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L’étrange trip des explorateurs urbains

Photo : Valérian Mazataud Sur le toit de l’Incinérateur des Carrières. «L’une de nos règles de sécurité est de veiller à la solidité des structures sur lesquelles nous marchons. Il y en a d’autres, comme de ne jamais laisser un explorateur seul dans un bâtiment.» - Mélanie Cantin

Infiltrer des édifices désaffectés et les immortaliser au moyen de milliers de pixels. Voilà le curieux dada des explorateurs urbains, qui font revivre ces constructions à leur façon.

Il est 18 h 20. J’arrive à mon rendez-vous devant la Canada Malting Plant. Cette ancienne usine de maltage, où l’on transformait l’orge en malt pour le brassage de la bière, a été construite en 1905 sur le bord du canal Lachine à Montréal, puis abandonnée par son propriétaire, la Canada Maltage Cie Ltée, en 1985. C’est au pied de cet immense amas bancal de briques de plusieurs étages que je retrouve deux explorateurs urbains avec qui j’infiltrerai ce lieu oublié du reste du monde.

Guillaume Clément, un grand brun de 25 ans aux épaules bien bâties, est en d’autres temps technicien orthésiste. Mélanie Cantin, 38 ans, cheveux courts, haute comme trois pommes, travaille pour sa part comme opératrice d’équipement dans l’usine d’une compagnie pharmaceutique. À l’occasion, ils partent ensemble à la découverte d’immeubles abandonnés, terrains de jeux des itinérants, des junkys, des graffiteurs et des squatteurs. «Une fille fait rarement de l’exploration seule, car on ne sait pas sur qui on peut tomber dans ces endroits déserts, explique Mélanie. Aussi, on transporte du matériel photographique qui vaut cher et qu’on pourrait nous voler.»

Selon les observations de Michelle Bélanger, étudiante à la maîtrise à l’Université de Montréal qui se penche sur le sujet dans le cadre de sa maîtrise en histoire de l’art et études cinématographiques, le nombre d’adeptes québécois – difficile à estimer – est en croissance. «C’est sûrement dû à l’essor de la photographie numérique et du Web 2.0, qui permet aux explorateurs de partager facilement leurs images et leurs récits d’infiltration.»

Qu’ils patrouillent une ancienne station de métro ou une piscine en friche à Paris, une île minière fantôme au Japon ou une manufacture montréalaise, les explorateurs sont souvent motivés par le thrill de l’infiltration, observe Michelle Bélanger. D’autres sont passionnés d’histoire ou aiment la désolation de ces bâtiments insolites, qui ont un grand potentiel photographique. «Beaucoup cherchent simplement à capter la beauté des lieux qu’ils visitent.» L’exploration urbaine est d’ailleurs un mode de préservation patrimoniale, souligne la chercheuse. «Les actions qu’elle implique [recherche, visite et documentation] permettent de faire ressurgir dans la mémoire collective des endroits en proie à un délaissement total.»

Ceux qui se targuent d’être des explorateurs urbains partagent la même philosophie : «Ne prends rien sauf des photos, ne laisse rien sauf des traces de pas.» «Je ne casserais jamais un carreau de fenêtre pour rentrer quelque part, confirme Mélanie. Par contre, je sais saisir les occasions pour pénétrer dans les bâtiments.»

En effet. Nous nous approchons maintenant du passage qu’elle souhaite garder «top secret» et qui nous permettra d’entrer illégalement dans l’usine désaffectée. «Plus il y a de monde qui connaît notre entrée, plus il y a de chances que quelqu’un se fasse voir et que notre passage soit condamné», explique-t-elle. Car depuis plusieurs mois, ils jouent au jeu du chat et de la souris avec «le soudeur», poursuit Guillaume, «un gars qui vient tous les deux jours souder les trous par lesquels on passe».

On rampe sur le sol afin de se glisser dans un trou dans le mur de briques qui n’est pas plus large que nos hanches. On est alors transporté dans un tout autre univers. À l’intérieur, il fait sombre. La seule source de lumière émane d’une grande brèche dans un mur. Au sol, un amas de briques, un téléviseur, des bombes de peinture.

