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Le cauchemar de dénoncer


Les codes de déontologie des organisations dictent à leurs employés de sonner l’alarme s’ils sont témoins d’une magouille au travail. Mais les honnêtes travailleurs qui respectent cette consigne voient leur vie bouleversée. Rarement pour le mieux.

Dans la salle de bain d’un club de golf de Laval, un petit homme de 12 ans nettoie avec minutie l’équipement de sport de son père. Sur le comptoir de marbre trônent des chiffons dont le tissu chatoyant lui paraît d’un luxe extraordinaire. Il en prend un paquet.

Quand il rejoint son père dans le bar du club, les remords l’asticotent; il dissimule son butin sous son chandail. Son père observe le geste du coin de l’œil. En rentrant à la maison, il lui dit d’un ton calme, sans mentionner les chiffons : «Mon garçon, si tu te sens obligé de te cacher pour agir, c’est qu’il vaut mieux t’abstenir.»

La phrase pénètre tant l’esprit de l’enfant qu’elle le poussera à dénoncer, 35 ans plus tard, une des plus grosses magouilles de l’histoire du Canada, dans laquelle son employeur trempait jusqu’au cou.

«J’ai vécu pendant 10 ans comme un personnage de films d’espionnage, traqué parce que j’avais vu ce que je ne devais pas voir», dit Philippe, qui raconte pour la première fois son expérience de dénonciateur, à la condition que son nom et les détails de l’escroquerie soient tus.

Une exigence fixée par d’autres dénonciateurs interviewés pour ce reportage. Tous se sont opposés publiquement aux pratiques douteuses, voire criminelles, de leurs collègues ou patrons. Sans triomphe ni gloire : au contraire, certains y ont laissé leur emploi, leur santé et une bonne partie de leurs économies. D’autres ont même craint pour leur intégrité physique et celle de leurs proches.

Dénoncer des confrères de travail délinquants figure parmi les aventures les plus traumatisantes qui soient, assurent les spécialistes du phénomène. «La moitié d’entre eux doivent dire adieu à leur carrière», soutient Fred Alford, professeur de philosophie politique à l’Université du Maryland, aux États-Unis.

À la fin des années 1990, il a interviewé plus de 50 dénonciateurs, dont les témoignages sont analysés dans l’ouvrage Whistleblowers: Broken Lives and Organizational Power (Cornell Paperbacks, 2002). «Je ne m’attendais pas à découvrir tant de détresse», témoigne l’auteur. À la débâcle professionnelle succèdent souvent la perte des biens matériels, l’éclatement du mariage, la désertion des amis.

«Beaucoup ont le sentiment d’avoir été rayés de la surface de la Terre», observe David Hutton, directeur de la Federal Accountability Initiative for Reform (FAIR), un organisme canadien qui milite pour une meilleure protection légale des dénonciateurs. Chaque semaine, il reçoit des appels de détresse de travailleurs canadiens de tous horizons ayant divulgué des actes répréhensibles au nom de l’intérêt public, et qui voient la situation se retourner contre eux. Souvent avec brutalité. Leur taux de suicide est d’ailleurs élevé.

En somme, il y a la vie avant, et après la dénonciation.

La tête sur le billot

En octobre 2009, l’ingénieur retraité François Beaudry a été happé par une tempête dont il avait sous-estimé la force quand il a révélé que des entrepreneurs de construction du Québec truquaient les appels d’offres publics, et que ce système de collusion était orchestré par la mafia italienne montréalaise. Il a divulgué ses informations à visage découvert, dans un reportage de l’émission Enquête, à la télévision de Radio-Canada.

L’ingénieur avait été mis au fait de la magouille en 2003, alors qu’il travaillait à Transports Québec, grâce aux confidences d’un entrepreneur de la construction. Il s’était empressé de rapporter ces informations explosives à son patron, qui avait ensuite avisé la SQ. «J’ai servi de courroie de transmission entre mon informateur et la SQ jusqu’à ma retraite, en 2007. Cela me valait d’être surnommé “FBI” par mes collègues, pour “François Beaudry Investigation”.» Il raconte l’anecdote en riant, mais son visage s’assombrit lorsqu’il évoque l’angoisse qui l’a oppressé dans les jours entourant la diffusion du reportage. «J’étais un des seuls à détenir les informations qui feraient avancer la recherche des journalistes. J’avais bien mûri ma décision de les appeler. Reste que je n’ai jamais éprouvé de peur aussi aiguë», révèle ce colosse au regard doux.

