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Les cégeps s’exportent


L’expertise des cégeps québécois en matière de formation technique est à ce point reconnue mondialement qu’une quarantaine de pays se l’arrachent.

Alors qu’occasionnellement le débat sur la pertinence des cégeps réapparaît de manière inopinée, un peu partout autour du globe des gouvernements font appel à nos établissements collégiaux pour leur savoir-faire. Entre solidarité internationale et développement économique, les cégeps s’exportent aux quatre coins du globe.

En 2010, ils ont participé à 95 projets de coopération dans 41 pays, principalement en voie de développement, mais aussi émergents, comme la Chine ou le Brésil. Le modèle québécois est d’ailleurs officiellement reconnu à travers le monde : depuis 2006, l’UNESCO a traduit en plusieurs langues une série de cahiers pratiques conçus par le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, pour appuyer le développement de la formation professionnelle et technique dans ses pays membres.

Le fer de lance d’une réussite made in Québec : l’approche par compétences, qui colle au plus près des besoins de main-d’œuvre des entreprises. «Dans les cégeps, tous les programmes techniques sont élaborés en partenariat avec les milieux de l’emploi. C’est une approche pragmatique très recherchée, en particulier par les pays de la francophonie», explique Sylvie Thériault, directrice de Cégep international, l’organisme qui soutient les activités d’internationalisation des cégeps.

Au Vietnam et en Chine, des dizaines d’étudiants ont en poche une attestation d’études collégiales (AEC) en comptabilité ou en gestion du Cégep Marie-Victorin.

La méthode québécoise est en effet aux antipodes de ce qui a cours dans plusieurs pays, notamment les anciennes colonies françaises qui ont hérité d’un système postsecondaire très théorique répondant peu ou mal aux besoins terre à terre de l’économie globale.

Paul Brennan, vice-président aux partenariats internationaux à l’Association des collèges communautaires du Canada, qui compte parmi ses membres la majorité des cégeps québécois, constate que la formation collégiale québécoise permet de combler une lacune importante de bien des systèmes éducatifs à travers le monde. «Dans plusieurs pays, on forme soit des ouvriers, soit des diplômés universitaires de la maîtrise ou du doctorat qui ont beaucoup de mal à trouver du travail. Il y a un trou dans la pyramide professionnelle, car il n’y a souvent rien à l’étage intermédiaire, celui des techniciens.»

Savoir-faire et savoir

Sur le terrain, l’apport des cégeps se décline sous plusieurs formes. Comme l’explique Sylvie Thériault, «un établissement peut exporter à la fois son savoir-faire et son savoir. Le savoir-faire est l’ancrage avec le monde de l’emploi selon l’approche par compétences, et le savoir concerne une expertise technique particulière.»

Formation d’enseignants, mise sur pied de programmes de formation, de diplômes ou même d’établissements de formation technique et professionnelle, le Québec est sur tous les fronts. Inspirées du modèle québécois, des boutures de cégeps fleurissent même un peu partout : au Burkina Faso, un centre de formation professionnelle dans le domaine de l’eau porte la griffe du Cégep de Saint-Laurent, tandis que l’Institut national de formation en sciences de la santé du Mali porte celle du Cégep de Saint-Jérôme.

Au Collège Montmorency, les équipes pédagogiques ont récemment participé à la création d’un programme de formation en tourisme durable au Mozambique et à celle d’un brevet de technicien supérieur en génie civil au Sénégal. Quand il évoque ces mandats, Vincent Morel, directeur adjoint de Montmorency international, préfère parler de «partage» plutôt que d’«exportation» de savoirs.

«C’est un échange dans les deux sens, dit-il. Les enseignants ou les conseillers pédagogiques qui partent en mission à l’étranger reviennent riches d’une expérience dont bénéficie l’ensemble de la communauté : les professeurs partagent leur vécu dans les cours et, quand les programmes sont révisés, leurs témoignages permettent d’y intégrer une dimension internationale.»

