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Le sacrifice des femmes de soldat

Pendant que leurs conjoints sont à la guerre, les femmes de militaires vivent entre deux déménagements et s’occupent de tout : les enfants, la maison, les comptes à payer… Leur carrière en prend souvent un coup.

Véronique Lefebvre et son fiancé ne se voient pratiquement pas. «Cela fait six ans qu’on est ensemble, dit la jeune femme de 28 ans. Là-dessus, il a été parti pendant quatre ans!» Quand son conjoint – un caporal-chef dans l’infanterie – ne fait pas la guerre en Afghanistan, il s’entraîne, participe à des exercices ou suit des formations loin de la maison.

Pendant ces absences, Véronique Lefebvre garde le fort – et leurs deux enfants, âgés de deux et quatre ans. Elle est maman à la maison. «Je n’aurais jamais imaginé mener une telle vie!» dit-elle. Lorsqu’elle est tombée amoureuse de ce militaire de la base de Valcartier, dans la région de Québec, Véronique Lefebvre était adjointe administrative dans la Vieille Capitale. «J’étais carriériste, dit-elle. Je venais de commencer un certificat universitaire en administration des ressources humaines.»

À la naissance de son premier enfant, elle a abandonné boulot et études pour s’occuper de la maisonnée. «Mon garçon avait trois mois lorsque mon conjoint est parti en Afghanistan en 2007», précise Véronique Lefebvre, une grande mince au tempérament nerveux. Le bambin avait près d’un an lorsque son père est revenu au bercail…

Il y a deux ans, son conjoint a été muté à la base militaire de Gagetown, au Nouveau-Brunswick. «Ici, je ne peux pas travailler dans le domaine du secrétariat, déplore-t-elle. Je ne parle pas assez bien anglais.» Et selon elle, chercher un petit boulot au salaire minimum ne vaut pas la peine. Les garderies à 7 $ n’existent pas dans cette province. «Il faut payer de 20 $ à 30 $ par enfant par jour [soit entre 400 $ et 600 $ par mois]», estime-t-elle.

Pour les épouses de militaires, mener une carrière est un véritable parcours du combattant. Le rythme des mutations, qui surviennent aux trois ans environ, est infernal. Chaque fois, il faut vendre la maison, en acheter une nouvelle, retrouver une garderie, une école, un médecin de famille, des amis et un emploi. Côté boulot, plusieurs rendent les armes et décident de rester au foyer, le temps que les enfants grandissent. Mais beaucoup mènent de front leur carrière et leur rôle de chef de famille. Quitte à changer de métier.

Des sacrifices

Dans une autre vie, Hélène Gagnon possédait son cabinet d’avocat à Montréal. Elle ambitionnait de devenir juge dans un tribunal administratif comme la Régie du logement. Mais l’armée a chamboulé son plan de carrière. En 2004, son amoureux s’est enrôlé. Il a ensuite été muté à la base de Valcartier.

Hélène Gagnon a mis la clé sous la porte de son cabinet de Montréal. «Ç’a été une décision et un deuil très difficiles», avoue l’avocate de 39 ans, qui est toujours membre du Barreau du Québec. Après réflexion, elle a même décidé de se réorienter. «Mon titre du Barreau n’est pas reconnu ailleurs au Canada», explique la mère de deux grands enfants issus d’une précédente union. «Je craignais que mon conjoint soit posté dans une autre province où je ne pourrais pas pratiquer.» Aussi bien changer de carrière tout de suite, s’est-elle dit.

Hélène Gagnon s’est depuis tournée vers le milieu communautaire. En plus de cofonder l’Association des conjointes de militaires canadiens en 2008, elle a travaillé dans deux organismes à Québec. «Ce milieu est plus souple [que le privé] en ce qui concerne les horaires et plus compréhensif quant à notre situation personnelle», croit-elle. Depuis cinq ans, son conjoint, un ingénieur de combat (il démine!), a été déployé à deux reprises en Afghanistan. Il a aussi participé à la mission de reconstruction en Haïti, à la suite du tremblement de terre.

C’est sans compter sa dernière mutation, en 2010, à la base de Saint-Jean, sur la rive sud de Montréal. Hélène Gagnon dirige depuis un organisme destiné aux aidants de personnes âgées de Longueuil. «J’adore cet emploi, dit-elle. Je mets à profit mes compétences d’avocate, notamment dans la gestion des finances.»

Les épouses de militaires ne s’en tirent pas toutes aussi bien. L’an dernier, à la demande du ministère canadien de la Défense, la firme de recherche EKOS a mené un sondage auprès de milliers de familles militaires canadiennes. Près du tiers ont estimé que leurs proches civils avaient échoué leur transition professionnelle en raison de leur mode de vie militaire.