Le soir même de la diffusion du reportage, des commentaires à glacer le sang affluent sur Internet : «Beaudry est désormais en sursis»; «Il sera retrouvé dans le coffre d’une voiture.» «J’étais au bord de la panique, mais je faisais le fanfaron devant mes proches pour les rassurer», raconte-t-il.

Philippe a joué le même jeu à l’époque où il transmettait de l’information aux médias et à la police à propos des fraudes de son patron. «Il y en avait assez d’un dans la famille qui passait des nuits blanches.»

Dégoûté par la cupidité de son employeur, il documentait en secret ses crimes depuis deux ans quand l’affaire a éclaté publiquement, grâce aussi à d’autres dénonciateurs. Dès ce moment, son patron l’a menacé de lui faire un mauvais parti, par personne interposée. La peur que ces «promesses» a provoquée était «inimaginable». «Je vérifiais toujours s’il y avait une bombe sous ma voiture.»

Saut dans le vide

Tous les dénonciateurs évoquent l’isolement que génère la dénonciation. «On se sent seul au monde», dit François Beaudry. Il s’émeut en repensant à un policier de sa région qui, par sympathie, avait demandé à des confrères de faire des rondes autour de sa maison les jours suivant le reportage. «C’était son initiative, et non une protection policière officielle. C’est le seul soutien que j’ai eu.»

«Aucune de mes relations professionnelles n’a daigné me répondre quand je cherchais un nouvel emploi, raconte Philippe. Personne ne voulait être associé à moi, même s’il était prouvé que je n’avais jamais trempé dans l’affaire.» Sans sa conjointe qui l’a appuyé sans relâche, y compris sur le plan financier, il n’aurait pas pu garder sa maison, dit-il.

François Beaudry parle aussi avec tristesse de ses ex-confrères de travail qui l’évitaient à la suite du reportage. «Ces volte-face représentent l’aspect qui bouleverse le plus les dénonciateurs», soutient Fred Alford.

Selon ce professeur de philosophie politique, les collègues sont souvent au fait des irrégularités au bureau et les condamnent en privé. «Mais lorsqu’ils constatent le sort réservé à celui qui les dénonce, ils le désavouent, de crainte d’être aspirés dans le même gouffre.»

Il arrive aussi que le dénonciateur perde l’appui de sa famille. «Les enfants et le conjoint peuvent lui en vouloir d’avoir priorisé sa bataille contre son employeur, aussi légitime soit-elle, au détriment de leur quiétude et de leur confort matériel, observe David Hutton, de FAIR. Les divorces sont fréquents.»

Cataclysme

«Il faut s’aimer beaucoup pour survivre à pareil cauchemar», affirme sans ambages Johanne Kirouac. Son époux, Raymond Neveu, un officier à la Sûreté du Québec (SQ), a dénoncé en 2005 de présumées anomalies au poste de Sept-Îles. Toujours membre de la SQ, mais en «relevé provisoire» avec plein salaire, l’homme de 56 ans ne peut plus parler aux médias depuis un an, sous peine d’être privé de revenu.

Sa femme accepte toutefois de raconter leur histoire sur Skype, craignant que leur ligne téléphonique terrestre soit sur écoute de policiers de la SQ. Elle déballe longuement son sac.

Les ennuis commencent en 2004 lorsque Raymond Neveu est nommé adjoint au directeur du poste de police de Sept-Îles. La haute direction de la SQ soupçonnait que les choses n’y tournaient pas rond. Des citoyens se plaignaient de la qualité des services. «Mon mari était réputé pour sa droiture. Il avait eu pour mission de remettre de l’ordre.»

Selon la version de Johanne Kirouac, la nomination de son mari déplaît à son nouveau patron immédiat, le directeur du poste, et à certains collègues. On lui met des bâtons dans les roues, par exemple en négligeant de lui remettre des documents sensibles, en l’excluant de réunions, en lui refusant les clés d’une section du poste dont il est responsable. «Raymond a tenu le coup un an. Il avait alors l’appui du directeur du district de la Côte-Nord. Mais quand ce dernier a pris sa retraite, il s’est retrouvé isolé.» En mai 2005, excédé par le harcèlement dont il se dit victime, il part en congé de maladie.

Après réflexion, il décide, quelques mois plus tard, de mettre par écrit les irrégularités observées alors qu’il était en poste : appels de citoyens restés sans réponse, mauvaise gestion des horaires des policiers, du budget et de l’équipement, pièces à conviction entreposées dans le chaos. Il envoie ce rapport à un haut gradé de la SQ et dépose deux plaintes contre son patron auprès de la direction : l’une pour harcèlement psychologique, l’autre pour infraction aux politiques de gestion de la SQ.

