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Fonctionnaires argentins en attente de salaire

Le syndicat des employés de l'hôpital Principe de Asturias a organisé plusieurs marches pour faire pression sur l'administration municipale de Córdoba, qui tarde à verser les salaires. Photo : Lucas Roccia

Le syndicat des employés de l’hôpital Principe de Asturias a organisé plusieurs marches pour faire pression sur l’administration municipale de Córdoba, qui tarde à verser les salaires.
Photo : Lucas Roccia

En Argentine, travailler comme fonctionnaire veut souvent dire se passer de salaire pendant plusieurs mois. À l’origine du drame, un inextricable fouillis administratif.

Natalia Tamara Rosa ouvre une porte haute de trois mètres sur la pièce qu’elle loue à Buenos Aires, à la fois chambre, bureau et salon. L’endroit est bien aménagé et la femme de 27 ans est avenante, même s’il y a plus de 4 mois qu’aucun salaire ne lui a été versé. Elle n’est pourtant pas chômeuse, puisqu’elle travaille à temps plein à la coordination d’un programme du ministère fédéral de la Santé.

Un long fleuve tranquille, le travail de fonctionnaire? Faux, du moins pas en Argentine où, dans le secteur public, il est fréquent qu’un employé attende des mois avant d’être payé. Le fonctionnaire typiquement soumis à ces délais est jeune, en situation précaire et sans recours.

Mais pas seulement : les retards de paiement touchent aussi des travailleurs syndiqués. En banlieue de Córdoba, la capitale de la province du même nom, les 220 employés de l’hôpital Principe de Asturias ont dû patienter au minimum 8 mois pour recevoir un salaire après l’ouverture de l’établissement, en septembre 2011. Le budget d’exploitation qui devait venir de la municipalité n’arrivait tout simplement pas. Surtout, rien n’indique que la situation sera régularisée, puisque le nouveau personnel embauché en janvier 2013 n’avait toujours pas vu la couleur de son argent six mois plus tard, au moment de notre visite.

Marcela Paredes, médecin et déléguée syndicale des employés de l’hôpital, n’en peut plus : «C’est toujours comme ça, mais cette fois, c’est trop.» Son collègue gynécologue, soutien financier d’une famille, détient un record d’attente parmi le personnel 13 mois sans un sou.

Sans paie et sans filet

Chez Natalia Tamara Rosa, une pile de papiers disciplinée par une assiette repose sur une table. La jeune femme en tire un paquet en faisant la moue. «Voici mon contrat de merde.»

Les autorités repoussent le plus longtemps possible l’octroi d’un poste permanent pour éviter de payer les avantages sociaux de base.

Le document stipule que Natalia est travailleuse autonome. Selon les normes argentines, comme au Canada, cela signifie qu’elle loue ses services pour des tâches ou un temps déterminés, sans être assujettie au contrôle et à la direction d’un employeur. «Rien à voir avec mon travail ou celui de mes amis, qui sont à peu près tous dans la même situation que moi», dit-elle. Elle évoque des horaires imposés, des outils de travail qui appartiennent à l’employeur et une charge de travail digne d’une employée régulière.

Lorsqu’elle a demandé des explications à son employeur au sujet de son statut, on lui a répondu que le ministère de la Santé évitait ainsi les poursuites en justice en cas de renvoi. En effet, une travailleuse autonome ne peut techniquement être congédiée. Reste que, du jour au lendemain, l’État peut cesser de recourir à ses services.

Son cas semble devenu la norme. Le programme de santé de proximité territoriale pour lequel elle travaille existe depuis 4 ans et emploie 180 personnes. «Toutes ont signé ce contrat qui cache leur véritable relation d’emploi.»

Jorge Ahumada, professeur d’administration publique à l’Université nationale de Córdoba, estime que près de la moitié des travailleurs du secteur public argentin saute de contrat en contrat. Cette précarisation, observe-t-il, sévit depuis les années 1990. Les autorités repoussent le plus longtemps possible l’octroi d’un poste permanent pour éviter de payer les avantages sociaux de base ; caisse de retraite, assurance-maladie complémentaire au régime public ou protection contre le congédiement.

