Navigation des articles

guillaume-roy

Le renouveau de la trappe

Renard

Avec la hausse du prix des fourrures, la trappe reprend du poil de la bête, attirant une nouvelle génération qui réapprend ce métier traditionnel.

Michael Girard, 13 ans, semble prêt à marcher dans les traces de raquettes de son grand-père, Rivard Larouche. «La nature, c’est comme une roue. Les populations de lynx varient en fonction du nombre de lièvres, alors que la quantité de souris influence les populations de renard et de martres», explique l’ado rencontré à Saint-Gédéon, en bordure du lac Saint-Jean, dans une formation sur la préparation des fourrures destinée aux jeunes trappeurs.

Le commerce de la fourrure et la trappe, des activités qui remontent aux balbutiements de la Nouvelle-France, subsistent à ce jour. Selon l’historienne Russel-Aurore Bouchard, «au Québec, la trappe, ça fait partie des mœurs, c’est un art de vivre. Les trappeurs perpétuent une tradition familiale.»

Récemment, le marché a connu une embellie, en grande partie à cause de la hausse de la demande provenant de la Chine et de la Russie.

Pour plusieurs trappeurs, comme Kevin Thibault, 25 ans, la tradition a sauté une génération, car les parents l’ont délaissée, faute de temps. «J’ai été élevé là-dedans avec mon grand-père. C’est devenu une passion», soutient cet ébéniste, actif au sein de l’Association des trappeurs du Saguenay-Lac-Saint-Jean (ATSLSJ). Une passion qui fournit un revenu d’appoint. Bon an mal an, un bon trappeur peut faire entre 2 000 et 6 000 $, mais il doit aussi débourser les frais pour préparer le terrain, l’essence, les droits de piégeage et les pièges, entre autres.

Certes, les campagnes de défense des animaux ont nui à cette industrie au cours des dernières décennies. Une chute marquée du prix des fourrures dans les années 1990 a fait place à de grandes fluctuations.

Mais, récemment, le marché a connu une embellie, en grande partie à cause de la hausse de la demande provenant de la Chine et de la Russie. À l’encan North American Fur Auctions (NAFA), anciennement exploité par la Compagnie de la Baie d’Hudson, on obtenait en moyenne 157,93 $ pour une fourrure de martre en mai 2013, comparativement à 52,48 $ en mai 2010. Pour le renard roux, le prix moyen est passé de 16,89 $ à 60,27 $ au cours de cette même période. Le nombre de permis de piégeage émis au Québec a suivi la tendance, passant de 7 570 à 8 063 (la moyenne des 16 dernières années est de 8 099).

Un marché instable

Les prix subiront toutefois une correction de 10 à 20 % en 2014, m’explique Mario Bilodeau, spécialiste de l’achat et de la transformation des fourrures, alors que je l’accompagne à la Journée acheteurs-trappeurs organisée par l’ATSLJ à l’hôtel Delta de Jonquière.

En ce 5 janvier, une centaine de trappeurs se sont déplacés. Certains choisissent de laisser leurs fourrures en dépôt en attendant les encans de NAFA et de Fur Harvesters, qui auront lieu en février et en mars. Ils comptent ainsi tester le marché libre, quitte à payer les frais d’encan. D’autres viennent présenter leurs fourrures à Mario Bilodeau pour les vendre sur-le-champ.

Au Québec, près de 80 % du territoire de trappe est à l’usage exclusif des autochtones.

«Avec les prix à la baisse, je m’attends à faire une petite année, car les trappeurs risquent d’essayer d’avoir de meilleures offres aux encans», dit l’homme qui achète jusqu’à 30 000 $ de fourrures lors de cet événement certaines années.

Il passe la main dans la toison d’un renard roux. «Ça vient tout juste d’être récolté, ça». Lorsque l’hiver approche, la densité des poils augmente et la qualité de la fourrure aussi. C’est pourquoi la saison de trappe est ouverte du 18 octobre au 31 mars, selon les espèces. En dehors de cette période, la fourrure ne vaut rien.

