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La gestion de crise au quotidien en droit de la famille

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Divorce et séparation, pension alimentaire et garde des enfants sont le lot des juristes qui concentrent leur pratique en droit de la famille. Un défi qui conviendra à ceux qui ont la couenne dure…

Tiré du magazine Les carrières du droit 2014.

«Le divorce, ou la séparation, est la pire crise qui puisse survenir dans la vie adulte… après le décès d’un être cher», affirme Me Sylvie Schirm, avocate à son compte qui exerce principalement en droit de la famille.

Il y a une dizaine d’années, les avocats avaient tendance à vouloir laver la partie adverse. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il faut expliquer à son client quelles sont ses chances en fonction des tendances actuelles du droit.
— Me Marie-Hélène Lecompte, avocate chez Lecompte Deguire

Il n’est pas facile de travailler avec un client submergé par la tristesse ou par la colère causée par son divorce. Ou qui devient insomniaque à force de se ronger les sangs pour l’avenir de ses enfants. Et pourtant, ils sont nombreux à relever le défi. L’Association des avocats et avocates en droit familial du Québec compte plus de 500 membres, partout dans la province. «Nous sommes nombreux, car la demande est forte», constate Me Marie-Hélène Lecompte, avocate chez Lecompte Deguire, un cabinet situé à Boucherville.

Selon une enquête de Statistique Canada réalisée en 2011, un adulte sur cinq a déjà vécu une séparation ou un divorce. Et plus du tiers de ces personnes avaient, au moment de l’événement, un ou des enfants âgés d’au plus 18 ans.

Comment se fera la séparation des biens? Qui obtiendra la garde des enfants? Quels seront les droits de visite? Quel sera le montant de la pension alimentaire? Autant de questions qui devront être réglées lors d’une séparation ou d’un divorce. Et c’est là que le juriste entre en scène.

Stratégie et psychologie

Ne devient pas avocat en droit de la famille qui veut. Car même si l’on est formé adéquatement, il faut avoir confiance en sa capacité d’aider les autres et posséder la force de caractère nécessaire pour y parvenir. «Plusieurs avocats en droit de la famille quittent le secteur au bout de quelques années seulement. Rares sont ceux qui tiennent le coup pendant 20 ou 30 ans», affirme Me Schirm, qui a pour sa part 25 ans de pratique au compteur.

La raison en est simple. «Si on n’a pas la vocation d’aider un ancien couple à devenir les meilleurs parents possible, on risque vite de laisser tomber et de changer de voie. Car notre travail peut être psychologiquement éprouvant», affirme Me Élisabeth Brière, notaire à l’étude Sylvestre Lagassé et médiatrice familiale agréée.

Il faut faire preuve d’empathie afin de comprendre ses clients. Il faut également posséder une bonne dose de force intérieure pour ne pas se laisser submerger par ses émotions (voir encadré). Mais on doit aussi voir clair dans les situations vécues par ses clients pour apporter de bons arguments en cour.

«Il y a une dizaine d’années, les avocats avaient tendance à vouloir laver la partie adverse. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il faut expliquer à son client quelles sont ses chances en fonction des tendances actuelles du droit», affirme Me Lecompte. Notamment, la garde exclusive de l’enfant est de moins en moins accordée par les juges. Dans cette perspective, l’avocat doit parfois jouer de psychologie et de stratégie auprès de son client. «Par exemple, je tenterais de faire valoir à la mère qui veut à tout prix la garde exclusive que les enfants bénéficieront de la présence de leur père grâce à une garde partagée. Sinon, elle risquerait de perdre sa cause», dit Me Lecompte.

Me Schirm ajoute qu’il est préférable d’éviter les demandes de clients qui seront assurément refusées par la cour. «On épargne ainsi le temps et l’argent du client. Beaucoup d’énergie, aussi.» Avocat à son compte et membre du conseil d’administration de l’Association des avocats et avocates en droit familial du Québec, Me Bernard Côté abonde dans ce sens. «Je ne me battrai pas si les risques de perdre sont trop élevés. Il faut parfois prendre le risque de ramener son client à la raison», dit-il.

