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Le petit Québec à la télé

Un des revers des hivers québécois, c’est qu’on prend du poids comme de vieux chats. Car on reste souvent assis sur notre steak à manger de la télé. À en risquer l’indigestion. Ça m’est arrivé à la fin de février.

C’est la faute de ma nouvelle-grosse-télé-à-écran-plat-à-un-million-de-pixels qui capte trois canaux généralistes québécois en HD et un autre sans un grain de neige. La perfection! Et gratuitement en plus, grâce à une vieille antenne «oreilles de lapin». Dans ces conditions, qui a besoin du câble?

Euh… moi! Après quelques mois à zapper en rond dans le petit Québec, j’ai le goût d’aller voir ailleurs : je n’en peux plus de notre télé! Si ce qui se balade sur nos écrans est le reflet de notre société, il y a de sérieuses questions à se poser.

Une première : cet étrange charabia qu’expriment certains animateurs et personnages fictifs tient-il lieu de langue nationale? Ça ben d’l’air, sti. Notre langue, cette supposée fierté, est souvent massacrée à la télé. Certains personnages de séries et téléromans ne parlent plus vraiment le français. Afin de donner une sur-crédibilité à leurs personnages, il arrive que des auteurs leur mettent en bouche un argot caricatural criblé d’une syntaxe bancale, d’anglicismes creux, de sacres et de québécismes courants, mais inappropriés et peu élégants. Des fois, ça fa dur!

L’ère de l’opium du peuple est terminée. Notre télé ne doit pas nous geler. Elle doit nous dégeler – et en bon français svp!

Pourtant, sans être des académiciens de la langue, beaucoup de Québécois essaient de s’exprimer correctement. Déjà qu’on éprouve de la difficulté à se faire comprendre des anglophones et des immigrants qui apprennent un français plus livresque, pas besoin d’en rajouter aux heures de grande écoute.

À diffuser des dérives linguistiques, on les rend usuelles, ou pire, acceptables. Et surtout, on risque de marginaliser plus encore notre nation distincte, déjà isolée dans son univers nord-américain. Et exporter cet argot pauvre comme messager de notre riche culture nous sert-il? C’est une autre question à soupeser.

Sans compter que ce jargon est parfois marmonné de façon quasi inaudible par les comédiens. Heureusement, ma nouvelle télé offre les sous-titres, utiles pour décrypter ce qui se trame dans nos émissions – mes amis étrangers français ou francophiles m’en remercient.

Vaut mieux garder le fil des intrigues, car elles peuvent s’étirer sur des années, voire une décennie! Comme Virginie! Pendant 10 ans, ce téléroman a braqué les projecteurs sur le quotidien rebondissant d’une école secondaire fictive. Pourtant, ce zoom n’a pas réussi à faire bouger la société face aux véritables enjeux de notre système d’éducation, le décrochage scolaire, par exemple. En tout cas, les défis demeurent.

De bonnes fictions télé explorent nos réalités et vont loin dans la réflexion sociale. Rappelons-nous des Bougon, des Invincibles, ou plus récemment de Prozac, par exemple, qui aborde le tabou de la dépression. Mais ça reste de la fiction.

Encore trop de contenus télévisuels ne servent à rien, sinon qu’à divertir bêtement. Trop de jeux télévisés sont insignifiants. Trop de «vedettes» vont dans trop d’émissions de variétés. Trop de recettes sont préparées. Trop de publicités insultent notre intelligence.

Pourtant, le Québec serait bourré de talents, de révolutionnaires, de créatifs, se targue-t-on. On peut donc faire mieux. On doit faire mieux. Car l’attrait grandissant du Web, qui diffuse des contenus vidéo libres et souvent percutants, le prouve : l’ère de l’opium du peuple est terminée. Notre télé ne doit pas nous geler. Elle doit nous dégeler – et en bon français svp!

On n’est plus à l’époque légère des Tannants. Près d’un million de Québécois regardent Découverte le dimanche soir! On a soif d’information. Quelques émissions d’affaires publiques l’ont compris. Bravo! Elles débattent d’enjeux sociaux véritables, elles diffusent des vérités-chocs. Mais il en faut plus. Car les Québécois ont besoin d’un électrochoc collectif. On a besoin d’une télé rassembleuse et non racoleuse pour relever les défis auxquels nous devons faire face.

Notre chère patrie est la plus endettée du Canada, alors qu’on est parmi les plus taxés. Notre population vieillit vite. Nos infrastructures s’effritent. Notre filet social s’étiole. On est incapable de bâtir un hôpital, mais on prévoit bientôt ériger un colisée tout neuf aux frais des contribuables. Enfin, entre deux vagues, notre gouvernance semble avoir perdu son gouvernail…

Notre télé sert déjà à ce que tout le monde en parle. Elle pourrait aussi nous aider à nous mettre en action.

commentez@jobboom.com

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