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Grèce : le troc pour pallier la crise économique

Des citoyens grecs se sont mis à utiliser des monnaies parallèles pour pallier la crise économique qui s’éternise dans leur pays. Un mouvement qui, s’il prend de l’ampleur, pourrait fragiliser la zone euro.

Sur une artère commerciale de Volos, une ville côtière de 144 000 habitants à près de 300 kilomètres au nord d’Athènes, la jolie vitrine d’un optométriste met en valeur les montures à la mode. À première vue, rien d’exceptionnel. Mais lorsqu’on regarde attentivement les étiquettes, on s’aperçoit qu’à côté des prix en euros se trouve la mention TEM. Les clients ordinaires l’ignorent, mais les adeptes du troc, eux, comprennent que le commerçant accepte une monnaie parallèle.

Une trentaine de villes et villages grecs utiliseraient de tels systèmes d’échanges. Pas étonnant compte tenu que le pays est en récession depuis six ans. En janvier dernier, le taux de chômage national atteignait 27,2 %, un record.

Créé à Volos en 2009, le TEM (Topiki Enalactiki Monada, ou monnaie alternative locale) comptait près de 1 200 utilisateurs à l’automne 2012. «Au départ, le TEM n’avait pas pour but de répondre à la crise, mais de promouvoir la solidarité. Peu à peu, avec l’appauvrissement, c’est devenu une option nécessaire», mentionne Euripides Siouras, un acupuncteur qui a mis le système en place avec quatre ou cinq autres bénévoles.

Système D

Le phénomène n’est pas unique à la Grèce, explique l’économiste français Jacques Sapir. «Ces monnaies locales ont connu des antécédents dans les périodes de grandes crises monétaires. On en a vu ainsi apparaître au cours des années 1930 à Wörgl en Autriche, lors de la chute du communisme en Russie ou plus récemment en Argentine.»

Le fonctionnement diffère d’un endroit à un autre, mais le principe est le même : un service rendu permet d’en obtenir un en retour. Pour le TEM, la valeur d’un service offert correspond à ce qu’il en coûterait en euros. Pour le «soleil», une autre monnaie parallèle utilisée dans la ville de Katerini, située dans le nord de la Grèce, tous les services ont la même valeur en temps. Une heure d’un médecin équivaut à une heure d’un coiffeur.

[…] le gouvernement ne nous donne aucune information […] on dirait bien que c’est à nous de trouver des solutions pour nous en sortir.
— Elleni Klavou, architecte et ingénieur

Afin d’avoir accès à ces systèmes, il suffit de s’inscrire en ligne ou à un bureau spécialement aménagé par des bénévoles. Ensuite, vous mentionnez ce que vous êtes prêt à faire. «Tout le monde est capable de rendre service, que ce soit garder des enfants, faire du ménage ou de la peinture», souligne Euripides Siouras. Lorsqu’un service est rendu, les bénévoles du TEM l’enregistrent dans un fichier central auquel tous les abonnés peuvent se référer par Internet.

La formule permet aussi d’échanger des produits. À Volos, deux fois par semaine dans une petite salle ou en plein air, des étals proposent des objets de toutes sortes et de la nourriture. «Ici, l’euro n’est pas accepté. Tout est affiché en TEM. C’est une manière d’obtenir des biens à moindre coût et, par la même occasion, on fait de la publicité pour recruter de nouveaux membres», explique Euripides Siouras.

Légal ou pas?

Ces monnaies virtuelles ne sont pas encore employées à grande échelle, et personne ne prétend qu’elles remplaceront totalement l’euro. Reste que leur existence amène des questionnements.

D’abord, le flou demeure quant à leur légalité. Les responsables du TEM ont beau avoir écrit au gouvernement pour connaître les modalités législatives d’un tel système, ils n’ont toujours pas obtenu de réponse.

Ensuite, lorsqu’on fait du troc, aucune taxe n’est perçue. Rien pour aider un État au bord de la faillite qui compte sur chaque euro pour se maintenir à flot. Des économistes craignent que si la pratique prend de l’ampleur, il pourrait s’ensuivre une chute plus dramatique du PIB et davantage d’endettement de l’État menant à un défaut de paiement.