Ironie du sort, une enquête de l’Association des travailleurs de l’État avance que 65 % des employés du ministère du Travail, censé être un organe de contrôle, sont des travailleurs précarisés, qui souffrent par le fait même de délais de paiement. Le ministère du Travail a signalé au Magazine Jobboom qu’il ne répondait plus aux questions concernant ses fonctionnaires.

La docteure Marcela Paredes s'adresse à quelques employés pendant que le reste du personnel occupe une section de l'hôpital. Ils sont déclaré plusieurs grèves de quelques heures, question de ne pas compromettre la santé de leurs patients. Photo : Lucas Roccia

La docteure Marcela Paredes s’adresse à quelques employés pendant que le reste du personnel occupe une section de l’hôpital. Ils sont déclaré plusieurs grèves de quelques heures, question de ne pas compromettre la santé de leurs patients.
Photo : Lucas Roccia

La maison des fous

Les personnes touchées se plaignent d’un véritable enfer bureaucratique. En plus de devoir renouveler leur contrat de travail chaque année, il leur faut chaque fois se réinscrire sur une liste de paie, démarche qui relève du parcours du combattant, selon Maria Laura Prelooker, vieille habituée des retards de salaire. Enseignante de 49 ans, elle raconte la course aux signatures, le rictus au coin des lèvres : «C’est digne de Kafka, ça fait partie du folklore.» Occupant aujourd’hui un poste permanent, elle a vécu le cauchemar pendant 10 ans.

C’est désolant de constater que les gouvernements ne sont pas en mesure de faire face à des dépenses aussi prévisibles.
– Jorge Ahumada

Avocat en retard, personnel en vacances, secrétaire administrative mutée font partie des excuses invoquées pour justifier les délais d’inscription. Quand enfin la paperasse est en règle du côté de l’employé à forfait, les dépôts des budgets se font attendre de la part des administrations centrales.

Et toujours la même réponse en langue de bois à celui qui réclame son dû. «Les problèmes administratifs et techniques vont se résoudre dans les prochains jours», rapporte Maria Laura Prelooker, en imitant un robot.

Pour Jorge Ahumada, le phénomène laisse «entrevoir l’ampleur de la désorganisation des administrations publiques argentines. C’est désolant de constater que les gouvernements ne sont pas en mesure de faire face à des dépenses aussi prévisibles.»

Il précise que les municipalités sont les pires payeuses, mais les retards existent aussi au provincial et au fédéral, notamment dans les domaines connexes au travail social. Le gouvernement affiche périodiquement une volonté de régulariser la situation, mais aucune mesure concrète n’a encore été prise.

La vie sur pause

Comment se débrouillent les fonctionnaires tombés dans ces limbes? Accumuler suffisamment d’épargne pour tenir plusieurs mois relève de l’exploit, surtout en début de carrière. Maria Laura Prelooker se souvient d’avoir gratté les fonds du garde-manger plus d’une fois. Natalia Tamara Rosa, elle, arrive à économiser, mais ne cache pas devoir se priver de tout ce qui entre dans la catégorie loisirs.

Et quand l’aide des proches est épuisée, on s’enlise dans le crédit, comme d’ailleurs beaucoup d’Argentins. Au supermarché à Buenos Aires, la caissière demande systématiquement «en combien de versements sur votre carte?», même quand l’épicerie tient en un sac.

L’Argentine en chiffres

  • Population : 42,6 millions d’habitants
  • Taux d’alphabétisation : 98 %
  • Chômage : 7,2 %
  • PIB par habitant : 17 900 $ US (75e rang mondial)
  • Dette publique : 44,8 % du PIB (77e rang mondial)

Source : CIA The World Factbook (données pour 2012-2013)

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