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Le secteur manufacturier toujours vivant


Le secteur manufacturier se meurt-il au Québec? Non, il se transforme! De sorte qu’un nombre croissant de fabricants manquent d’ouvriers spécialisés, alors que les centres de formation professionnelle n’attirent pas les foules.

Mabe, BRP, Electrolux, Novelis, RockTenn… Les fermetures d’usines sont fréquentes au Québec. Or, malgré l’impression de saignée que laisse la répétition des mauvaises nouvelles relayées par les médias, le secteur manufacturier québécois ne se meurt pas, il change.

Pendant que certaines shops ferment leurs portes, d’autres s’ouvrent ou s’agrandissent, avec des besoins de main-d’œuvre différents et plus spécialisés. Ainsi, la demande d’ouvriers spécialisés est forte dans plusieurs régions du Québec et les centres de formation professionnelle n’arrivent pas à fournir les diplômés recherchés. Dans certains sous-secteurs de l’industrie manufacturière, on frôle même la pénurie de main-d’œuvre spécialisée. Au Canada, quelque 25 300 emplois ont été créés dans ce secteur de janvier à juin 2012, selon les données d’Emploi-Québec.

«Cette année, les mécaniciens industriels, les électromécaniciens et les opérateurs d’équipement de production sont particulièrement recherchés», indique Martin Bédard, agent de liaison au Centre de formation professionnelle (CFP) Jonquière. Le Centre forme annuellement une cinquantaine de diplômés en mécanique industrielle de construction et d’entretien, qui n’ont aucune difficulté à trouver du travail.

Le scénario est le même au Centre de formation Harricana, à Amos, en Abitibi. «Nos 28 diplômés de 2012 sont tous placés, dit le conseiller pédagogique, René Roy. Il en faudrait 40 pour pourvoir les emplois liés essentiellement à l’industrie minière en Abitibi-Témiscamingue.»

Bertrand Michaud, directeur du CFP Mont-Joli–Mitis, signale que les finissants en soudage-montage sont également très prisés. «Le placement est de 100 % pour la vingtaine de diplômés formés annuellement. Nous pourrions en diplômer 20 de plus et ils trouveraient tous un emploi. Partout dans la région du Bas-Saint-Laurent, les finissants ne suffisent pas. Ils sont engagés surtout par les fabricants d’éoliennes et de pièces métalliques.»

Les usines manquent d’opérateurs

La situation est semblable pour les diplômés du programme Opération d’équipements de production. Ces diplômés sont embauchés dans les usines de fabrication pour faire fonctionner et contrôler les machines. «J’ai reçu en 2012 des données du ministère de l’Éducation indiquant qu’il manque 800 finissants dans ce programme pour répondre aux besoins de main-d’œuvre au Québec, souligne Martin Bédard, du CFP Jonquière. Tous les établissements qui l’offrent devraient former plus de diplômés. L’ennui c’est que les élèves ne sont pas au rendez-vous.»

Jean-Pierre Doucet, directeur par intérim du CFP Rimouski-Neigette, constate aussi ce manque à gagner. «Nous savons que 40 emplois attendent les futurs diplômés de ce DEP dans notre région. Cette année nous avons essayé de lancer un groupe, mais nous n’avions que deux personnes intéressées.» De son côté, le Centre de formation Harricana n’offre pas le programme depuis cinq ans, faute d’inscriptions. «Pourtant, les besoins existent dans les entreprises de transformation du bois notamment», signale René Roy.

Des contrats abandonnés

La demande de diplômés en techniques d’usinage est aussi très grande. Dans tous les CFP sondés à travers le Québec, les élèves manquent à l’appel. En Abitibi, l’effervescence du secteur minier accentue la demande dans les ateliers d’usinage d’équipement spécialisé qui fournissent des pièces aux minières. «Nous ne comptions que 6 diplômés en techniques d’usinage pour 25 offres d’emploi au printemps 2012, dont une demande d’une entreprise qui avait besoin de 15 machinistes, précise René Roy, du Centre de formation Harricana. Certains ateliers d’usinage refusent des contrats, faute de main-d’œuvre spécialisée. Et malheureusement, nous n’avions encore que cinq élèves inscrits au programme pour septembre 2012.»

Au CFP Paul-Gérin-Lajoie, à Vaudreuil-Dorion, le DEP Techniques d’usinage «est le programme où l’on manque le plus d’élèves pour répondre à la demande des employeurs, note Isabelle Gohier, conseillère en information scolaire. Nous formons une dizaine de diplômés par année qui trouvent facilement de l’emploi dans la région, mais des fabricants d’autres régions, comme Marmen de Trois-Rivières, recrutent nos finissants.»

Annick Carrière, conseillère d’orientation au CFP 24-Juin, à Sherbrooke, signale aussi des problèmes de recrutement d’élèves en techniques d’usinage et dans deux attestations de spécialisation professionnelle liées à ce programme, soit Usinage sur machines-outils à commande numérique et Matriçage. «Les emplois sont nombreux en Estrie, mais on n’a pas tous les diplômés nécessaires pour les pourvoir.»

Par exemple, même si Bombardier Produits Récréatifs de Valcourt a transféré l’assemblage de ses motomarines au Mexique, des pièces de leurs véhicules sont toujours fabriquées en Estrie. Plusieurs ateliers d’usinage de la région ont développé une expertise dans ce domaine, cela crée de la demande pour les machinistes.

