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Interdit de fraterniser


Les lunchs, 5 à 7 et autres prétextes à la camaraderie rendent la vie au travail plus sympathique. Mais attention, certains patrons en font des boutons!

Au bout du fil, Nathalie (nom fictif) n’en revient toujours pas. Il y a quelques mois, son chef de service a décrété que les activités sociales spontanées entre collègues ne seraient plus tolérées. Terminé les lunchs d’équipe le vendredi midi. Fini les muffins mitonnés pour les collègues. Les activités sportives en dehors des heures de bureau? Oubliez ça! Ou alors abstenez-vous d’en parler autour de la machine à café le lendemain.

«La consigne était claire : arrêtez de fraterniser, c’est mal vu. Nous qui pensions que le dynamisme amical de notre équipe était plutôt à prendre comme exemple, quelle douche froide!» Choquée par le comportement des gestionnaires de son organisation, qui emploie par ailleurs plusieurs milliers de personnes, Nathalie a voulu partager son histoire, mais sans risquer de révéler son identité.

Judith (nom fictif) préfère aussi garder l’anonymat pour raconter son expérience de surveillance extrême au travail. Lors d’un mandat contractuel dans le monde des communications, elle a souffert du climat pourri que faisait régner une rédactrice en chef paranoïaque. «Chaque fois qu’un petit groupe d’employés décidaient d’aller luncher entre eux, la patronne en faisait venir un dans son bureau pour le questionner, comme pour un debriefing. Si une discussion survenait spontanément dans un coin du bureau, elle trouvait tout à coup un tas de papier dans lequel fouiller juste à côté, pour ne rien manquer de la conversation.»

Employés sous surveillance

À l’ère où les entreprises rivalisent de convivialité pour attirer des travailleurs qualifiés, ces exemples paraissent complètement déconnectés. Pourtant, les cas de gestionnaires rabat-joie seraient plus répandus qu’on pourrait le croire. «Ce ne sont malheureusement pas des exceptions. C’est vrai que des employeurs s’ingèrent encore dans la vie sociale de leurs employés. J’ai pu le constater dans certaines grandes entreprises», affirme Chantale Teasdale, directrice des ressources humaines chez Veg Pro International et membre de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés.

Certains patrons peuvent vous rendre malades. Attention!

Qu’est-ce qui peut bien motiver un patron à agir de la sorte? Luc Brunet, professeur en psychologie du travail à l’Université de Montréal, s’intéresse depuis longtemps à la dynamique des groupes non officiels dans les organisations. «Certains gestionnaires espèrent qu’en contrôlant leurs employés de manière serrée, ils obtiendront un meilleur rendement. D’autres craignent la formation de cliques susceptibles de contester le pouvoir de la direction ou d’agir de manière contraire aux intérêts de l’entreprise», dit-il.

Les limites du contrôle

Les patrons peuvent avoir des raisons légitimes de régir les activités sociales des employés :

> Les activités empiètent sur les heures rémunérées. Vous êtes payé pour travailler, après tout. Mais ce que vous faites avec vos collègues durant vos temps libres ne regarde que vous.

> Il y a un conflit d’intérêts. Une amitié très proche ou une relation amoureuse pourrait donner lieu à des entorses ou malversations, disons entre un fournisseur et un responsable des achats.

> Les activités sociales sont contraires aux valeurs de l’entreprise. Des employés de la SPCA qui iraient voir un combat de coqs, par exemple.

> L’activité enfreint un règlement interne. Certaines entreprises ont des codes de conduite très précis. Par exemple, elles interdisent aux employés de consommer de l’alcool sur les lieux de travail, y compris lorsqu’ils ne sont pas en service.

Sources : Chantale Teasdale, CRHA – Chantal Aurousseau, professeure, Département de communication sociale et publique, UQAM

Intrigues et manigances

Il arrive en effet que des alliances entre collègues menacent la bonne marche de l’organisation.

À titre de directrice des ressources humaines pour les boutiques de décoration Zone au Québec, Marie-Ève De Villers a déjà dû démanteler un clan qui pourrissait le climat de travail dans une succursale. Un gérant organisait des sorties avec des employés qu’il s’était fidélisés, mais en excluait d’autres délibérément, en plus de médire sur certains individus. «Les exclus se sont plaints, et malgré nos avertissements, la situation a perduré. Nous avons dû congédier le gérant, puis tous les membres de la clique!»

En pareil cas, les patrons ont raison de s’ingérer, confirme Chantale Teasdale. «Si ce sont toujours les mêmes personnes qui sont laissées pour compte, il faut que la direction intervienne et cherche à savoir ce qui se passe réellement. Y a-t-il un conflit latent? Une guerre de pouvoir?»

Les véritables cas de cabale contre la direction sont toutefois rarissimes, précise Luc Brunet. «Les liens sociaux au travail visent avant tout un but amical, et les groupes non officiels permettent d’évacuer une partie du stress relié au travail», dit-il. Empêcher les employés de fraterniser par crainte d’un hypothétique complot n’entraîne qu’amertume et insatisfaction. De toute façon, les employés trouveront une façon de se rencontrer à l’extérieur.

Jalousie…

Et si l’ingérence du patron servait à camoufler le fait que lui-même n’aime pas fraterniser?

«Il y a plusieurs types de gestionnaires. Certains sont habiles dans les rapports non officiels et vont proposer des 5 à 7 à leur équipe, par exemple. D’autres, au contraire, peuvent se sentir mal à l’aise dans ce genre d’activités au point de vouloir les abolir», fait valoir Chantal Aurousseau, professeure au Département de communication sociale et publique à l’UQAM.

C’est ce qui expliquerait en partie les consignes draconiennes reçues par Nathalie et ses collègues. «Nous avons appris que d’autres chefs d’équipe se sentaient obligés d’organiser des activités, puisque notre unité le faisait. Je trouve dommage que la direction ait choisi de limiter tout le monde simplement parce que certaines personnes ont moins d’initiative.» Depuis, son groupe continue d’organiser des sorties, mais évite d’en parler pendant les heures de bureau.

Pour Judith, la situation est devenue tellement étouffante qu’elle a choisi de rompre son contrat, pourtant lucratif. «J’ai appris que la qualité de l’ambiance et des relations humaines au travail avait autant, sinon plus, d’importance que l’argent!»

Doit-on inviter le boss?

Vous souhaitez inviter quelques amis du boulot à prendre une bière après le travail. Devriez-vous inclure votre supérieur?

La réponse de Chantal Aurousseau, professeure au Département de communication sociale et publique, à l’UQAM :

«Rien n’oblige un employé à inviter son patron. Un gestionnaire compétent comprendra très bien qu’il doit cultiver une saine distance avec ses subalternes. Si tout le monde était très, très proche, ça deviendrait impossible de faire des évaluations objectives. C’est parfois difficile pour les nouveaux cadres d’accepter qu’ils seront dorénavant exclus de certaines activités, surtout s’ils ont longtemps été de l’autre côté de la clôture, mais cette distance est essentielle. Certaines personnes qui ont des postes intermédiaires, comme les adjointes de direction, doivent aussi s’attendre à être parfois exclues en raison de leur allégeance première au patron.»

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