Le geste de Raymond Neveu a l’effet d’une bombe. Furieux, son patron nie les allégations et déclenche les hostilités. S’ensuit une bataille épique impliquant une pléthore d’intervenants mandatés par la SQ pour éclaircir la situation, bataille qui ne cesse de s’envenimer depuis six ans. Raymond Neveu a fait deux graves dépressions depuis.

«Le dossier de mon mari à la SQ compte 2 020 pages!» dit Johanne Kirouac. En 2009, il a même été traîné en cour criminelle par un officier de la SQ qui l’accusait d’avoir proféré des menaces de mort à son endroit. Il a été blanchi, mais l’épisode a sali la réputation de la famille, dit sa femme. «Raymond a été arrêté comme un bandit, en plein village!»

À ce jour, le couple a dépensé une somme dans les «cinq chiffres avancés» pour défendre Raymond Neveu d’accusations émanant de la Direction des affaires internes de la SQ. Pourtant, selon la Loi sur la police, il avait l’obligation de divulguer les anomalies dont il avait été témoin, sous peine d’être lui-même puni, rappelle son épouse. «Mais, dans la police, il existe une loi non écrite qui fonctionne à 110 % : ne jamais dénoncer un pair.»

Silence, on triche

Ce que confirment en entrevue d’autres policiers de la SQ, dont Mikel Golzarian, qui mène une croisade pour changer cette «culture de l’omerta», entre autres au moyen d’un site Internet. «Révéler à la direction les fautes d’un collègue est perçu comme de la traîtrise vis-à-vis de la confrérie», dit-il.

«On n’a pas idée de la violence générée par l’effet de groupe en milieu de travail», affirme Raymond David, psychologue organisationnel. En 30 ans d’intervention en entreprise, il a observé des comportements «carrément primitifs» chez des employés déterminés à protéger leurs intérêts. «S’opposer à eux peut mener à des tragédies.»

Voitures vandalisées, exclusion, raclées… Au cours de ses recherches, le professeur de psychologie du travail à l’Université de Sherbrooke François Courcy a aussi constaté l’acharnement dont sont victimes les dénonciateurs d’actes répréhensibles.

En général, les auteurs de délits bâtissent un réseau d’influence à l’intérieur duquel chacun se protège en échange de bénéfices, remarque-t-il. Le manège peut durer des années. «Gare à celui qui menace leur système, surtout si la direction est de connivence ou ferme les yeux pour éviter le trouble.»

Les méthodes pour se débarrasser d’un témoin gênant sont sournoises, remarque David Hutton. Il répète toujours aux dénonciateurs qui le consultent de ne pas sous-estimer la malice de ceux qu’ils affrontent. «Leur but est de miner la crédibilité du travailleur honnête : ils font circuler des ragots à son propos, ils faussent des données pour lui faire porter la responsabilité des problèmes au bureau, ils remettent en question sa santé mentale.»

En somme, l’accusateur devient l’accusé. «Quand il y a beaucoup d’argent en jeu, attendez-vous à toutes les bassesses», confirme le psychologue Raymond David.

Tout ça pour ça

Ces souffrances et ces sacrifices sont généralement endurés en vain. Oubliez le héros acclamé après s’être battu en solitaire contre des truands. «C’est un mythe romantique, constate Fred Alford. Un dénonciateur a moins de chances d’être récompensé pour sa droiture et son courage que de gagner à la loterie. Le monde ne deviendra pas plus vertueux grâce à son exemple. Dans la plupart des cas, il ne sauvera personne – encore moins sa peau.»

C’est un peu la conclusion de Daniel Leblanc, journaliste au quotidien The Globe & Mail, dont le travail d’enquête a mené au dévoilement du scandale des commandites au début des années 2000. Il a levé le voile sur les rouages d’un système de pots-de-vin huilé par des fonctionnaires, des politiciens, des organisateurs politiques et des publicitaires, en bonne partie grâce à l’apport de dénonciateurs issus de ces milieux, Ma Chouette en tête. Des incriminés du scandale des commandites ont d’ailleurs tenté par tous les moyens de connaître l’identité de cette dernière, même si la loi protège les sources journalistiques.

Le reporter constate que plusieurs dénonciateurs sont sortis «aigris» de l’expérience, car, selon eux, une bonne partie des coupables n’ont pas été épinglés. «Compte tenu du stress qu’ils ont enduré pendant des années, les résultats les ont déçus. Ils estiment qu’au final, il y a peu d’avantages à dénoncer.» C’est d’autant plus frustrant quand les malfrats ont encore un poste enviable dans une organisation ou jouissent d’une retraite confortable, pendant qu’eux tirent le diable par la queue, ajoute David Hutton.

