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La gaffe de la délocalisation

Pierre Fournier, analyste en géopolitique

Pierre Fournier, analyste en géopolitique

En déplaçant des milliers d’emplois manufacturiers en Asie, l’Occident visait à s’enrichir. Or, c’est l’inverse qui s’est produit.

En 1950, en Amérique du Nord, environ un travailleur sur trois gagnait sa vie dans le secteur manufacturier. Ce ratio est aujourd’hui de un sur dix. Au fil des ans, ce pilier fondamental de l’économie a été rongé par la délocalisation de milliers d’emplois à l’étranger, où une main-d’œuvre peu coûteuse assure des bénéfices colossaux aux entreprises.

Plusieurs pays émergents ont profité de la cupidité des entreprises pour s’enrichir et pour développer une étonnante capacité à innover. C’est le cas de l’Inde et de la Chine, vite devenues de redoutables concurrentes de l’Occident, maintenant affaibli par sa propre désindustrialisation. Ô ironie!

La délocalisation a-t-elle été une gaffe majeure? Fort possible, croit Pierre Fournier, analyste consultant en géopolitique, notamment pour le Groupe financier Banque Nationale. La délocalisation n’a pas tenu sa promesse de faire des pays développés les leaders des services et de l’innovation technologique. Au contraire, de bons emplois du manufacturier sont remplacés par des McJobs et les pays riches sont désormais condamnés à vivre plus pauvrement. Faire marche arrière et rouvrir des usines est-il possible? Pas si simple.

JOBBM Pourquoi tant d’emplois occidentaux sont-ils délocalisés à l’étranger?
Pierre Fournier La délocalisation, ce n’est pas nouveau et c’est toujours une question de cheap labor. Dans les années 50 et 60, en pleine effervescence d’après-guerre, les entreprises occidentales délocalisaient déjà des emplois en Amérique latine et en Afrique pour tirer une meilleure marge de profit. Après la chute du communisme, la délocalisation a bougé vers la Russie et l’Europe de l’Est.

Depuis une vingtaine d’années, elle s’accélère surtout parce que la Chine et l’Inde, entre autres pays d’Asie, sont désormais ouvertes à accueillir des entreprises étrangères qui, elles, font leurs calculs : en plus d’engranger d’énormes profits, elles peuvent aussi mieux courtiser les vastes marchés asiatiques en étant directement sur place. Ça vaut donc la peine.

La délocalisation est certes le pactole pour les entreprises privées. Mais pourquoi a-t-elle semblé une bonne idée sur le plan économique et social?
PF
Les sociétés occidentales ont surtout adhéré à deux hypothèses qui disaient qu’à long terme, la délocalisation serait payante. Mais ces hypothèses se révèlent aujourd’hui des mythes.

On a cru que les emplois à faible valeur ajoutée qu’on délocalisait seraient compensés par des emplois plus payants basés sur le savoir, l’innovation et les services. Ce n’est pas arrivé. Depuis 10 ans, il y a eu peu de grandes percées technologiques créatrices d’emplois en Occident. Les pays émergents, qui se sont entre-temps dotés de meilleurs systèmes d’éducation, ont même été plus astucieux que nous pour créer des emplois dans les hautes technologies!

Le second mythe était que la croissance économique serait soutenue en Occident, comme c’est le cas depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Mais ça ne s’est pas passé comme ça non plus. Cette situation a maintenant d’énormes répercussions sur les finances publiques et sur le partage des richesses.

Est-ce dire que nous avons été imprudents?
PF
Oui, mais ça n’a pas été le fruit de décisions conscientes. Dans une économie de marché, personne ne coordonne quoi que ce soit. Contrairement à la Chine, où le gouvernement fixe des objectifs, notre économie fonctionne sur les bases de l’offre et la demande et sur des décisions individuelles prises par les entrepreneurs.

Mais il reste que l’Occident a fait preuve de vision à courte vue. En plus d’avoir surestimé notre capacité à innover, on a sous-estimé le développement des pays émergents et la nouvelle concurrence qu’ils pourraient incarner.

Quels sont les effets les plus pernicieux de la délocalisation sur notre économie?
PF
Elle contribue à créer un chômage de plus en plus structurel, qui ne dépend plus seulement des fluctuations économiques. Et dans plusieurs secteurs, on est en train de perdre notre avance technologique.

Se fait-on damer le pion par les pays émergents?
PF
C’est le cas dans plusieurs secteurs. Par exemple, la Chine a 20 ans d’avance dans la création d’une batterie électrique rentable pour l’industrie automobile de demain. À part le secteur militaire, où les États-Unis ont une forte avance, peu d’industries sont inatteignables pour la Chine. D’autant qu’en plus des produits manufacturiers, les entreprises occidentales commencent aussi à délocaliser les services.

Les nombreux centres d’appels en Inde, ce n’est que la pointe de l’iceberg. Par exemple, des milliers de scientifiques font de la recherche pour IBM en Asie. On n’est donc pas sorti du bois!

Les sociétés occidentales regrettent-elles d’avoir laissé partir autant d’emplois?
PF
Les politiciens commencent à se poser des questions. Aucun geste concret n’a encore été posé, mais aux États-Unis, on parle de réindustrialiser le pays. Ce n’est pas impossible, mais il y a un prix à payer, qui est de recommencer à investir dans le long terme. Car depuis 30 ans, l’Occident fait ce que j’appelle du «court-termisme» en politique, en économie et en affaires.

