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Le placement au ralenti en génie

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Après quelques années records, le secteur du génie entre dans une zone de turbulences et plusieurs employeurs, principalement dans les domaines de la construction et des mines, ralentissent l’embauche. Pour le moment…

«On sent une baisse.» Voilà des mots qu’on n’avait pas entendus depuis longtemps dans le domaine du génie. Benoît Laganière, conseiller en emploi en sciences et génie au Service de placement de l’Université Laval, base cette observation sur le nombre d’offres de stage qu’il a reçues entre janvier et avril derniers : 470, comparativement à 507 pour la même période en 2012.

À Polytechnique Montréal, l’ingénieur et directeur du Service des stages et du placement, Allan Doyle, se dit «un peu inquiet» devant la baisse dans certains secteurs, «même si la situation va bien» globalement. De son côté, l’Université de Sherbrooke affichait, en avril dernier, un taux de placement de 92 % pour les étudiants qui cherchaient un stage, alors qu’il était de 94 % à la même période en 2012. Et l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), qui espérait atteindre un nombre record de 150 stages cette année, a ramené son objectif à 130, soit le même qu’en 2012.

Cette réduction de l’activité en génie civil s’explique notamment par le climat de méfiance qui entoure le milieu de la construction.

Mais la situation n’est pas dramatique, loin de là. «Chez nous, les trois quarts des finissants en génie ont un emploi ou poursuivent à la maîtrise au moment de la remise des diplômes», dit Julie Godin, ingénieure et gestionnaire des relations corporatives à la Faculté de génie de l’Université McGill. En avril, l’École de technologie supérieure (ÉTS) était pour sa part en avance de 5 % dans le placement des étudiants en recherche de stage par rapport au même mois l’année précédente, et ce, même si elle avait davantage d’étudiants en 2013.

Le secteur du génie nous avait toutefois habitués à des chiffres impressionnants ces dernières années. Qu’est-ce qui a changé en 12 mois? Les contextes économique et politique, qui ont eu un impact important sur les génies civil et minier. Deux secteurs très vigoureux qui, justement, tiraient tout le domaine de l’ingénierie vers le haut.

Chantiers retardés : le génie civil pique du nez

À Polytechnique Montréal, «l’offre de stages en génie civil a diminué de 35 % par rapport à l’an dernier, constate Allan Doyle. Nous n’en aurons probablement pas assez pour tous les étudiants qui ont un stage obligatoire à faire. Pour ceux qui sont rendus à un stage facultatif, on leur dit de le trouver eux-mêmes.»

À l’Université de Sherbrooke, seulement 43 offres ont été transmises au système électronique d’affichage d’emplois pour finissants et diplômés récents entre janvier et avril 2013. Une baisse par rapport à l’an dernier, alors qu’on en comptait 63. Mais avec 30 personnes inscrites, il y avait encore assez d’emplois «pour tout le monde», rassure Serge Gagné, directeur du placement au Service des stages et du placement.

L’ÉTS observe aussi une baisse, quoique moins importante, pour son programme de génie de la construction. De janvier à avril 2013, 416 offres de stage ont été reçues, comparativement à 431 pour la même période l’an dernier.

L’an passé, les minières s’arrachaient les finissants. Là, du jour au lendemain, tout le monde a mis le brake à bras et attend de voir ce qui va se passer.
— Allan Doyle

Cette réduction de l’activité s’explique notamment par le climat de méfiance qui entoure le milieu de la construction. «La commission Charbonneau est une bonne nouvelle pour la justice, mais une moins bonne pour l’emploi», souligne Allan Doyle. Le directeur estime que plusieurs projets sont retardés par la Loi sur l’intégrité en matière de contrats publics, qui oblige les entreprises à obtenir une autorisation de l’Autorité des marchés financiers pour accéder à certains contrats dans le secteur public.

À cela s’ajoutent les restrictions budgétaires du gouvernement provincial, qui ont mené à une diminution des investissements dans le réseau routier. «Mais c’est temporaire, croit Pierre Rivet, ingénieur et directeur du Service de l’enseignement coopératif à l’ÉTS. Les ponts vont tomber pareil… Les contrats sortiront simplement plus tard», ironise-t-il.

La mine basse

Le secteur minier, qui avait le vent en poupe depuis quelques années, traverse aussi une petite période de turbulences. Auparavant portée par le prix élevé des ressources naturelles, l’industrie minière jongle désormais avec une baisse du cours des métaux, dont l’or. Résultat : toutes les universités qui offrent un programme de génie minier notent une diminution de l’embauche et du nombre de stages.

