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Lac-Mégantic – Décontaminer la Chaudière, un mètre à la fois

L’équipe de nettoyage sous la supervision d’Hugues Petitpas. Ces travailleurs sont à l’œuvre 7 jours sur 7, de 10 à 11 heures par jour, et continueront ainsi jusqu’aux prochaines crues.

L’équipe de nettoyage sous la supervision d’Hugues Petitpas. Ces travailleurs sont à l’œuvre 7 jours sur 7, de 10 à 11 heures par jour, et continueront ainsi jusqu’aux prochaines crues.

Lors de la catastrophe ferroviaire à Lac-Mégantic le 6 juillet dernier, au moins 5,7 millions de litres de pétrole brut se sont déversés dans la nature, touchant de plein fouet la rivière Chaudière. Depuis, plus d’une centaine de travailleurs ont été engagés pour nettoyer ses berges. Nous avons passé quelques jours dans leurs bottes.

Chaque été, Simon Legendre – Momo pour les intimes – avait l’habitude de conduire des touristes québécois et ontariens à la rivière Chaudière pour leur indiquer les meilleurs spots de pêche à la truite. Originaire de Lac-Mégantic, il connaît le cours d’eau comme le fond de sa poche.

Mais cette année, Simon se rend sur les berges non pas pour les faire visiter, mais pour les nettoyer, chaussé de bottes et vêtu d’une combinaison bleue. «Il y a quelques clients qui m’ont appelé, mais c’était pour me témoigner leur sympathie, dit-il. On se dit à l’an prochain. Ou peut-être l’année suivante.»

Près de deux mois après le déversement de pétrole du 6 juillet, ils sont maintenant quelque 150 à s’activer sans relâche le long de la Chaudière, bousculés par le courant, glissant sur la mousse des rochers, trébuchant sur un lit de pierres traîtres. Chaque matin, ils descendent de Saint-Georges, de Saint-Joseph, de Sainte-Marie… Plusieurs, telle Annie Peterson, qui a dû être relocalisée quelque temps, sont eux-mêmes victimes de la tragédie : ils y ont perdu un proche, un logis, une ville.


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Hugues Petitpas, superviseur chez Veolia, en est bien conscient. «En décontaminant vous-mêmes votre rivière, c’est votre propre deuil que vous vous aidez à traverser, leur dit-il. Vous êtes des héros. Allez dire ça dans votre village, quand vous retournez le soir : moi, je décontamine notre rivière.»

Peut-on imaginer meilleure valorisation, lorsqu’on croyait avoir tout perdu? «Ce sont souvent des gens qui n’ont pas eu la chance de décrocher un bon boulot, soutient Hugues Petitpas. Nous les avons formés, ils touchent un bon salaire, mais surtout, ils participent directement au sauvetage de leur propre communauté.»

Pour ces employés temporaires de Veolia, la fin de semaine restera une abstraction pour encore longtemps. Ils travaillent dans l’urgence, 7 jours sur 7, 10 ou 11 heures par jour. Mais ils ne s’en plaignent pas : besognant plus de 70 heures par semaine, leur salaire horaire passe de 15 à 22 dollars aussitôt qu’ils franchissent les 40 heures, habituellement dès le jeudi. «Ils sont de bonne humeur, vers la fin de la semaine», reconnaît Hugues. Il en sera ainsi jusqu’à ce que les crues de l’automne les arrêtent.

Éponger à grande échelle

Il est difficile de comprendre qui fait quoi sur la Chaudière, tant l’organisation des opérations est complexe. Si les travailleurs sont employés par Veolia Environnement, celle-ci est elle-même embauchée par la Société d’intervention maritime de l’est du Canada (SIMEC), un organisme de gestion privée appartenant à des sociétés pétrolières canadiennes. C’est elle que la Montreal, Maine & Atlantic Railway (MMA) a engagée lors du déversement. Lorsque, le 7 août, le transporteur ferroviaire s’est mis sous la protection de la Loi sur la faillite et l’insolvabilité, la SIMEC est passée au service du ministère du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs (MDDEFP). Ce dernier a aussi fait appel à l’entreprise de construction Pomerleau pour coordonner les opérations et agir en son nom.

Ainsi, le MDDEFP a tout au plus un rôle de superviseur. «Dans toute situation d’urgence, ce n’est pas nous qui faisons les travaux, mais nous nous assurons qu’ils sont faits à notre satisfaction, selon les règles de l’art et les réglementations», précise Jean-Marc Lachance, directeur régional du Centre de contrôle environnemental de la Capitale-Nationale et de la Chaudière-Appalaches. Les méthodes de nettoyage ont d’abord été proposées par la SIMEC et Veolia, puis le ministère y a ajouté ses propres exigences, avant de tester le tout. «Jusqu’au 16 août, on procédait à des essais. C’est dans la semaine du 19 août que les opérations ont véritablement commencé.»