Étudiants d’ailleurs, diplômés d’ici

Certains cégeps vont encore plus loin en se délocalisant. Au Vietnam et en Chine, des dizaines d’étudiants ont en poche une attestation d’études collégiales (AEC) en comptabilité ou en gestion du Cégep Marie-Victorin, sans jamais avoir pris l’avion. «Ces étudiants suivent un cursus enrichi qui leur donne droit à deux diplômes : le nôtre et celui de l’établissement hôte. Les AEC délivrées à l’étranger ont exactement la même valeur que le diplôme attribué ici», explique Fréda Thélusma, coordonnatrice au Centre d’éducation multiculturel du Cégep.

Plusieurs professeurs québécois font ainsi régulièrement la navette entre leur camp de base et des écoles du bout du monde pour enseigner ou pour former leurs collègues. Une mobilité du personnel qui conduit souvent à une mobilité des étudiants, comme le note Fréda Thélusma. «Les programmes conjoints permettent de tisser des partenariats solides et à long terme avec des établissements qui vont à leur tour accueillir nos étudiants en stage.»

Et c’est sans compter les quelque 1 500 étudiants étrangers qui suivent les programmes réguliers au Québec et qui, de retour chez eux, seront ambassadeurs des établissements québécois… Une autre manière d’exporter l’expertise et de tisser des liens.

Formation continue

Le transfert d’expertise des cégeps s’opère aussi parfois vers des groupes communautaires ou des organismes non gouvernementaux, comme des garderies ou des coopératives agricoles. Dans ces cas-ci, les actions se situent du côté de la formation continue et touchent prioritairement des adultes.

Par exemple, de 2008 à 2011, une équipe d’experts en réadaptation fonctionnelle, formée de cliniciens et de professeurs du Collège Montmorency, est intervenue auprès de cliniciens d’établissements de santé au Liban, en Jordanie et en Palestine. «Nous avons aussi accueilli des stagiaires du Moyen-Orient. Ce séjour leur a permis de constater à quel point notre approche dans le domaine de la réadaptation était multidisciplinaire. Montrer comment les choses se font ici et créer des réflexions sur les pratiques est aussi une manière de partager notre savoir», dit Vincent Morel.

Cégep inc.

Même si la solidarité internationale est au cœur de la mission des cégeps, l’exportation de la formation continue donne aussi naissance à des liens de nature plus commerciale : des contrats avec des entreprises privées. Ainsi, le Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue a su partager son expérience du domaine minier en collaborant au montage de programmes de formation dans plusieurs pays (dont le Pérou, le Mexique, le Chili et la Guinée), mais également en signant des ententes clé en main avec des compagnies minières.

«L’idée est de les aider dans la formation continue de leurs employés. On peut faire l’évaluation de personnel déjà en service, mettre en place et faire passer des tests de compétences en accord avec les exigences locales, ou encore former de futurs employés sélectionnés par des entreprises, explique Stéphane Labrecque, directeur de la Formation continue et des Services internationaux au Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue. Nous recevons aussi des stagiaires qui viennent suivre un programme menant à une AEC, ici même à Rouyn-Noranda. Ces dernières années, nous avons accueilli plus d’une centaine de futurs travailleurs de Madagascar et de Nouvelle-Calédonie.»

Une formation aux frais d’entreprises – et parfois de gouvernements étrangers – qui n’hésitent pas à mettre la main au portefeuille pour rehausser le niveau de compétence de leurs employés avec le concours de nos cégeps.

«Pour le cégep, ces contrats sont une source de revenus qui servent en partie à financer les programmes de développement international qui, eux, ne rapportent rien, explique Stéphane Labrecque. Mais ce que nous proposons à l’international n’est pas fondamentalement différent des services de formation que nous offrons aux entreprises québécoises : nous nous adaptons simplement au contexte.»

La force des réseaux

S’adapter au contexte est un enjeu crucial quand on travaille à l’international : chaque pays a ses exigences et ses manières de faire. Pour aider leurs membres à partager leurs expériences, l’organisme Cégep international et l’Association des collèges communautaires du Canada organisent des formations, en plus de permettre aux établissements de se regrouper pour répondre aux appels d’offres de l’Agence canadienne de développement international ou des grandes banques internationales de développement.

Et quand nos politiciens partent en mission à l’étranger pour faire la promotion du Québec, des représentants de Cégep international ou de l’Association des collèges communautaires du Canada sont souvent du voyage. «Les partenariats internationaux dans le domaine de la formation professionnelle et technique sont une manière de faire rayonner tout le Québec», assure Sylvie Thériault.

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