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Les fripes, une industrie salvatrice


Les vêtements usagés que l’on donne aux organismes de charité ne vont pas qu’aux démunis du coin. Ils génèrent une activité économique considérable en Afrique sub-saharienne, notamment au Burkina Faso. Nous sommes allés voir qui vit de nos fripes.

«Elle est belle ta chemise. – C’est au revoir la France.» Dans le français imagé des Burkinabés, «au revoir la France» désigne toutes les marchandises d’occasion qui viennent de France, et par extension du Nord. C’est ainsi qu’Ibrahim arbore une chemise à fines rayures sur laquelle figure le logo de la SNCF, la régie française des chemins de fer.

Cet employé de bureau n’est pas le seul au Burkina, ce pays enclavé au cœur de l’Afrique de l’Ouest, à se vêtir dans les friperies. Si les femmes préfèrent encore les robes traditionnelles en coton faites sur mesure, les enfants, les hommes et les jeunes friands de mode s’habillent en grande majorité de vêtements de seconde main. «C’est moins cher [que le sur-mesure], alors pour les enfants qui se salissent vite, c’est mieux», explique Mariam, mère de quatre enfants, qui a aussi une petite-fille et une nièce à sa charge. Par ailleurs, le prêta (le prêt-à-porter neuf) demeure cher au Burkina Faso. Selon Inoussa, chauffeur dans la jeune trentaine, un jean en friperie coûte de trois à quatre fois moins cher qu’un neuf. «La friperie, c’est vraiment pour tout le monde», résume-t-il.

Partout, partout, partout

La friperie n’est pas une exclusivité africaine, mais c’est en Afrique sub-saharienne que ce commerce est le plus développé. Selon un rapport d’Oxfam UK datant de 2005, les importations de friperie y représentent près de 30 % de la valeur et plus de 50 % du volume des importations de vêtements. C’est là que Framimex, une entreprise qui collecte en France 75 tonnes de textile par jour, envoie 85 % de ses exportations. Au Burkina, selon les données de l’ONU, la valeur des importations de friperie a presque triplé entre 2003 et 2009, et son volume a doublé.

Sur place, impossible d’ignorer le phénomène. Dans les grandes villes comme dans les plus petits villages, des vendeurs étalent les vêtements par terre sur des bâches, les empilent par type d’article, ou les suspendent à des cintres dans des petites échoppes faites d’un toit de tôle et de quelques planches.

Au Burkina Faso, c’est à Bobo-Dioulasso, capitale économique et siège du «port sec», que sont dédouanées toutes les marchandises qui arrivent par voie terrestre des pays côtiers voisins. On y rencontre Seydou Nao, vendeur spécialisé en jeans, qui a installé son stock sur un banc. «J’achète à des grossistes et je vends directement à des clients, mais aussi à des détaillants. Il y a même des élèves qui se font marchands ambulants l’été. Ils achètent mes pantalons les moins chers et les revendent dans la rue», dit-il tout en servant un client.

Ce matin passe l’Ivoirien Tiemoko Coulibaly, qui lui rachète ses plus belles pièces. «Je viens vendre des bananes et de l’attiéké [semoule de manioc] au marché de Bobo. Je repars en Côte d’Ivoire avec de la friperie. Ce jean, je l’ai acheté 2 000 FCFA [environ 4 $ canadiens]. Je le vendrai entre 6 000 et 8 000 FCFA [de 12 à 16 $ canadiens] chez moi.»

Un peu plus loin est installé M. Ouédraogo, grossiste. Son entrepôt de tôle assez modeste est rempli de balles de vêtements du sol au plafond. Un peu réticent à s’exprimer, voire à donner son nom complet, il dit s’approvisionner deux fois par mois au Ghana voisin. Il y choisit et négocie les balles qu’il fera apporter au Burkina par route. «Je paye le transporteur, qui assure le voyage en camion et le dédouanement des marchandises», dit-il.

Un voile de mystère

Comment ces masses de vêtements se retrouvent-elles sur le continent africain? Tous les commerçants rencontrés sur place affirment que les importateurs sont de «grands Libanais» travaillant dans les ports de la Côte d’Ivoire, du Togo, du Ghana ou du Bénin voisins.

Pour tenter de remonter la filière, nous faisons un tour au port sec de Bobo-Dioulasso, sous le ciel gris de la zone industrielle déserte. On nous renvoie à un entrepôt voisin devant lequel des manœuvres attendent un camion. Ils ne sont pas causants. Le véhicule arrive, entre, les travailleurs le suivent et l’immense portail se referme sur eux. «Non, non, il n’y a pas de friperie ici. Et non, je ne connais pas de Libanais», nous disent les deux hommes qui supervisent l’opération. «Celui avec les lunettes, souligne mon interprète, c’est sans doute un douanier en civil.» Il m’explique qu’il est probablement payé pour que les marchandises passent la douane sans heurts.

À Dakar, au Sénégal, nous tentons d’entrer en contact avec quelques grands importateurs de friperie. Mais ils refusent nos demandes d’entrevue. Est-ce par simple volonté de rester discrets sur leurs affaires? Ou parce que leurs activités ne sont pas totalement en règle?

Ce qui est sûr, c’est que les importateurs s’approvisionnent dans des pays du Nord (en Europe surtout, mais aussi en Amérique du Nord et en Asie). Leur matière première : les dons des plus nantis. En effet, de nombreux organismes de charité vendent les vêtements qu’ils recueillent pour financier leurs projets. Ils les refilent à de grandes entreprises spécialisées dans la récupération de textiles (comme Framimex ou Friperie Canada) ou encore à des entreprises sociales (comme Le Relais, en France, ou le Village des Valeurs, au Québec), qui effectuent ensuite un tri. La «crème» est réservée au marché national, le rebut est transformé en chiffons et le reste est voué à l’exportation.

Fripe et fric

Souvent accusé d’avoir tué dans l’œuf l’industrie textile locale et de transformer les États importateurs en «pays poubelles», le commerce de la friperie fait pourtant vivre des centaines de personnes non qualifiées dans les pays du Nord et des dizaines de milliers de personnes en Afrique sub-saharienne.

Au Burkina, la revente de vêtements est perçue comme un gagne-pain accessible à tous. Chacun commence selon ses moyens, en espérant prendre de l’expansion un jour. «Depuis deux ans que je fais ça, j’ai acheté deux motos et un lopin de terre», dit Ange Kambou à Banfora. À Bobo, Seydou Nao affirme vendre entre 100 et 200 pantalons par jour, pour un bénéfice moyen de 50 %. «Ça marche bien, on mange dans ça», dit-il. Et manger, qui signifie aussi «s’enrichir, s’en sortir», c’est la priorité des Africains.

Burkina Faso

> Superficie : 274 200 km2
> Population : 16,8 millions
> Population active : 6,7 millions
     agriculture : 67,4 %
     commerce : 16,2 %
     extraction : 4,8 %
     fabrication : 3,2 %
> Population vivant sous le seuil de la pauvreté : 46,4 %
> Taux d’alphabétisation : 28,3 %
> PIB : 20 milliards $US
Sources : The World Factbook (CIA), Annuaires statistiques 2009 (Institut de la statistique et de la démographie du Burkina Faso)

Dans ce dossier

L’industrie de la fripe en images

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