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La fonction publique privée des meilleurs

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L’état est un gros employeur, mais un employeur comme les autres qui doit se battre pour les talents. Et qui perd trop souvent.

L’État québécois n’est pas un employeur comme les autres. D’abord, il est gros. Un demi-million d’individus sont inscrits sur sa liste de paie. Un salarié québécois sur huit reçoit un chèque du gouvernement.

Aussi, contrairement au secteur privé, il a le pouvoir divin de décréter les conditions de travail de ses employés en toutes circonstances. Devant une impasse dans les négociations de conventions collectives, il peut forcer ses salariés à rentrer au boulot à ses conditions, et ne s’en prive pas.

Là s’arrête le statut d’employeur atypique de l’État. En cette époque où tous les employeurs se font concurrence pour trouver l’employé talentueux dépositaire d’une expertise rare comme un chameau à Montréal, il doit se soumettre aux règles du marché. Et malgré la toute-puissance financière de l’État, les meilleurs talents choisissent souvent le privé. Deux exemples démontrent bien cette mécanique : les procureurs de la Couronne et les enseignants.

Pourtant très prestigieux, les postes de procureurs pour le Bureau de lutte au crime organisé ne sont pas pourvus, faute de candidats intéressés par les conditions offertes. Le refus de la présidente du Conseil du trésor, Michelle Courchesne, de répondre aux demandes salariales des procureurs de la Couronne ne permettra certainement pas de pourvoir les 80 nouveaux postes qu’elle a annoncés.

Dans son argumentaire habituel, le gouvernement évoque la capacité de payer des contribuables. Va pour épater la galerie médiatique. Mais dans la réalité de sa vie d’employeur, l’excuse ne tient pas. Il doit être en mesure de retenir les services des meilleurs, selon sa capacité de payer. Et c’est là que ça coince : il accorde la même importance aux vadrouilleurs qu’aux procureurs, ces derniers étant pourtant associés à une mission névralgique de l’État, soit l’application des lois.

Dans les données que collige l’Institut de la statistique du Québec sur les salaires des employés de l’État, on note une tendance selon laquelle l’administration publique québécoise paie beaucoup mieux les employés de service sans qualification spécifique que le secteur privé. À l’inverse, il paie moins bien les professionnels ayant une expertise.

Le président de la Fédération des médecins spécialistes, Gaétan Barrette, qui a une opinion sur tout, y compris le mini-putt, s’est fendu d’un communiqué de presse à l’endroit du gouvernement lors du dépôt de la loi spéciale contre les procureurs et juristes de l’État. «En refusant de reconnaître les cas particuliers de ceux qui ont une expertise particulière, le gouvernement choisit la démotivation. Il est grand temps que le gouvernement se détache de cette approche dogmatique et réductrice du secteur public», a-t-il écrit, lui qui en 2005 avait obtenu pour ses membres un réajustement salarial nettement supérieur à ce qui était offert aux autres employés de l’État.

De sorte que Québec n’éprouve aucune difficulté à trouver des manœuvres en travaux publics payés 40 000 $ par année. À peine moins qu’un enseignant, à 60 000 $. Dans ce dernier exemple, l’attrait de cette profession monopolisée par le public se joue en amont, au moment du choix de carrière. Or, les facultés d’éducation peinent à recruter, si bien que le Québec se dirige vers un manque à gagner de 2 500 enseignants d’ici 2014. Déjà, une moitié de la population – les hommes – n’ose pas imaginer faire carrière à l’école. Un bassin de talents tourne le dos à une profession pourtant fondamentale, tant les conditions offertes n’arrivent pas à la cheville de celles que proposent d’autres milieux professionnels.

C’est d’autant plus important que l’OCDE révèle dans son dernier rapport sur les performances scolaires que les pays où l’on s’attarde davantage à la rémunération des profs qu’au rétrécissement des classes obtiennent des résultats supérieurs. Pourquoi? Parce que l’éducation attire alors les meilleurs, comme c’est le cas en Finlande et en Corée du Sud.

Certes, les salariés de l’État jouissent de la sécurité d’emploi et du rare privilège de la retraite à prestations déterminées. Bien des commentateurs agitent ces avantages comme les manuscrits de la mer Morte en y voyant la preuve que ces choyés de la Terre se vautrent dans une mine d’or. «Ça vaut cher», clament-ils, sans toutefois en spécifier la valeur. Il y a bien eu quelques tentatives d’évaluation de la sécurité d’emploi en argent sonnant, mais les résultats restent bourrés d’interrogations.

En fait, la meilleure manière d’évaluer la sécurité d’emploi est de mesurer l’importance qu’y accordent les travailleurs. Dans bien des cas, les offres d’emploi du gouvernement, assorties d’une promesse de sécurité d’emploi, ne font pas le poids face à celles du secteur privé, menacées d’insécurité d’emploi. C’est ben pour dire.

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