«Quand on déménage souvent, c’est très difficile de bâtir une carrière et d’avoir des promotions», admet Laurie Ogilvie, gestionnaire nationale des politiques et des programmes de la Direction des services aux familles des militaires. Lorsqu’elles quittent un emploi, les conjointes de militaires disent souvent adieu à leur ancienneté. Nombre d’entre elles peinent aussi à se constituer un fonds de retraite. «Les cotisations des employeurs ne sont pas toujours transférables», souligne Laurie Ogilvie. Pour pallier ces inconvénients, beaucoup de conjointes tentent de décrocher un emploi dans la fonction publique fédérale ou dans des organisations qui possèdent des bureaux partout au Canada.

Des «Forces conjointes»

Les Forces armées canadiennes tentent de soutenir ces femmes. Elles financent au pays une trentaine de centres de ressources familiales militaires, des organismes formés de civils qui offrent divers services, comme des formations liées à la recherche d’emploi et des cours de langue seconde. À Halifax, le centre organise aussi des rencontres entre les nouvelles arrivantes et des employeurs de la région. En 2009, il a lancé le site d’emploi «Embaucher une épouse de militaire». Une première au Canada, qui pourrait faire boule de neige au pays.

N’empêche, ces services d’aide ne sont pas d’un grand secours pour les professionnels, d’après Hélène Gagnon, qui y a eu recours à deux reprises. «La première fois, on m’a proposé des cours d’anglais et des activités de bénévolat, dit l’avocate bilingue. La deuxième, on a voulu m’apprendre à rédiger un CV et une lettre de motivation.» Selon Laurie Ogilvie, les centres familiaux amélioreront leurs services d’ici la fin de l’année.

L’armée est consciente du rôle majeur des épouses de militaires. C’est grâce à ces «Forces conjointes» – ainsi surnommées par les Forces armées canadiennes – que les soldats ont l’esprit tranquille et sont productifs sur le terrain. Mais c’est aussi pour elles que certains accrochent leur uniforme. «L’échec de la transition de carrière de la conjointe est l’une des principales raisons citées par les militaires qui quittent nos rangs», indique Laurie Ogilvie.

Mais l’armée ne peut faire de miracles. «Trouver un emploi est plus facile à Toronto qu’à Moose Jaw, observe Laurie Ogilvie. Et si une instructrice de ski déménage dans une communauté où il n’y a pas de monts…»

Nadège Decanis se prépare à faire face à ce mur. Cette Française d’origine de 37 ans, qui vit avec un militaire de Valcartier, a obtenu un doctorat en médecine expérimentale à l’Université Laval. Au cours des prochaines années, son amoureux et elle déménageront peut-être à Oromocto. Cette petite ville militaire de 9 000 habitants, près de la base de Gagetown, n’a rien d’un pôle de recherche en biologie moléculaire!

Nadège Decanis, qui n’a pas trouvé d’emploi dans son domaine à Québec, se fait à l’idée de mettre sa carrière en veilleuse. Du moins pour un temps. «Un militaire doit accepter les mutations s’il veut monter dans la hiérarchie militaire, explique la chercheuse. La femme demeure dans l’ombre ou choisit un métier qui lui permettra de suivre son conjoint.» Depuis six mois, elle travaille à temps partiel comme secrétaire-réceptionniste, un métier plus «exportable». «Je suis déçue de ne pas travailler dans ma spécialité, dit cette petite femme discrète. Mais ce travail me permet de développer d’autres habiletés, comme communiquer avec la clientèle.»

Rien n’oblige les épouses de militaires à suivre leur conjoint. Pour poursuivre leur carrière, certaines décident de vivre leur amour à distance. Dans ce cas, leurs conjoints ont droit à une indemnité financière pour les visiter périodiquement.

Certaines femmes choisissent plutôt de s’enrôler à leur tour. Avant de décider d’opérer une mutation, les Forces armées tiennent compte de la carrière des deux conjoints militaires, ce qui n’est pas le cas lorsque la partenaire est civile. Les deux partenaires sont alors mutés au même endroit et peuvent gravir les échelons.

Véronique Lefebvre, elle, envisage de suivre un cours de massothérapie afin de pouvoir travailler chez elle, peu importe où elle vivra à l’avenir. Mais rien n’est encore fixé. «Je pourrais aussi retourner travailler dans une organisation, dit-elle. J’ai un gros trou dans mon CV, mais j’ai grandi grâce à cette expérience de vie. J’ai découvert une province et une autre culture.»

Et surtout, comme ses pairs, elle a développé une capacité d’adaptation hors du commun. «Avec l’armée, il y a une chose dont on est sûr : c’est qu’on n’est sûr de rien!»

L’auteure est journaliste à Radio-Canada Acadie.

Quelques statistiques

  • Nombre de militaires canadiens : 65 000
  • Nombre de réservistes : 30 000
  • Près de 3 000 militaires sont actuellement en Afghanistan.
  • Nombre de bases militaires de l’Armée canadienne au pays : 32

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