On paie aujourd’hui le prix d’avoir sous-investi dans les secteurs de base, comme l’éducation. Aux États-Unis, le système d’éducation est maintenant environ le 30e au monde. Pour un pays qui veut exercer un leadership technologique, c’est aberrant! Leurs entreprises ont aussi moins investi en recherche et développement que leurs concurrentes chinoises. Autrement dit, les Américains ont sapé à la base leur capacité manufacturière. Un retour en arrière sera donc difficile.

Le Canada est-il dans le même bourbier?
PF
Un peu moins, car notre économie est davantage basée sur les ressources naturelles, qui se portent bien. Nos taux de chômage sont plus bas. Nos systèmes de santé et d’éducation sont plus performants et notre taux d’imposition élevé permet de conserver un minimum de services publics décents. Mais nous avons aussi fait l’erreur de sous-investir dans la recherche, l’innovation et l’éducation. Et notre secteur manufacturier est maintenant en sérieuse difficulté.

Les pays émergents ont-ils planifié le revirement qui est en train de se passer?
PF
Certainement plus que nous! Les Chinois ont vite appliqué un processus systématique pour ne pas rester confinés au cheap labor. Ils ont d’abord construit des structures d’accueil fabuleuses pour les entreprises étrangères, qui ont afflué. Ils ont investi leurs profits dans l’éducation de milliers de scientifiques et d’ingénieurs. Ils ont bâti leurs propres boîtes bien souvent à côté des entreprises américaines et ne se gênaient pas pour y fabriquer les mêmes produits.

Ils ont donc profité à fond des technologies occidentales et les ont implantées dans leur pays. La Chine a planifié son développement au centimètre près et ça se poursuit.

Les pays émergents fabriquent les produits nécessaires au roulement de nos sociétés de consommation. Cette dépendance est-elle risquée?
PF
Nous sommes désormais tous interdépendants. Nous avons besoin des productions des pays émergents, mais eux dépendent des revenus qu’ils obtiennent de leurs exportations chez nous. Ils ne pourraient donc pas nous couper les vivres d’un coup.

Cependant, on est passé d’un monde unipolaire, contrôlé par les États-Unis, à un monde multipolaire, où plusieurs pays tirent désormais les ficelles. Après la guerre idéologique du communisme contre le capitalisme, on assiste maintenant à une guerre économique. Le mot est fort, mais il y a une concurrence extrêmement forte non seulement entre les entreprises, mais entre les pays.

De plus en plus d’entreprises brandissent la menace de la délocalisation. Les travailleurs occidentaux devront-ils accepter des baisses de salaire pour conserver leurs emplois?
PF
Dans les sociétés occidentales, les niveaux de vie sont déjà stagnants et 70 % du PIB est issu de la consommation. Si on coupe davantage la capacité des gens de consommer, on se prépare des lendemains économiques difficiles. Il faut plutôt investir massivement dans l’éducation et les nouvelles technologies. Ce sera notre salut éventuel.

Mais les entreprises sont plutôt en quête de profits immédiats. Sommes-nous pris dans un cercle vicieux?
PF
Oui, et on doit y faire face. On a atteint un point critique où l’Occident doit prendre des mesures pour conserver des niveaux d’emploi acceptables. L’Europe, les États-Unis et le Canada devront s’allier pour imposer des mesures collectives qui rendront la délocalisation moins avantageuse pour les entrepreneurs.

Les gouvernements pourraient par exemple implanter des politiques d’achats locaux ou interdire les importations de produits fabriqués dans des contextes qui ne respectent pas l’environnement ou certains brevets.

Les entrepreneurs devraient-ils être plus solidaires du bien commun en conservant les emplois en Occident?
PF
Notre système économique les encourage plutôt à penser en fonction de leurs actionnaires. Et leur mandat, c’est de maximiser la valeur de leur entreprise! C’est pourquoi si on veut changer la donne de la délocalisation, il faudra le faire sur le plan politique.

L’Occident sort donc perdant au jeu de la délocalisation?
PF
Le bilan risque d’être mitigé et probablement négatif.

Cependant, il faut penser que l’expansion de la Chine et de l’Inde a sorti deux milliards d’individus de la pauvreté. Peut-on être contre un marché qui favorise aussi ce qu’on appelait avant le «tiers-monde»?

Et puis certaines de nos entreprises ont profité de la délocalisation pour grandir. Et le consommateur en profite aussi. Nous payons moins cher pour beaucoup de produits fabriqués à moindre coût. Et comme leur prix augmente peu, notre inflation augmente peu. Toutefois, les emplois qu’on crée présentement sont souvent moins payants que ceux qu’on délocalise. Un emploi dans le manufacturier et un emploi chez McDonald’s n’assurent pas le même revenu. Cela crée de nouvelles disparités dans les niveaux de vie.

Les sociétés occidentales sont-elles condamnées à devenir le tiers-monde du futur?
PF
La période de croissance spectaculaire qui nous a longtemps permis d’obtenir de meilleurs salaires et de meilleurs programmes sociaux semble terminée. Mais ce serait aller trop loin que de parler de tiers-mondisation!

Un des grands défis sur la planète est de nourrir les populations. Dans le monde, des terres s’assèchent, l’eau commence à manquer, sans parler des problèmes liés aux changements climatiques. L’Amérique du Nord demeure encore privilégiée sur ces plans.

Par contre, on file vers des conflits sociopolitiques liés à la distribution de la richesse dans nos sociétés. Aux États-Unis seulement, les écarts sont aujourd’hui dramatiques : les inégalités des niveaux de vie rappellent les années 20. En très peu de temps, on est retourné presque 100 ans en arrière!

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