«L’an passé, les minières s’arrachaient les finissants. Là, du jour au lendemain, tout le monde a mis le brake à bras et attend de voir ce qui va se passer», indique Allan Doyle. Même son de cloche à l’UQAC, où «le nombre de stages sur la Côte-Nord a beaucoup diminué», affirme Jacques Paradis, coordonnateur, stages et projets, au Département des sciences appliquées de cette université.

Et ce ne sont pas que les compagnies minières qui coupent dans l’embauche, mais «toute la grappe autour, comme le génie-conseil et les fabricants d’équipements», souligne Martine Codère, directrice de section, Génie, mathématiques et informatique, au Service des stages et du placement de l’Université de Sherbrooke.

L’aérospatiale décolle

Le génie mécanique tire bien son épingle du jeu cette année. À l’Université Laval, le Service de placement a reçu 119 offres de stage et 135 offres d’emploi de janvier à avril derniers pour ses 86 finissants, comparativement à 107 et 135 pour l’année 2012, où l’on comptait 54 finissants.

Cette bonne performance serait notamment due au secteur de l’aérospatiale, qui connaît un regain depuis plusieurs mois.

L’ÉTS a compilé pas moins de 1 100 offres de stage pour l’hiver et l’été 2013, soit une hausse de 6 %. Pour les emplois, Pierre Rivet observe une baisse de 10 % pour les 4 premiers mois de l’année, «mais le rattrapage pourrait se faire rapidement. De toute façon, en 2012, j’avais deux postes pour chaque finissant», dit-il.

La situation est également favorable à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), où les 39 finissants en génie mécanique ont reçu plus de 48 offres d’emploi.

Cette bonne performance serait notamment due au secteur de l’aérospatiale, qui connaît un regain depuis plusieurs mois, estime Allan Doyle. «Et si la CSeries de Bombardier décolle, ce sera encore mieux!»

Informatique en pénurie

Les génies informatique et logiciel sont les domaines qui se portent le mieux, cette année encore. «Ce sont ces secteurs qui attirent le plus d’employeurs à nos journées carrières», souligne Susanne Thorup, responsable du Service de carrière et de placement à l’Université Concordia.

En 2012, l’ÉTS a reçu 20 offres d’emploi par finissant en génie logiciel! «En 2013, ce sera encore plus, même si on a davantage d’étudiants», assure Pierre Rivet.

Ce manque de diplômés s’explique en partie par le désintérêt pour l’informatique que semblent avoir éprouvé les jeunes pendant plusieurs années.

À l’UQTR, les 10 finissants en génie électrique, spécialité informatique, pouvaient choisir parmi plus de 57 postes. «Et il y a de plus en plus d’employeurs qui m’appellent, dit Marie-Ève Perron, conseillère en information professionnelle et responsable de l’aide à l’emploi. Il y a même des firmes de placement qui me contactent parce qu’elles ne trouvent pas de candidat, même si elles en sont au deuxième ou au troisième affichage.»

«La pénurie est énorme, et pas juste au Québec, mais dans l’ensemble de l’Amérique du Nord», soutient Allan Doyle. Il donne notamment l’exemple de Microsoft, qui est venue recruter cinq finissants de Polytechnique Montréal pour aller travailler sur la côte Ouest américaine. «Et Apple nous sollicite aussi.»

Ce manque de diplômés s’explique en partie par le désintérêt pour l’informatique que semblent avoir éprouvé les jeunes pendant plusieurs années, estime Martine Codère, de l’Université de Sherbrooke. «On voit toutefois une augmentation du nombre d’étudiants. Cette année, la cohorte est 40 % plus importante en génie informatique. Mais ce n’est pas assez pour répondre à la demande.»

À l’abri des variations

Les cycles, qu’ils touchent à l’ensemble de l’économie ou à certains secteurs particuliers, ont souvent un impact important sur l’embauche en génie. Les fortes variations que connaît l’industrie minière en sont un bon exemple. Un domaine parvient toutefois à tirer son épingle du jeu dans toutes les situations : le génie industriel.

«Ça va toujours bien pour ces finissants, confirme Allan Doyle, ingénieur, directeur du Service des stages et du placement à Polytechnique Montréal. En période de croissance économique, les entreprises les embauchent pour concevoir et installer de nouveaux équipements, par exemple. Et en période de compressions, les entreprises les embauchent pour optimiser le processus de production ou pour automatiser des opérations.»

À l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), les 43 finissants de 2013 pouvaient ainsi choisir parmi 32 offres d’emploi. «Les entreprises proposent beaucoup plus de stages pour ce programme», dit Marie-Ève Perron, conseillère en information professionnelle et responsable de l’aide à l’emploi. Et comme plusieurs stages débouchent sur un poste, les perspectives sont bonnes pour les diplômés.

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