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Les jaloux


C’était l’enfer à cette usine. Pas un enfer qui fait freaker, mais plutôt du genre qui se visiterait avec Sympathy for the Devil des Stones comme ver d’oreille. On y gagnait très bien sa vie, assez pour chanter «I’m a man of wealth and taste… Ooo, who! Ooo, who!»

À l’usine de magnésium Norsk Hydro, à Bécancour, les gars que j’ai rencontrés à la veille de la fermeture en mars 2007 gagnaient jusqu’à 30 $ l’heure. Avec les heures supp., franchir le cap des 100 000 $ par année était une affaire de rien.

C’était l’enfer parce qu’une usine de magnésium c’est explosif. En fusion, le métal réagit au moindre changement de température. Un instrument pas suffisamment chauffé inséré dans une cuve remplie de cette lave argentée, et c’est Hiroshima en version modèle à coller. Raymond, opérateur à l’usine depuis son ouverture 18 ans plus tôt, en portait les traces : une cicatrice, résultant d’une brûlure au deuxième degré, couvrait la moitié de sa main droite. «Personne ne savait faire du magnésium au Québec, disait-il. On a été les cobayes!»

Des cobayes aussi parce que la production de magnésium exige des quantités phénoménales de chlore ultra-concentré. Après Hiroshima, voici la métaphore vietnamienne : l’air pouvait prendre à la gorge comme ça devait se produire après une rasade de Napalm dans les rizières vietcongs… Tous les candidats à l’emploi subissaient un examen médical; ceux qui avaient des troubles respiratoires ne pouvaient être embauchés parce qu’ils risquaient l’asphyxie.

«À long terme, on ignore quelles seront les conséquences sur notre santé», s’inquiétait Raymond.

S’il avait l’air de se plaindre, ce n’était pas le cas. Ce père de deux ados, âgé de 49 ans à l’époque, et ses 379 camarades parlaient de leur travail comme des militaires victorieux évoquent leur vie au front. Les blessures, la force d’affronter la chaleur accablante et la boue créée par les poussières de magnésite qui collent partout étaient leurs médailles de bravoure.

Cette usine avait été jadis la fierté de la stratégie industrielle du Québec, stratégie qui consistait à offrir aux manufacturiers de l’électricité à bon marché, tiens donc! Cependant, quand il est question de produire du magnésium, l’énergie abondante et peu coûteuse et une main-d’œuvre compétente ne sont plus des arguments suffisants. Les difficultés vont bien au-delà. L’usine de Bécancour figurait parmi les plus productives au monde. Même le pdg de Norsk Hydro Canada en convenait. «Nos travailleurs ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour la maintenir ouverte. Ils ont été responsables, loyaux et fiers. Ils étaient les meilleurs.»

Or, dans le monde manufacturier d’aujourd’hui, les meilleurs ne gagnent plus. Seuls les moins fair play réussissent. Comme les producteurs chinois. Coulé dans des conditions défiant toute règle de sécurité et de protection de l’environnement, avec de l’électricité produite par du charbon, le magnésium chinois a assommé la concurrence.

Selon le maire de Bécancour, Maurice Richard, un ancien député libéral qui n’aura pas été à la politique ce que son célèbre homonyme a été au hockey, les travailleurs de Norsk Hydro n’avaient qu’eux-mêmes à blâmer pour leurs souffrances et toutes celles qu’ils ont infligées à la communauté après la fermeture. «Si les gars avaient annoncé leur désir d’être payés plutôt 18 $ l’heure…» Notre scoreur politique devait savoir mieux que la direction de l’entreprise qui, elle, n’envisageait même pas son usine avec des travailleurs au salaire minimum. Mais passons, puisque la tirade traduisait bien le sentiment de jalousie qui suinte chaque fois que le sort d’une usine est en jeu.

Alors que la production de magnésium exige des technologies qui rivalisent avec la physique nucléaire, on imagine mal comment une simple usine d’assemblage d’électroménagers pouvait survivre dans une économie de tricheurs. Et pourtant, un représentant du syndicat des travailleurs de Mabe, l’usine de Montréal-Est dont la fermeture a été annoncée en janvier et est planifiée pour 2014, se disait non seulement surpris de la fermeture, mais il croyait que même un devin n’aurait pu la prédire.

Le moindre loustic sait que dès le moment où l’employeur exige de jeter du mou dans les conditions de travail, ça n’augure rien de bon. Il y a cinq ans, les travailleurs de Mabe avaient consenti des compromis sur les salaires, les planchers d’emploi et l’organisation du travail, afin de rendre leur usine plus compétitive. La dernière au Canada qui fabriquait des électroménagers. Toutes les autres au pays n’avaient pas réussi à survivre face aux fabriques mexicaines, celles où le travailleur rêve de venir cueillir des brocolis dans les champs des Tabarnacos tant ses conditions d’emploi à l’usine lui sont favorables.

On comprend qu’avec des salaires moyens de 23 $ l’heure les carottes étaient cuites à Montréal-Est. Or, même en rampant, rien n’aurait permis aux travailleurs de sauver leur usine. C’était la seule parole de l’employeur. Pourtant, on a répété dans les médias que les salaires, dans certains cas, étaient la cause principale de la déroute.

Des conditions d’emploi trop dorées, pourtant librement consenties par l’employeur? Tout juste de l’autre côté du chemin de la Norsk Hydro de Bécancour, il y avait l’aluminerie ABI, grande consommatrice de magnésium. Salaire moyen en 2007 : dans les 30 $ l’heure. Son magnésium était importé de Chine.

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