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La bonne parole

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Bonjour! Ça va chez vous? Je veux dire les finances, le budget, les placements?

Bof… Le boni annuel au travail a été annulé cette année. Ces cinq dernières, mon patron m’a gratifié de deux hausses salariales, 1 % une première fois, et 2 % la seconde. Au moins, la valeur des REER commence à ressembler à celle de 2007, mais on n’y souscrit plus depuis un bout.

Parce qu’Amour a perdu sa job il y a deux ans. En a retrouvé une autre, moins payante, de 10 000 $ par année, en plus d’avoir vécu pendant 5 mois de chèques de chômage. Aujourd’hui, son nouvel emploi est menacé. Comme Amour fait partie des employés récemment embauchés, il y a de forts risques que son poste soit le premier aboli. De là, Amour deviendrait un chômeur fréquent. On devra accepter un emploi avec 30 % de salaire en moins.

Vous souffrez?
Fiston itou, puisqu’il chôme de longs mois entre deux contrats.

Comme un grand nombre de sa génération, dont le taux de chômage est le double de celui des travailleurs plus âgés. Une situation inédite depuis la crise de 1982. Dans les pays développés, il y en a 27 millions comme lui. Tout le monde souffre parce que l’économie va mal. Et c’est de votre faute. Vous expiez vos péchés passés.

Lesquels?
Ceux d’avoir vécu au-dessus de vos moyens.

Oh! Là! Je n’ai jamais abusé du crédit!
D’accord, mais vous bénéficiez d’une assurance-maladie, de garderies à 7 $, de parcs nationaux, de routes, de trains de banlieue, des rentes de vieillesse, de l’assurance-emploi, des allocations familiales, d’une armée, de festivals subventionnés, de centres sportifs. Il est là votre péché véniel, celui d’avoir incité votre État à chromer le filet de sécurité qu’il vous offre.

L’austérité a au moins le mérite de vous servir une leçon de morale : payez pour vos excès.

Les banquiers, financiers et autres grands PDG savent, eux, que la dette, c’est mauvais. À preuve, ils n’en ont pas. Ils prêchent depuis longtemps aux politiciens le fait qu’il n’y a qu’une seule route menant à votre rédemption, celle de l’austérité.

C’est écrit dans les épîtres de Reinhart et Rogoff. Les apôtres Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, deux éminents économistes, racontent l’histoire vraie d’un gros barbu qui a séparé la mer Rouge en deux pour laisser passer les dinosaures. Non, ce n’est pas ça, mais c’est de la même eau : lorsque la dette d’un pays atteint 90 % de son PIB, son économie se met à s’effondrer comme une usine de textile en Asie.

Ainsi, depuis quatre ans, on pratique la génuflexion de l’austérité en respectant les enseignements de Reinhart et Rogoff. Avec plus de piété en Europe (ils ont péché davantage) qu’en Amérique, mais peu importe, ça marche : l’Europe a connu deux récessions depuis 2010. Une troisième se prépare. L’Irlande a fait preuve d’une rigueur d’esthète pour juguler son déficit et profite déjà du paradis ici-bas : croissance presque à zéro et taux de chômage à 14 % depuis 2009. Et un déficit budgétaire 10 fois plus gros que celui du Québec.

Cinq ans après la fin de la récession aux États-Unis, le taux d’emploi demeure inférieur à celui qui prévalait au pire de la crise de 1982. L’entreprise privée au Canada et au Québec ne crée plus d’emploi. Proportionnellement, il y a toujours moins de travailleurs canadiens aujourd’hui qu’il y a cinq ans.

Ce n’est quand même pas moi qui ai mis le système financier mondial en déroute en 2007, et provoqué la pire récession mondiale depuis les années 30. L’explosion des dettes des gouvernements, ça a un peu rapport avec ça, alors pourquoi ils ne stimulent pas plus l’économie? L’Islande l’a fait et a maintenant une croissance économique plus forte que le Québec et un taux de chômage de 4 %.

Bon, la science a récemment prouvé que le conte (tout comme le compte) sur lequel Reinhart et Rogoff se sont appuyés pour soutenir leur épître est faux : une erreur d’inscription dans un document Excel conduit à des résultats gagas. La correction démontre plutôt que la taille de la dette n’a rien à voir avec la croissance.

Mais la liturgie de Reinhart et Rogoff est trop belle pour être rejetée tant le mystère de la foi austère est grand. Dites, l’histoire de Jésus qui change l’eau en vin, ça fait du bien d’y croire, non? L’austérité a au moins le mérite de vous servir une leçon de morale : payez pour vos excès.

Tant et aussi longtemps que le train de vie des membres du 1 % des plus riches, les porteurs de la bonne parole de l’austérité, n’est pas touché. Et touché, il ne l’est pas : l’industrie du luxe a connu une croissance de 10 % en 2012. Le Fonds monétaire international le confirme : les inégalités de revenus n’ont jamais été aussi élevées depuis 1929, même au Canada, et croissent sans cesse depuis 2007.

Pour ces gens, s’il fallait que la crise se résorbe trop facilement, aucune réforme politique promouvant leurs intérêts ne pourrait être mise de l’avant, faute de prétexte.
Amen.

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