Et les notaires?

Les notaires sont moins nombreux que les avocats à s’intéresser au droit familial. Selon les statistiques 2013-2014 de la Chambre des notaires du Québec, seuls six notaires déclarent en faire leur gagne-pain principal. En revanche, 2 608 notaires affirment s’y adonner sur une base «plus ou moins régulière».

Selon les statistiques du ministère de la Justice, parmi les couples ayant eu recours à la médiation, huit sur dix ont réussi à s’entendre.

Par exemple, Me Élisabeth Brière, de l’étude Sylvestre Lagassé, dit consacrer 75 % de son temps à ce champ de pratique. «Je fais toujours un peu de droit immobilier, car c’est une bonne porte d’entrée pour d’autres types de dossiers», précise-t-elle.

Par ailleurs, 158 notaires sont agréés en médiation familiale. Sans obligation de résultats et sans pouvoir de coercition, le médiateur rencontre les membres du couple afin de les aider à parvenir à une entente autour de la garde des enfants, de la pension alimentaire et du partage des biens.

Mais 158 notaires, c’est peu par rapport aux 515 avocats agréés en la matière. De fait, les avocats représentent plus de 56 % de l’ensemble des médiateurs familiaux québécois, comparativement à un peu plus de 17 % pour les notaires.

«Les notaires ont tendance à choisir des secteurs qui ne sont pas conflictuels, comme les homologations de mandats ou la préparation d’actes de vente de propriété. Car même si le médiateur ne prend pas de décisions, ces séances peuvent être très chargées sur le plan émotionnel», souligne Me Christelle Malenfant, notaire et médiatrice familiale agréée.

Me Malenfant observe cependant que les jeunes notaires s’intéressent de plus en plus à la médiation familiale. «Plusieurs jeunes ont déjà vécu une expérience de séparation dans leur propre famille. De plus, les autorités gouvernementales veulent désengorger les tribunaux, ce qui augmentera la demande de services de médiation», dit-elle.

Selon les statistiques du ministère de la Justice, parmi les couples ayant eu recours à la médiation, huit sur dix ont réussi à s’entendre. Nul doute que la médiation familiale a de l’avenir!


Pour rester sain d’esprit!


«Lors de ma première année de pratique, j’étais souvent bouleversée par les récits de séparation. Depuis ce temps, j’ai appris à ne pas en faire un combat personnel», raconte Me Élisabeth Brière, notaire chez Sylvestre Lagassé.

Les juristes interrogés sont unanimes : la pratique du droit de la famille est très exigeante au point de vue psychologique. Il faut éviter de se laisser contaminer par les émotions négatives que vivent les personnes en situation de séparation ou de divorce.

«Vivre une rupture, c’est être en crise. On peut aller jusqu’à faire des menaces ou en être la cible, par vengeance, par peine ou par peur de perdre la garde de ses enfants», témoigne Me Sylvie Schirm, avocate à son compte.

En première ligne, avocats et notaires doivent ainsi composer avec des émotions à fleur de peau et des situations explosives. Comment y parviennent-ils? Chacun a ses trucs. Par exemple, Me Brière termine ses journées avec des dossiers très faciles, afin de se libérer l’esprit et de quitter le bureau sur une bonne note.

Pour sa part, Me Schirm se réserve toujours du temps pour des loisirs et des vacances. Et elle lit le plus de livres possible sur les effets de la rupture sur les individus.

Quant à elle, Me Marie-Hélène Lecompte pose ses limites : pas de rendez-vous après 16 h 45. «En soirée, il faut se changer les idées, par exemple en faisant du sport», dit l’avocate au cabinet Lecompte Deguire.

Avocats et notaires qui pratiquent le droit de la famille sont de grands consommateurs de formations spécialisées, notamment sur la gestion des situations de crise et des clients difficiles. «On ne cesse jamais d’apprendre, même après 25 ans de métier!» témoigne Me Schirm.

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