La stratégie est relativement simple : il s’agit, à l’aide de pompes flottantes, de maintenir le pétrole à l’intérieur de la zone de courant, afin qu’il soit finalement absorbé par des boudins en polypropylène. La SIMEC a déployé ces derniers aux 500 mètres sur toute la rivière, jusqu’au barrage Sartigan, à Saint-Georges, quelque 90 kilomètres en aval.

Le hic, c’est que le niveau de l’eau a subitement baissé le 6 juillet, jour de la catastrophe. Urgence-Environnement a alors fermé le barrage Mégantic – qui régule le débit de la Chaudière – pour arrêter l’écoulement du pétrole dans la rivière. Le débit est ainsi soudainement passé de 25 ou 30 à quelque 3,5 m³ seconde. Résultat : les nappes des premières heures se sont retrouvées coincées parmi les roches qui parsèment les berges et parfois, dans le fond de la rivière elle-même. Car si le brut léger que transportait la MMA est bel et bien censé flotter, il a pu s’agglomérer aux sédiments de la rivière, se densifier et se déposer sur son lit. Il faut donc l’en déloger pour qu’il puisse suivre le courant.

Les pieds dans l’arc-en-ciel

Les opérations de nettoyage sont menées sur plusieurs fronts. Tous les matins, deux travailleurs s’aventurent dans la rivière pour remplacer les boudins usés, jaunes comme des mégots de cigarette. Sous leurs yeux, le film iridescent qui recouvre la rivière comme un arc-en-ciel miroite insolemment, insaisissable. Ce que les boudins n’auront pas absorbé, ils le récoltent à la main avec des couches absorbantes, sortes de papiers essuie-tout géants.

D’autres travailleurs, assignés aux râteaux, retournent chaque roche afin d’en déloger les dépôts toxiques, tandis que leurs collègues arrosent à grande eau les berges pour que le pétrole coincé entre les roches s’écoule dans le courant, le jet libérant dans ses rigoles de sinistres volutes chatoyantes. Finalement, il faut pousser les dépôts du fond afin qu’ils remontent à la surface, sans quoi ils ne pourront être interceptés par les boudins.

La tâche n’est pas mince, car le lit est recouvert de roches, obligeant les travailleurs à progresser à pas prudents dans le courant. «On a deux gars qui ont glissé dans la rivière, hier», admet Hugues Petitpas, tandis qu’il répète à son équipe les consignes de sécurité.

On ignore encore les possibles risques pour la santé des travailleurs, la liste des contaminants précis n’étant pas encore établie. Les risques de blessures – foulures, entorses et chutes dans le courant – sont toutefois pris en compte. Par exemple, un membre de chaque équipe demeure sur le rivage, afin de pouvoir hisser à la corde son collègue assigné à la pompe, si celui-ci devait être emporté par le courant. De plus, d’autres cordes ont été tendues au travers de la rivière, pour retenir les travailleurs en cas de glissade.

Ajoutant à la délicatesse de l’opération, le jet d’eau que les travailleurs manient doit être maintenu à un angle faible, afin de ne pas creuser dans les sédiments qui abritent le benthos, les organismes vivant au fond de la Chaudière.

Le MDDEFP est bien au fait des compromis qu’il devra trouver. «On a des experts pour mesurer l’impact des travaux : est-ce plus dommageable de décontaminer ou de laisser la nature faire son œuvre? relativise Jean-Marc Lachance. Draguer le fond de la rivière n’est pas nécessairement la bonne méthode : ça détruirait le benthos, la vie qui existe… Il faut trouver le juste compromis. C’est pour ça qu’on parle de nettoyage et pas de décontamination.»

Évoluant chaque jour dans des eaux huileuses comme dans un bac de vaisselle oublié, les travailleurs ne se laissent pas aller à la mélancolie. Parmi les étranges mixtures nées de la catastrophe, il en est une qui est passée sous le radar : la camaraderie des victimes. «Avant, personne ne se parlait à Lac-Mégantic, évoque Momo. Maintenant, tout le monde se salue. On est orgueilleux chez nous. Si on veut ravoir notre rivière propre, on va la ravoir.»

Dans ce dossier

• Le grand ménage de la Chaudière

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