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Entreprises collectives : le capitalisme apprivoisé

Membres du collectif de Chez Koumbit; Sébastien Grenier, Christian Maltais et Samuel Vanhove

Chez Koumbit, une boîte montréalaise qui offre des services Web, il n’y a pas de patron. Les membres du collectif – dont Sébastien Grenier, Christian Maltais et Samuel Vanhove – prennent les décisions ensemble.
Photo : David Simard

À l’ombre des entreprises traditionnelles, des organisations collectives font des affaires autrement, avec leurs propres règles. Éternelles marginales ou pionnières d’un nouvel équilibre?

«Veux-tu des gougounes en Phentex?» me demande Christian Maltais en me présentant trois paires de pantoufles aux couleurs variées.

Le chic pantalon noir rayé du grand gaillard détonne avec celles qu’il a déjà aux pieds – et avec les bureaux de l’entreprise Koumbit qu’il me fait visiter. Sur les murs sont exposées quelques affiches à saveur politique, comme celle du Printemps érable. Tout au fond, une chaise d’optométriste vintage a été transformée en bureau pour bosser debout. Çà et là, une dizaine de travailleurs s’affairent à des tables et des ordinateurs dépareillés. «Ça, c’est Matt. Là, c’est Christian, Guillaume, Julie, Stéphane…»

Ne cherchez pas le patron parmi eux, ni le bureau vitré d’un quelconque supérieur : Koumbit, qui offre des services de développement Web depuis 2004, est une boîte autogérée constituée en organisme à but non lucratif (OBNL). «Ici, chacun s’arrange pour être discipliné», explique Christian Maltais, qui assure la «permanence téléphonique». «Le patron super compétent dans son bureau, qui sait tout et qui voit tout, j’y crois pas. Pour moi, le patron, c’est un taouin qui fait de l’argent sur ton dos.»

Chez Koumbit, la vingtaine de travailleurs gagne le même salaire : 24 $ l’heure. Le but premier est d’aider les clients, surtout des organisations à vocation sociale, à s’approprier le Web pour pas trop cher. Les profits, c’est loin d’être un sujet de conversation courant. «Ce n’est pas dans la nature humaine de valoriser le profit, mais tout le monde adopte ce comportement parce qu’on n’a généralement pas le choix pour avancer dans la vie», estime le développeur Stéphane Lussier, installé sur un vieux canapé orange.

Koumbit fait dans l’économie sociale, même si Christian Maltais n’aime pas ce terme. Ça fait trop «politicien» à son goût. En gros, cela désigne l’activité économique qui n’appartient ni au secteur privé ni au public. Il s’agit de coopératives ou d’OBNL qui offrent des biens ou des services en faisant passer l’humain avant les profits. Ces organisations n’ont pas d’unique propriétaire ni d’actionnaires – la propriété est plutôt collective – et les décisions sont prises de façon démocratique.

Vous connaissez déjà plusieurs de ces entreprises collectives : Taxi Co-op, Zoo de Granby, Mountain Equipment Co-op, la Tohu ou encore le magasin de fournitures scolaires de votre université et le CPE de votre quartier, en plus de l’omniprésente caisse populaire. Il existe même une rôtisserie St-Hubert gérée par une coopérative de travailleurs à Laval!

Des vraies affaires

Une lubie d’idéalistes marginaux, l’économie sociale? Depuis la crise économique de 2008, nombre de chefs d’État ont martelé qu’il fallait «réformer» le capitalisme. Le président américain Barack Obama a créé le Social Innovation Fund en 2009 pour soutenir le secteur à but non lucratif, tandis que la France a tenu des états généraux de l’économie sociale en 2011, à l’initiative d’un ancien banquier et économiste. L’Organisation de coopération et de développement économiques s’intéresse aussi à cette question, tout comme la Commission européenne. Et les Nations Unies ont fait de 2012 l’année internationale des coopératives. Ce n’est donc pas un hasard si le thème de l’économie sociale a fait partie du discours inaugural de la première ministre Pauline Marois l’automne dernier.

«Vous voyez, ce n’est plus juste un petit gang de militants!» lance Nancy Neamtan, la présidente-directrice générale du Chantier de l’économie sociale, un organisme qui représente ce secteur depuis 1996. «Dans les années 70, 80 et 90, on nous disait que si l’entreprise privée créait de la richesse, il y aurait des retombées dans toute la société. On constate aujourd’hui que ce n’est pas vrai, avec l’écart entre les riches et les pauvres qui s’accroît.» L’économie sociale, au contraire, vise d’emblée à redistribuer la richesse, fait-elle valoir.

