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Le bonheur d’être gai

Malgré un recul de l’homophobie, nombre de gais et de lesbiennes hésitent encore à afficher leur orientation sexuelle au travail. Mais s’il y avait des avantages à le faire?

Parfois, en effectuant son travail dans un magasin de vêtements, Maxime Longpré pose des gestes qui font rêver ses collègues hétérosexuels : «Lorsque les clientes essaient des vêtements, elles ne craignent pas mon aide. Je peux même replacer la bretelle de leur soutien-gorge pour la dissimuler!» C’est parce qu’il est visiblement homosexuel qu’il gagne si aisément la confiance des clientes.

Pascal Lépine tire lui aussi avantage de sa situation. Président de la Chambre de commerce gaie du Québec (CCGQ), il affirme qu’en affaires, être gai est le statut idéal. «Pour moi, c’est une bénédiction! Les femmes me font confiance, tandis que les hommes ne me considèrent pas comme de la véritable compétition», confie-t-il.

Dans les milieux de travail, il n’est pas rare d’entendre vanter les mérites des collègues homosexuels qui sont «tellement fins» ou qui «comprennent vraiment mieux les femmes» que leurs collègues hétéros. Même s’ils sont plutôt réducteurs au premier abord, ces préjugés positifs peuvent devenir l’arme secrète des principaux intéressés.

«Dans les domaines artistiques comme la coiffure ou la mode, les présomptions sur la créativité, le bon goût et l’avant-garde des homosexuels constituent certainement un atout», explique Line Chamberland, sociologue et professeure associée à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM et directrice du groupe de recherche Homosexualité et environnement de travail.

Jeux de perception

La gentillesse, la compréhension et la sensibilité qu’on leur attribue peuvent également favoriser les relations de travail. «Les employés qui entrent dans mon bureau sont plus enclins à se confier parce que je suis moins menaçant qu’un hétéro. Par exemple, les femmes sentent que je comprends mieux leurs problèmes et s’ouvrent davantage parce qu’elles savent qu’elles ne seront pas jugées», mentionne Donald Picotte, employé en gestion de personnel.

Tandis que les gais se font attribuer des qualités dites féminines, les lesbiennes, quant à elles, sont souvent perçues comme étant plus viriles, surtout lorsqu’elles exercent un métier traditionnellement masculin. «Des policières lesbiennes m’ont confié que leurs collègues masculins les considèrent comme plus fortes, plus aptes à faire leur travail que les policières hétéros. Plusieurs m’ont dit qu’elles étaient davantage vues comme one of the guys», dit Michèle Fournier, criminologue, qui a consacré sa thèse de doctorat au vécu de l’homosexualité dans la police et dans l’armée au Québec.

Aussi, le fait d’être perçue comme étant moins émotive que ses collègues féminines est un avantage pour Mélanie Fortier, agente administrative en gestion de personnel. «Les employés, autant les hommes que les femmes, ne se gênent pas pour faire des blagues amicales sur mon orientation sexuelle. Ils savent que je ne serai pas vexée. Je pense même que ces blagues ont favorisé mon intégration dans l’équipe.»

Tout comme les femmes ont souvent des amis gais, les hommes peuvent développer une belle complicité avec leurs collègues lesbiennes. «Les gars de l’équipe viennent me voir pour me parler de belles femmes… et de hockey!» raconte Hélène (nom fictif), recherchiste à la télévision. «Et je ne me fais pas continuellement cruiser par eux!»

Une lecture différente

Selon la plupart des personnes interviewées, les qualités observées chez les gais et lesbiennes au travail viendraient de la discrimination qu’ils ont subie au cours de leur vie et du cheminement personnel qu’ils doivent suivre pour atteindre leurs buts.

Leur volonté d’être acceptés par leurs collègues de travail est aussi généralement plus forte. «Les gestionnaires de grandes entreprises québécoises ont observé que les gais ont un désir de créer des liens, de faire partie d’une équipe. Leur implication rend les relations interpersonnelles plus agréables et toute l’équipe en bénéficie. Par exemple, ils aiment initier les dîners entre collègues et sont soucieux de faire plaisir», dit Pascal Lépine, de la CCGQ.

La sociologue Line Chamberland a aussi observé, chez les gais et lesbiennes, une facilité à saisir la personnalité des gens. «Ils sont constamment à l’écoute des réactions et attitudes de leurs collègues pour être en mesure de discerner le non-dit et ainsi se rapprocher des gens ouverts.» Une habileté sociale également constatée par Francis Lagacé, un chargé de cours en français et en littérature à l’Université de Montréal et à l’UQAM. «Nous portons une grande attention au comportement et au vocabulaire non verbal d’une personne pour arriver à déceler son degré d’ouverture. Nous pouvons ainsi éviter des collègues homophobes», explique-t-il.

