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Le cyberguérisseur

Patrice Renaud

Patrice Renaud, Psychologue, professeur à l’UQO et chercheur titulaire à l’Institut Philippe-Pinel
Photo : David Simard

Le psychologue Patrice Renaud espère traiter des délinquants sexuels grâce à la réalité virtuelle.

Enfermé dans un bloc de 2,6 mètres cubes, au milieu d’une grande pièce noire où sont installés six puissants projecteurs et huit ordinateurs, un délinquant sexuel interagit avec une fillette nue qui ressemble à celle qu’il a agressée dans le vestiaire d’une piscine, il y a quelques années. À la différence qu’il s’agit d’un fantôme.

Nous sommes au Laboratoire de cyberpsychologie de l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Les équipements qu’on trouve ici, parmi les seuls du genre au Canada, permettent l’immersion dans un univers en 3D d’un réalisme confondant. Une psychologue postée dans une autre pièce personnifie la fillette, contrôlant ses gestes à l’aide d’une manette. L’agresseur, lui, porte un anneau autour du pénis permettant de mesurer sa réponse érectile. Ainsi, la psychologue peut évaluer si la thérapie amorcée par son patient a des effets quand il est confronté à l’objet de ses fantasmes.

L’homme qui a orchestré en bonne partie cette expérience inusitée, menée en 2007, c’est Patrice Renaud, 46 ans, un grand blond à l’air peu impressionnable. Psychologue, professeur à l’UQO, il est également chercheur titulaire à l’Institut Philippe-Pinel. Depuis 1994, il évalue et traite des antisociaux, comme les psychopathes et les pédophiles, éprouvant pour leurs comportements sexuels déviants une «fascination clinique». «Non pas que je préfère les méchants, dit-il, sourire en coin, mais je les comprends mieux que les dépressifs!»

Ce natif des Laurentides qui rêvait enfant «d’inventer une machine» croit depuis presque 20 ans aux possibilités de la simulation virtuelle pour diagnostiquer et soigner des troubles psychologiques. Après des années de «résistance» de la part des bailleurs de fonds, méfiants face à des méthodes bien loin du «conditionnement de rats en cages», Patrice Renaud a réussi à ouvrir le Laboratoire de cyberpsychologie à l’UQO en 2004, avec son collègue psychologue Stéphane Bouchard.

Il est aussi l’instigateur d’un deuxième laboratoire semblable qui entrera en activité en 2012 à l’Institut Philippe-Pinel, un hôpital psychiatrique à sécurité maximale de Montréal accueillant des patients aux prises avec de graves problèmes de santé mentale. «Dans le monde, ce sera la première institution du genre à disposer de tels équipements. En matière de simulation virtuelle appliquée à la délinquance sexuelle, nos travaux sont très en avance.»

L’apparence des personnages de synthèse est désormais assez réaliste pour susciter des réponses sexuelles, remarque le psychologue, ce qui permet d’évaluer avec fiabilité le niveau de dangerosité d’un patient, selon des tests concluants menés à l’UQO.

Mais ces illusions, aussi parfaites soient-elles, ne hanteront pas les esprits tordus de sitôt. C’est qu’il reste des étapes scientifiques à franchir avant de valider l’emploi de la réalité virtuelle pour diagnostiquer la déviance sexuelle. Patrice Renaud estime tout de même que cette méthode a des chances de remplacer celle en usage actuellement, basée sur l’exposition à de vraies photos d’enfants. «D’une part, cela évite d’exploiter à nouveau l’image des victimes et, d’autre part, les résultats sont plus précis, notamment à cause du traqueur oculaire à infrarouge.» Cet outil intégré à des lunettes 3D permet de savoir exactement quelles parties du corps du personnage virtuel le patient scrute ou évite de scruter.

En plus des possibilités en matière de diagnostic, Patrice Renaud a «bon espoir» que les personnages de synthèse puissent devenir une «source d’apprentissage» pour ses patients. Ainsi, il souhaite se consacrer au développement de thérapies en immersion virtuelle pour les déviants sexuels et autres antisociaux.

Parmi ses projets : se servir des clones numériques des délinquants violents pour aider ces derniers à développer certaines facultés, comme ressentir de l’empathie. «Cette émotion naît peut-être plus aisément quand on est face à sa propre image qui souffre», dit Patrice Renaud. Or, il est possible de détecter l’empathie grâce à un appareil mesurant l’activité électrique du cerveau, l’électro-encéphalographe (EEG). En présence d’une réponse positive, le clone envoie un signal – lever le bras, par exemple. «En somme, ce sont les réponses du cerveau qui permettent d’animer les personnages virtuels», explique le psychologue, qui mise sur cette approche expérimentale, appelée neurofeedback, pour renforcer des comportements ou des émotions chez ses patients.

Ce fervent lecteur de Friedrich Nietzsche et de Michel Houellebecq y voit l’occasion d’approfondir son exploration du rapport entre le corps et ce qu’on appelle «l’esprit». «Depuis l’Antiquité, les philosophes se demandent si l’esprit émerge du fonctionnement de la matière, ou l’inverse. Je crois que l’immersion dans la réalité virtuelle pourrait apporter des clés de compréhension à cette question de façon scientifique, même si on n’obtiendra jamais de réponse finie.»

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