Une partie de la population a certainement perdu toute envie de faire un high five à la main invisible d’Adam Smith, ce principe dit naturel selon lequel l’individu qui agit en son propre intérêt sert indirectement le bien commun. «Les gens sont indignés de voir des entreprises annoncer le lundi qu’elles coupent 3 000 emplois et se réjouir le mardi d’une hausse de la valeur de l’action», remarque Denis Sirois, directeur général de la Corporation de développement économique communautaire (CDEC) Centre-Nord de Montréal, qui vient en aide aux entreprises de tous les types.

L’économie sociale est-elle une solution aux maux du système actuel?

Chose certaine, elle offre de la stabilité. «Lors de la crise économique, alors que des fonds traditionnels perdaient jusqu’à 30 % de valeur, celui de la Fiducie du Chantier de l’économie sociale n’a pas bougé, affirme Nancy Neamtan. C’est parce qu’on n’est pas dans la spéculation et les produits financiers; on est dans la vraie économie.»

Les entreprises collectives sont aussi plus durables : au Québec, 2 coopératives sur 5 franchissent le cap des 10 ans d’existence, tandis que 1 entreprise privée sur 5 y arrive, selon des données de 2008 du ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation (renommé depuis ministère des Finances et de l’Économie).

L’exception québécoise

Le Québec est bien placé pour profiter de cette solidité, car il détient une longueur d’avance en matière d’économie sociale : on y trouve notamment plus du tiers des 9 000 coopératives canadiennes, d’après les données du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité (CQCM). «L’économie québécoise est l’une des mieux pourvues en coopératives, coopérateurs et OBNL par habitant dans le monde, indique Marie J. Bouchard, titulaire de la Chaire de recherche en économie sociale du Canada de l’UQAM. On a des regroupements pour appuyer le mouvement, comme le CQCM et le Chantier de l’économie sociale, et des groupes sociaux sympathiques au secteur, notamment les syndicats. On a aussi des outils de financement et d’accompagnement, des centres de recherche et des programmes de formation. On est régulièrement invités en Europe pour présenter le modèle québécois.»

Ce serait en partie grâce à cet engouement si le Québec a mieux résisté que ses voisins à la dernière crise économique, selon Louis Favreau, sociologue et coauteur de l’ouvrage Économie et société, Pistes de sortie de crise (Presses de l’Université du Québec, 2011). «Le modèle québécois, historiquement, a su miser sur l’État et d’autres formes d’entrepreneuriat que celle du privé. La capitalisation [les moyens de financer les entreprises] est ainsi plus diversifiée, les acteurs en jeu sont plus nombreux, et donc les réponses aux problèmes liés à la crise sont plus complètes», explique le chercheur.

Selon les plus récentes estimations du Chantier de l’économie sociale, qui datent de 2002, la province compte 7 000 entreprises d’économie sociale employant plus de 125 000 personnes.

Si un portrait statistique récent fait toujours défaut, on note toutefois une effervescence de l’entrepreneuriat collectif au Québec depuis quelques années. Entre 1995 et 2009, le nombre de coopératives y a grimpé de 25 %, mais, surtout, leur chiffre d’affaires global a doublé, indique un rapport de 2012 du ministère des Finances et de l’Économie. «On constate une croissance très forte en économie sociale à la CDEC Centre-Nord, indique Denis Sirois. De plus en plus de jeunes veulent faire des affaires de façon collective. Ils veulent fonder une organisation qui leur ressemble, avec des valeurs humaines, comme au Café l’Artère, juste en bas.»

Deux étages sous le bureau de Denis Sirois, cette jeune coopérative de solidarité sert ce jour-là un sauté de tofu et un riz brun, un menu santé en parfait accord avec les valeurs un brin granos des membres de la coop.

Le secteur est «en transition», selon Stéphane Dupupet, du Regroupement économique et social du Sud-Ouest de Montréal, un organisme de soutien au développement économique du quartier. «Avant, les projets d’économie sociale naissaient directement de la sphère communautaire. Aujourd’hui, on voit plus de jeunes diplômés s’y intéresser. Ils ont de fortes compétences, mais ils connaissent moins le fonctionnement du milieu.» Sur son bureau atterrissent des projets dans des domaines de plus en plus diversifiés, allant de la technique de scène à l’entretien de conduits d’air.

La grande méconnue

Reste que le secteur est encore minoritaire : il ne compte que pour 8 % du PIB québécois, selon les estimations du Chantier de l’économie sociale. Pour en favoriser la croissance, plus d’outils financiers – autant qu’il y en a dans le privé – doivent être mis en place par les acteurs du milieu grâce à de nouveaux investissements de l’État, selon Nancy Neamtan. Les entreprises collectives en démarrage, par exemple, ont besoin de ressources adaptées, car elles n’intéressent pas les capital risqueurs avec leur potentiel de rendement loin de rivaliser avec celui des startups classiques. «On a aussi besoin d’avoir accès à du capital pour l’expansion des entreprises et pour les gros projets collectifs touchant les ressources naturelles, comme les parcs éoliens.» Il existe bien des outils de financement efficaces, comme la Fiducie du Chantier de l’économie sociale, le Réseau d’investissement social du Québec, la Caisse d’économie solidaire Desjardins et le programme Filaction du fonds de travailleurs de la CSN Fondaction, mais leurs moyens sont limités.