Le déplacement en aura valu le coût pour Mario Bilodeau, qui repart avec près de 15 000 $ de fourrure à transformer, principalement du castor et du renard roux. En fin de compte, les trappeurs ont presque tous accepté ses offres d’achat, même si elles se sont révélées moins généreuses que l’an dernier. C’est sans doute que, grâce à Internet, ils sont désormais au courant des fluctuations du marché.

Ça garde en forme

Lors d’une matinée froide du mois de décembre, j’ai rejoint Gérard Delisle à La Doré, pour aller vivre l’expérience de la trappe en forêt. Avant de monter dans sa camionnette Chevrolet bleu ciel, il me montre son congélateur où il entrepose ses castors avant d’aller les vendre. «Ç’a été une bonne saison pour le castor. J’en ai capturé 55 cet automne», lance-t-il.

Après une vingtaine de kilomètres sur le chemin de la Branche Ouest, nous enfilons dans une fourche pour aller rejoindre la première série de pièges. Un peu plus loin, le trappeur stationne la voiture et nous enfilons nos raquettes. Au cours de la journée, nous visitons 18 pièges répartis sur six secteurs, en parcourant près de 6 km en raquettes et plusieurs autres en camionnette.

En regardant aller l’homme de 75 ans, vif et agile, je me dis que j’aimerais être aussi en forme que lui à son âge. Il lui faut quatre jours pour faire le tour de son territoire.

Avec le temps, les trappeurs acquièrent une solide connaissance des lois de la forêt. «Le piégeur, c’est un gestionnaire, ce n’est pas un destructeur de faune, soutient Marc-André Racine, formateur pour l’ATSLSJ et enseignant au programme de Protection et exploitation de territoires fauniques au Centre de formation professionnelle de La Baie. Si tu captures tous les animaux sur ton territoire, l’année d’après, tu peux oublier ça. On ne capture que les surplus.»

Au Québec, près de 80 % du territoire de trappe est à l’usage exclusif des autochtones dans des zones dénommées «réserves à castor». Les trappeurs non autochtones peuvent trouver un secteur inexploité en territoire libre, mais cette option demande des recherches en zones éloignées. Ils peuvent aussi payer les droits exclusifs, de 1,96 $/km2, dans une zone d’exploitation contrôlée (ZEC). Selon les secteurs disponibles, les territoires de trappe varient entre 50 et 200 km2, soit l’équivalent de villes comme Blainville ou Laval.

Gérard Delisle, lui, exploite le même territoire de trappe que son grand-père, venu s’installer au Lac-Saint-Jean en provenance de Portneuf, attiré par l’abondance des renards.

Mais aujourd’hui, son fief se révèle peu généreux. Les pièges à loutres disposés sous l’eau à l’embouchure des lacs sont vides. Deux pies se sont prises dans les pièges à lynx et deux écureuils dans les pièges à martres. Nous repartons avec deux hermines (5 $) et un vison (25 $). À peine de quoi payer l’essence pour le déplacement.

«On ne fait pas ça pour la paye, dit le bûcheron à la retraite. J’ai hérité de la passion. J’ai ça dans le sang. C’est un cadeau de la nature.»

Trappeurs des villes

Les coyotes rôdent près de Gatineau. À un tel point qu’Yves Lafrance, trappeur professionnel, a dû en attraper 72, dont 16 chez un éleveur de moutons en 2013. «Les gens nourrissent de plus en plus les chevreuils près des centres urbains et les coyotes suivent», croit l’homme qui n’avait presque jamais eu de demandes de déprédation pour le coyote auparavant.

Mais le coyote n’est pas le seul à donner des maux de tête aux citadins et aux banlieusards. Les moufettes, les ratons laveurs et les renards sont également redoutés, car ils sont les principaux vecteurs de rage. L’ours noir, de son côté, est l’animal le plus dangereux pour l’humain. Mais la bête la plus ravageuse est sans aucun doute le castor, qui, en cherchant à inonder de nouvelles zones, endommage des routes et des propriétés.

Yves Lafrance, qui est également guide de chasse et formateur, fait 30 % de son chiffre d’affaires avec la déprédation. Idéalement, il procède aux captures durant la saison de la trappe, afin de pouvoir vendre les fourrures. En dehors de cette période, lorsqu’un danger imminent l’oblige à intervenir, il doit obtenir un permis spécial.

Partager