d’information aux parents, ou en facilitant l’accès à des documents pertinents.

Mais la plupart des jeunes vont avoir besoin d’un accompagnement ponctuel plus structuré qu’une simple transmission d’information, que ce soit pour valider un choix ou pour trancher entre deux ou trois options, par exemple. Une plus petite proportion des jeunes va nécessiter un accompagnement plus soutenu pour résoudre un problème d’orientation, comme une indécision chronique, une grande anxiété devant le choix de carrière ou encore des défis liés à un handicap ou des difficultés d’apprentissage. Il faudrait idéalement que tous ces besoins soient reconnus et pris en charge par les milieux scolaires.

Quel est le rôle des parents dans le processus d’orientation? À quel point leur opinion est-elle déterminante?
L. M. À l’âge de 16 ans, quand les jeunes du secondaire commencent à faire leur choix de carrière, l’influence des parents est moins forte que celle des amis, c’est ce que la recherche démontre. Certains parents vont toutefois compliquer le processus d’orientation en mettant trop de pression sur leur enfant, en ayant une vision trop élitiste, ou à l’inverse en étant trop nonchalants ou désinvestis. Mais ça ne veut pas dire que les parents n’ont pas un rôle crucial à jouer.

La chose la plus précieuse qu’un parent puisse faire est de faire part de ses observations sur les aptitudes, les talents naturels et les forces de son enfant.

En quoi les travailleurs peuvent-ils être aidés par un conseiller d’orientation?
L. M. Plusieurs situations de la vie peuvent nous amener à nous questionner sur notre orientation professionnelle. Au mitan de la vie, beaucoup de gens se demandent s’ils sont suffisamment heureux dans leur travail et croient que l’herbe serait peut-être plus verte ailleurs. Au moment de la retraite, plusieurs personnes cherchent un moyen de demeurer actives. Dans toutes ces situations, un conseiller d’orientation peut aider à dresser un bilan et à explorer de nouvelles possibilités. En fait, l’orientation est un processus qui se déroule tout au long de la vie. 

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