Pour le fondateur et éditeur du magazine canadien Adbusters, Kalle Lasn, tant que le modèle économique traditionnel va dominer, les entreprises collectives ne pourront pas prendre plus de place. Le révolutionnaire de 71 ans qui vit en Colombie-Britannique a contribué à déclencher le mouvement de contestation Occupy Wall Street avec un mot-clic sur Twitter et des affiches. «L’économie sociale est tenue à l’écart, beaucoup de gens ne savent même pas que ça existe! dit-il, de son débit effréné. On doit changer de paradigme, sinon mon épicerie coopérative, ici à Aldergrove, va peut-être réussir à accaparer 5-6 % du marché, mais sans plus.»

Dans les facultés d’économie, ajoute Kalle Lasn, on enseigne presque uniquement la pensée néoclassique, un courant qui analyse l’économie du point de vue strictement mathématique pour décrire des phénomènes comme l’offre et la demande. Son dernier livre, Meme Wars: The Creative Destruction of Neoclassical Economics (Adbusters, novembre 2012), propose aux étudiants en économie de remettre en cause le fonctionnement actuel et de découvrir les solutions de rechange. «Si on peut créer un enthousiasme autour des coops et d’autres options que l’entreprise capitaliste, là, ça pourra décoller», prédit l’éditeur.

L’économie sociale est effectivement un univers méconnu du grand public, «un secret bien gardé!» préfère dire Rachad Lawani, conseiller aux entreprises d’économie sociale à la Corporation de développement de l’Est (CDEST) de Montréal. Pourtant, il y a 8,8 millions de membres de coopératives au Québec (une personne peut être membre de plusieurs coops)!

Une étude menée dans cinq pays par Ipsos et la Chaire de relations publiques et communication marketing de l’UQAM et dévoilée l’automne dernier confirme qu’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir pour faire comprendre au public ce qu’est une coopérative. «Quand on demandait aux participants québécois de l’étude de citer des noms de coopératives, ils répondaient Québecor et Bombardier!» a raconté la professeure Nadège Broustau au journal L’UQAM.

Parlez-en à Mario Fortin. Quand ce gestionnaire de l’industrie du cinéma a été pressenti au début des années 2000 pour transformer le cinéma Dauphin en une entreprise d’économie sociale, il n’a pas hésité une seconde. L’établissement de la rue Beaubien, propriété d’Odeon, allait fermer, et des citoyens de Rosemont voulaient le sauver en le transformant en OBNL. La corporation de développement économique locale a proposé à Mario Fortin de mener le projet. «J’ai dit oui, raconte le moustachu au rire franc. Mais en rentrant chez moi, j’ai appelé une amie qui connaît ce genre de chose et lui ai demandé : c’est quoi ça, l’économie sociale?»

La fin de l’économie de pauvre

Le Cinéma Beaubien, avec ses cinq salles et ses sept séances par jour, est aujourd’hui beaucoup plus dynamique qu’à l’époque d’Odeon où il n’offrait qu’une représentation par jour dans l’une de ses deux salles. Il a créé environ 15 emplois additionnels, en plus de présenter des films québécois et d’auteur internationaux. Le cinéma Dauphin présentait surtout des superproductions américaines. Les surplus sont réinvestis dans l’organisme ou encore offerts aux employés sous la forme de bourses d’études. Des activités gratuites sont également proposées aux familles, à l’occasion. «Le cinéma est aussi un moteur de revitalisation du quartier, affirme Mario Fortin. Selon des sondages menés dans ses deux premières années d’exploitation, le chiffre d’affaires de certains commerces du quartier avait grimpé de 25 %.»

Ce cas déconstruit la perception de ceux qui voient l’économie sociale comme une «économie de pauvre». Idem pour les coopératives funéraires, qui ont échappé au rachat par des multinationales des salons québécois ces deux dernières décennies – la Fédération des coopératives funéraires est un important joueur dans son industrie, accaparant environ 16 % du marché local. Dans le commerce de détail, la Fripe-Prix Renaissance rivalise avec la multinationale Village des Valeurs. De son côté, Koumbit tire son épingle du jeu, avec de petits et gros clients, tel le parti politique Québec solidaire. «Koumbit est certainement aussi efficace qu’une boîte traditionnelle, sinon plus, pense Christian Maltais. À mon avis, on se fait beaucoup d’illusions sur l’efficacité du monde corporatif…»

L’étude de la Chaire de relations publiques et communication marketing de l’UQAM et d’Ipsos révélait toutefois que les consommateurs sont méfiants quand une coopérative devient trop grande. «Les gens ont du mal à concevoir qu’une entreprise puisse défendre la démocratie, l’engagement envers la communauté et le partage des profits tout en comptant des milliers de membres et en gérant des milliards de dollars», précise le rapport de recherche.