On gravit un escalier pour rejoindre une immense pièce où une dizaine de cuves vertes qui rappellent des piscines de jardin sont accrochées au plafond. «Quand on a découvert cet endroit, on pouvait passer facilement 10 ou 12 heures ici : il y a tellement de choses à regarder! L’architecture et ces machines anciennes sont si belles», soupire Mélanie, émerveillée. «C’est comme si le temps s’était arrêté», ajoute Guillaume.

Nous poursuivons à tour de rôle notre ascension sur les étages en grimpant à des échelles. Il faut faire gaffe où on met les pieds. «L’une de nos règles de sécurité est de veiller à la solidité des structures sur lesquelles nous marchons, explique Mélanie. Il y en a d’autres, comme de ne jamais laisser un explorateur seul dans un bâtiment.»

Nous entrons finalement dans une pièce où l’on découvre une étrange machine sur rails. «Les grains d’orge arrivaient par ici, sur ce tapis, indique Guillaume. Puis, la machine les distribuait dans les silos qui sont sous ces trous que vous voyez au sol.»

Si ces explorateurs sont si bien renseignés, c’est qu’ils sont férus d’histoire et passent des heures à fouiller les archives des bâtiments qu’ils fréquentent. «J’essaie de comprendre à quoi servaient les machines, qui travaillait ici, dit Mélanie. J’imagine le bruit et la chaleur qui régnaient…»

Mais la flamme véritable qui les mène en ces lieux, c’est la photographie. «J’aime photographier des vieux bâtiments, qui ont une architecture bien plus intéressante que ceux d’aujourd’hui», dit Guillaume. Les explorateurs comme lui peuvent prendre des centaines de photos d’un lieu, qu’ils partagent ensuite sur les forums spécialisés ou sur Flikr.

«Mais aussi, l’aspect illégal des visites m’excite!» admet Guillaume, qui s’est d’ailleurs fait pincer à plusieurs reprises lors de ses infiltrations. «Un gardien m’a déjà arrêté avec son gun de paint-ball braqué sur moi. Il était sur les dents; ça faisait des heures qu’il nous cherchait dans le bâtiment.» Au mieux, ces situations se soldent par un avertissement; au pire, par un tour au poste de police et une amende.

Guillaume aime aussi carburer à l’adrénaline du danger. Il est vrai qu’au creux de ces vestiges industriels, les risques ne manquent pas : au milieu des murs tranchants et des sols pourris, un accident peut vite arriver. «Je ne me suis jamais fait mal, raconte Mélanie. Mais une fois, ma jambe est passée à travers le plancher et j’ai vraiment eu peur que tout le reste cède.»

18 h 50. Nous redescendons, traversons la cour et pénétrons dans une autre tour. Dans un grand hall sombre, Guillaume montre une poutrelle de fer dans un coin et se met à l’escalader comme un babouin, avant de s’engouffrer par un minuscule trou. Je le suis, un peu éberlué. Je commence à comprendre ce qu’il m’a expliqué plus tôt. «En plus d’être physique, l’exercice d’exploration est mental : tu dois être concentré pour ne pas chuter ou te blesser.»

Dix minutes plus tard, on émerge à l’extérieur du bâtiment par une petite porte et on grimpe sur le toit au moyen d’une échelle extérieure d’au moins 20 mètres. En haut, la vue est époustouflante, on voit tout Montréal : l’oratoire Saint-Joseph, le mont Royal, les tours du centre-ville, le pont Champlain, la biosphère, le canal Lachine et le fleuve!

Nous sommes comme des randonneurs qui viennent de gravir une montagne et qui savourent la quiétude des sommets. «Quel bonheur! L’exploration valait le coup, n’est-ce pas?» me demande Mélanie.

Assurément…

Dans ce dossier

Infiltrer un vieil incinérateur montréalais
L’odyssée des explorateurs urbains en photos

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