À l’École des métiers de l’aérospatiale de Montréal, les 60 diplômés en techniques d’usinage et les 40 diplômés en tôlerie de précision formés annuellement n’ont pas de mal à trouver du travail. «Nous pourrions en former deux fois plus pour répondre à la demande», souligne Mario Cardin, enseignant et responsable des stages et du placement.

Un secteur méconnu

Le mystère du désintérêt des jeunes à l’égard des métiers du secteur manufacturier hante les responsables de CFP. Pourtant, outre les perspectives d’emploi parfois exceptionnelles, les conditions peuvent faire saliver les plus envieux.

«En mécanique industrielle de construction et d’entretien, la moitié des diplômés gagnent plus que mon prof le mieux payé! souligne René Roy, du Centre de formation Harricana. Les diplômés sortent avec des salaires de départ de 49 000 $, dans des environnements de travail à la fine pointe de la technologie.»

Selon Martin Bédard, du CFP Jonquière, l’image négative associée au secteur industriel nuit aux inscriptions. «On entend parler de fermetures d’usines. Et pourtant la demande de travailleurs spécialisés demeure très forte dans les PME de services d’entretien mécanique et chez les sous-traitants des grandes entreprises. Cette réalité est moins connue.»

De son côté, René Roy estime que le dynamisme économique du secteur industriel et du secteur minier représente un autre obstacle aux inscriptions. «En Abitibi-Témiscamingue, le taux de chômage des 24 ans et plus est très bas. Quand les gens travaillent, ils ne viennent pas se former. Dans notre région, certaines personnes sans diplôme peuvent obtenir un emploi d’aide-foreur et un salaire annuel de 50 000 $.»

Les projets miniers et hydroélectriques dans le Nord-du-Québec créent un vide dans certaines entreprises du Saguenay–Lac-Saint-Jean. «Des travailleurs d’usine d’expérience quittent pour des emplois mieux rémunérés dans le Nord, ce qui accentue la demande pour certains diplômés», indique Martin Bédard. Tous les CFP contactés font le même constat : le manque d’ouvriers spécialisés force les entreprises à embaucher du personnel non qualifié pour le former à l’interne.

Des ponts à jeter entre l’école et l’entreprise

Par contre, la formation en entreprise n’est pas la meilleure solution pour pallier le manque d’ouvriers spécialisés. «Les travailleurs qui apprennent sur le terrain sont souvent formés à une tâche bien précise, indique Jean-Pierre Doucet, du CFP Rimouski-Neigette. Ils développent des compétences qui ne seront pas nécessairement transférables s’ils perdent leur emploi. Les programmes de formation professionnelle permettent une plus grande polyvalence.»

Colette Martin, directrice adjointe au CFP Paul-Gérin-Lajoie, souligne de son côté que les non-diplômés sont souvent les premiers mis à pied lors des coupes advenant un ralentissement économique. L’absence de diplôme est aussi un frein à l’obtention de promotion.

À son avis, la clé pour régler le manque de main-d’œuvre spécialisée se trouve dans le développement de partenariats entre entreprises et écoles. «Plutôt que de créer des programmes de formation à l’interne, les entreprises doivent utiliser davantage le réseau des CFP pour former leur personnel.»

L’Estrie expérimente d’ailleurs ce genre de collaboration avec le projet PRIMOM (Partenariat régional pour l’intégration de la main-d’œuvre dans le secteur manufacturier) depuis 2007, souligne Annick Carrière, conseillère d’orientation au CFP 24-Juin. Celui-ci permet notamment à des jeunes d’étudier dans un programme de formation en même temps qu’ils travaillent dans une entreprise du secteur, tout en étant payés. Un modèle qui pourrait faire école pour répondre aux besoins de l’industrie manufacturière.

Jean-Pierre Doucet conseille aux jeunes de ne pas sauter sur le premier emploi sans diplôme, mais d’investir dans leur formation. «Les programmes de formation professionnelle sont courts, rappelle-t-il. Leur durée varie de un à deux ans, mais ils assurent une stabilité d’emploi à long terme.»

C’est un pensez-y bien.

Les mines : un cas à part

Comme dans le secteur manufacturier, les emplois sont nombreux en 2012 dans l’industrie minière. Mais contrairement au domaine de la fabrication, les métiers et les besoins de cette industrie sont mieux connus. Résultat : les inscriptions dans les programmes liés aux mines vont bon train.

«La promotion du Plan Nord est telle qu’on reçoit non seulement des demandes d’inscription en provenance d’un peu partout à travers le Québec, mais aussi de l’étranger, indique Ester Levasseur, directrice du CFP de la Baie-James. On reçoit des appels de l’Italie, de la Côte-d’Ivoire et de la République démocratique du Congo. Les gens veulent savoir comment être formés pour saisir les possibilités d’emploi liées aux projets miniers du Plan Nord. On essaie de voir comment on pourrait les accueillir.»

Le Centre offre le DEP en extraction de minerai dans quatre chantiers-écoles, en collaboration avec des entreprises minières. «La formation ne dure que six mois et ouvre la porte à des emplois rémunérés autour de 40 $ l’heure, précise Ester Levasseur. On y forme chaque année 92 diplômés. Et on espère ouvrir davantage de chantiers-écoles pour former au moins 40 finissants de plus par année dans ce programme. Les besoins de main-d’œuvre y sont grandissants avec l’entrée en activité d’autres mines prévue en 2013-2014. En forage-dynamitage, nous formons annuellement environ 80 diplômés qui trouvent des emplois rémunérés à plus de 30 $ l’heure.»

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Dans ce dossier

• Sciences et technologies à l’avant-scène
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