Cette habitude à se conformer et à s’ajuster aux réactions de leurs collègues leur permet de développer une forte capacité d’adaptation aux changements. Et bien souvent, ils les provoquent! «Les patrons remarquent que les gais ont tendance à remettre les procédures en question et à affirmer leurs opinions. Ils aiment faire bouger les choses», dit Pascal Lépine.

 

Après avoir tenté de prévoir les conséquences de leur coming out dans toutes les sphères de leur vie, les gais et lesbiennes sont souvent devenus des pros de la projection. «Ils anticipent aisément les répercussions à court, moyen et long termes d’une décision professionnelle», soutient Steve Foster, président du Conseil québécois des gais et lesbiennes, organisme qui promeut l’égalité de ces personnes, tant sur le plan juridique qu’au point de vue social.

Leur propre expérience en tant que gai peut aussi devenir un outil de travail. En effet, l’orientation sexuelle de Jean-Marc Rivest, intervenant social dans le milieu communautaire, lui est utile pour travailler avec les jeunes. «Dans un groupe, lorsque j’affiche mon homosexualité dès le départ, les jeunes gais s’ouvrent plus facilement parce qu’ils savent d’emblée qu’ils seront compris. Cela me permet aussi de sensibiliser le groupe avec lequel je travaille à la discrimination et aux préjugés.»

De son côté, à titre de professeur, Francis Lagacé utilise cette tribune pour faire comprendre à ses étudiants que les gais et lesbiennes sont protégés par la Charte des droits et libertés et que l’homosexualité est normale. «J’utilise des articles de journaux et des romans traitant d’homosexualité dans mes cours. Parfois, de jeunes gais originaires de l’extérieur de Montréal me demandent des conseils sur la façon d’assumer leur orientation face à leurs amis, leur famille ou au travail.»

Patrons contents?

Même si on parle davantage d’homoparentalité et de multiparentalité, les gais et les lesbiennes ont moins d’enfants que les hétéros. Qui dit moins d’enfants dit plus de temps pour la carrière. «Ayant souvent moins de contraintes familiales, ils sont plus disponibles et plus mobiles pour les voyages d’affaires, par exemple», illustre Adam Mongodin, chef de la direction de G-Force, un organisme qui promeut la diversité du personnel en emploi. Une opinion que partage Pascal Lépine. «Comme ils doivent consacrer moins de temps à une famille, ils s’investissent davantage au travail et sont généralement fiers de l’entreprise qui les embauche.»

Avoir des employés homosexuels peut témoigner de l’ouverture et de la tolérance globale d’une entreprise.

Afin de mieux répondre aux besoins de leur clientèle homosexuelle, certains employeurs tentent d’attirer de la main-d’œuvre gaie. «Par exemple, une agence de voyages peut vouloir embaucher un gai ou une lesbienne pour conseiller ses clients homosexuels. Elle fera donc de la publicité dans les médias gais», explique Christian Martel, chef de l’exploitation de G-Force.

Et les employeurs pourraient en bénéficier à plus d’un titre : avoir des employés homosexuels peut témoigner de l’ouverture et de la tolérance globale d’une entreprise, croit Jacques Tricot, responsable du Comité des gais et lesbiennes du Conseil central du Montréal métropolitain (CSN). «Cela lui donne une belle image devant sa clientèle et ses employés. À la limite, ils peuvent la percevoir comme étant branchée.» «La communauté gaie ayant un certain pouvoir d’achat, les entreprises ont intérêt à montrer leur ouverture pour ne pas perdre cette clientèle», ajoute Christian Martel.

Bien sûr, on ne peut pas dire qu’il soit plus avantageux d’être gai qu’hétérosexuel au travail, où les préjugés et l’homophobie sont toujours une plaie. Par exemple, Francis Lagacé a déjà reçu le commentaire suivant en mentionnant son homosexualité à une collègue : «Je n’ai pas de problèmes avec les gais. La preuve : mes voisins sont voleurs et ils ne me dérangent pas!»

Ce n’est pas pour rien que 25 % des hommes et 35 % des femmes interrogés par le groupe de recherche de Line Chamberland n’affichent pas leur homosexualité au travail. Quant à ceux qui se dévoilent, ils ne le font qu’après avoir pris le temps d’observer leur environnement de travail et d’être en confiance avec leurs collègues.

«Faire un coming out durant une entrevue d’embauche est très risqué, à moins de postuler dans un gym du Village!» affirme Line Chamberland. Comme quoi il peut être utile de patienter un peu avant de dévoiler tous ses atouts…

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