À cette déconvenue s’ajoutent les critiques des uns et des autres. «On leur reproche parfois de ne pas avoir parlé assez vite, soutient Daniel Leblanc, ou même d’avoir parlé tout court. En général, il est mal vu de dénoncer.» Il cite l’exemple de Mark Felt, alias Deep Throat, ex-directeur adjoint du FBI, dont les révélations sur des cas d’espionnage politique ont forcé le président Richard Nixon à démissionner, en 1974, dans la foulée du scandale du Watergate. «Il s’est trouvé des gens pour accuser Mark Felt d’avoir trahi son pays, alors qu’il avait eu le courage de dévoiler un système vicié!»

Par conséquent, une partie des whistleblowers interviewés par l’auteur Fred Alford regrettent d’avoir tiré l’alarme, tout en répétant qu’ils n’avaient pas d’autres choix. «Cette pensée fataliste leur permet peut-être de justifier leur malheur à leurs propres yeux. Reste qu’objectivement, ils auraient pu maintenir le statu quo ou quitter l’organisation sans faire d’esclandre.»

Vrai, dit Philippe. Mais comment peut-on se regarder dans le miroir quand on sait que son patron arnaque des gens et qu’on le laisse faire? «Quand j’observais une femme gratter son fond de sacoche pour acheter une pinte de lait, ou que je rencontrais un entrepreneur qui jouait son va-tout dans l’espoir de voir son affaire décoller, j’avais la nausée. Je pensais à mon employeur qui faisait fortune à leurs dépens…»

À ses yeux, ne pas agir aurait été aussi grave qu’être témoin d’un viol sans intervenir. «J’ai fait mon devoir. Autrement, j’aurais perdu toute crédibilité auprès de mes enfants, à qui je tente d’inculquer des principes moraux.» Tant pis pour sa carrière «torpillée» et la «catastrophe financière» qui en a découlé. «Je me sens libéré. En même temps, j’ai l’impression de vivre sur une autre planète depuis.»

Plusieurs dénonciateurs affirment que cette expérience a donné de l’épaisseur à leur existence. «Sans doute parce que la lutte interpelait leurs valeurs fondamentales», observe le sociologue Francis Chateauraynaud, professeur à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris. Ayant étudié environ 300 cas de dénonciation depuis 10 ans, il remarque qu’au-delà des iniquités subies, sonner l’alerte apporte un «certain sens de l’honneur».

Fred Alford affirme avoir été tiraillé lorsqu’il a publié son ouvrage sur les dénonciateurs. En exposant sans complaisance leurs douloureuses trajectoires, il savait qu’il pouvait dissuader des travailleurs de divulguer des actes répréhensibles. «Or, la société a désespérément besoin de gens capables de rappeler au peuple endormi les corruptions et les injustices qui l’entourent.»

«Dans la mesure du possible…»

Contrairement au Manitoba et à l’Ontario, le Québec n’a pas instauré de mécanisme de protection à l’intention de ses fonctionnaires divulgateurs d’actes répréhensibles. Toutefois, en juin dernier, l’Assemblée nationale a adopté la Loi concernant la lutte contre la corruption afin de combattre l’attribution délinquante de contrats par le secteur public à des firmes privées.

Ainsi, toute personne témoin d’un acte répréhensible dans le cadre d’un contrat assigné par le secteur public peut communiquer avec le Commissaire à la lutte contre la corruption. Ce dernier a ensuite la responsabilité d’enquêter et de protéger le divulgateur de potentielles représailles. Le Commissaire doit aussi s’assurer de préserver l’anonymat d’un témoin, «dans la mesure du possible», précise le texte de la loi. Une bonne initiative, pense Michel Sawyer, ancien président du Syndicat de la fonction publique du Québec, mais qui aurait peu d’effets incitatifs. «Le nombre de fonctionnaires qui ont un statut d’emploi précaire est en progression constante. Pensez-vous qu’un employé qui espère obtenir un poste permanent va compromettre ses chances en dénonçant les pratiques de son patron en matière contractuelle?» Pour qu’une politique de dénonciation donne des résultats, les fonctionnaires doivent avoir confiance en leurs administrateurs. «Or, ce n’est pas du tout le cas depuis quelques années.»

Dans ce dossier

• Qu’est-ce qui motive la dénonciation?
• Qui sont les dénonciateurs?
• Dénonciation, mode d’emploi
• Pour ou contre les lignes éthiques?

Dans les médias

• Topo sur le reportage à l’émission Dessine=moi un dimanche.

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