Jacques Sapir en fait partie. Ce théoricien de l’économie, qui a pris publiquement position pour la «démondialisation», s’interroge aussi sur le futur de la zone euro. «C’est comme si une partie de la population et des entreprises grecques étaient déjà sorties de l’euro. La logique de cette situation est connue. La Grèce sera en défaut de paiement, probablement au printemps 2013, et elle sera amenée à sortir de l’euro pour retrouver son ancienne monnaie», prévoit-il.

Les conséquences d’un tel scénario sont imprévisibles. Certains économistes croient que ce précédent pourrait s’étendre à d’autres pays très endettés, comme l’Irlande, le Portugal, l’Espagne et l’Italie. D’autres anticipent des pertes importantes pour les créanciers européens, notamment les banques de France.

Pour sa part, Euripides Siouras est conscient qu’une monnaie parallèle peut avoir des effets pervers, mais d’un autre côté, il avoue que ses clients ne peuvent plus s’offrir ses services autrement. «Au lieu de me donner 20 euros, on me donne 20 TEM. Sans cela ma vie serait bien pire.»

Populaire à la campagne

Selon Jean-Philippe Delhaye, un Français vivant en Grèce depuis 17 ans et propriétaire d’une agence de voyages sur l’île de Crète, ce n’est pas d’hier que les Grecs s’adonnent au troc. «Ce mode d’économie était déjà bien présent chez les producteurs agricoles avant la crise. Cela fait partie des mentalités de donner un pourcentage de sa récolte pour payer l’usine de transformation, que ce soit du lait, du vin ou des olives.»

Le système soviétique, qui a ouvert jadis des écoles dans les campagnes, ne serait pas étranger à ce phénomène, ajoute-t-il. Par exemple, quand un producteur veut faire transformer son lait, il donne une partie de sa production au fromager au lieu de lui donner de l’argent comptant. La quantité qui sera échangée est déjà connue et le producteur n’essaie pas d’en donner moins que sa valeur marchande. «C’est une règle non écrite.»

Les milieux ruraux sont plus propices au troc étant donné que les gens se connaissent et respectent les règles du jeu, poursuit Jean-Philippe Delhaye. «Il faut que ce soit égalitaire, sinon cela fait rapidement le tour du village et la personne fautive sera ostracisée. En ville, l’individualisme rend ce type de solidarité plus difficile.»

La saison des échanges

Le troc a aussi sa haute saison en Grèce. En effet, le pays vit principalement du tourisme, de l’agriculture et de l’industrie maritime. En plein été, lorsque ces activités sont à leur maximum, le nombre de gens ayant recours au troc et aux monnaies virtuelles est à la baisse. C’est en novembre, avec le retour du temps froid et l’augmentation du chômage, que ce mode d’échange redevient populaire.

Troc ou pas, il demeure que l’avenir inquiète et personne ne sait comment va évoluer la situation économique du pays. C’est le cas d’Elleni Klavou, architecte et ingénieur à Pylos. «Je n’ai eu que trois contrats l’an passé. La situation est pire qu’avant et je me demande ce qui va arriver. Le plus gros problème, c’est que le gouvernement ne nous donne aucune information. C’est une joute politique dont nous sommes les pions, et on dirait bien que c’est à nous de trouver des solutions pour nous en sortir.»

Comme le dit le poème de l’écrivain grec Odysseas Elytis, Prix Nobel de la littérature en 1979, «si le printemps n’arrive pas, invente-le», et c’est justement ce que font une partie des 11 millions de Grecs en réinventant leur économie.

Grèce

  • Population : 10,7 millions
  • Population active : 5 millions
  • Taux de chômage : 27,2 % en janvier 2013
  • Croissance du PIB : -6 % en 2012 (217e rang mondial sur 220)
  • PIB par habitant : 25 100 USD (contre 41 500 USD au Canada)
  • Dette publique : 161 % du  PIB (3e rang mondial sur 220)

Source : CIA World Factbook

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