Le Mouvement Desjardins essuie régulièrement des critiques en ce sens. Ces dernières années, des membres, des maires, des analystes et son ancien président, Claude Béland, lui ont reproché de perdre son esprit coopératif ou de se comporter comme une banque traditionnelle, par exemple en fermant des guichets automatiques non rentables ou des services en région.

Mais cette perception est erronée, selon Gaston Bédard, directeur général par intérim du CQCM et aussi vice-président désigné, Relations avec les coopératives et les mutuelles, au Mouvement Desjardins. «On est souvent encore plus “coop” quand on est gros, dit-il. Dans une grande coopérative, t’as beaucoup de gens qui ont toutes sortes d’opinions et beaucoup d’instances locales, régionales, nationales pour représenter les membres. On y challenge beaucoup les organisations. Des fois, dans les assemblées générales de Desjardins, ça brasse pas à peu près, tout comme à La Coop fédérée ou chez Agropur! Le membre peut avoir l’impression qu’il est loin des décisions, mais il est très bien représenté.»

Louis Favreau émet un bémol. Enracinées depuis plusieurs décennies, les grandes coopératives québécoises ont su s’intégrer dans leur marché en complémentarité avec le secteur privé. Leurs dirigeants sont souvent issus des écoles de gestion «qui ne donnent pratiquement pas de formation sur le monde coopératif». Pour toutes ces raisons, elles fonctionnent parfois selon une logique d’affaires traditionnelle, plutôt que selon les valeurs coopératives. Cela dit, depuis la dernière crise économique, les grandes coopératives en ont profité pour se démarquer des acteurs qui ont causé le marasme, nuance le chercheur.

Quant aux organismes sans but lucratif, le principal risque lié à leur essor est de «devenir des sous-traitants, ou presque, du secteur public en fournissant des services à caractère public à moindre coût». Lorsqu’il est question de services sociaux, de santé ou d’éducation, estime Louis Favreau, le désengagement de l’État au profit de l’économie sociale n’est pas souhaitable si l’on veut assurer des services universels.

Montrer patte blanche

À quand une grande entreprise de construction, de génie-conseil ou d’asphaltage constituée en OBNL ou en coop au Québec? Avec les histoires et allégations de collusion dans l’industrie de la construction, le modèle de l’économie sociale, généralement plus transparent et plus démocratique que celui de l’entreprise privée, fait rêver. «On aurait peut-être pu en partie éviter le scandale des 30 % de coûts supplémentaires pour les contrats publics à Montréal s’il y avait eu plus de coopératives de travail en construction, avance Rachad Lawani, de la CDEST. Je ne dis pas que c’est la sainteté incarnée, mais le modèle de l’entreprise d’économie sociale limite les possibilités de tricherie parce que tu dois montrer ta culotte à tout le monde autour!»

Paul-Yvon Blanchette, secrétaire trésorier, Yohann Poitras, président, Pierre-Yves Rancourt, vice-président, des Constructions Ensemble.

Paul-Yvon Blanchette, secrétaire trésorier, Yohann Poitras, président, Pierre-Yves Rancourt, vice-président, des Constructions Ensemble. Fondée en 1986, l’entreprise ne s’est pas affichée en tant que coopérative avant 2012.
Photo : Guillaume D. Cyr

À plus petite échelle, par contre, le modèle collectif est déjà présent sur les chantiers. La coopérative de travail Les Constructions Ensemble a pignon sur rue depuis 1986 à Québec, dans le quartier Saint-Sauveur. Or, il aura fallu attendre à l’été 2012 pour que le terme «coopérative de travail» se retrouve sur les camions des menuisiers de l’entreprise générale en rénovation et construction.

Les membres craignaient de faire fuir la clientèle. «La construction, ce n’est pas comme vendre des pâtisseries à 3 $ : c’est poser une fenêtre pour 800-900 $, souligne un des fondateurs, Paul-Yvon Blanchette. Pour les grosses dépenses, les clients pensent à eux-mêmes, pas à ceux qu’ils engagent.» Il se souvient que, lorsqu’il a démarré l’entreprise avec des collègues, le commun des mortels croyait les coopératives juste bonnes à faire du travail cheap. Ou encore qu’elles pouvaient fermer sans crier gare «à cause du fantôme de la coopérative de tomates de Manseau», une importante organisation qui a fermé ses portes vers 1987.

Mais les membres d’une jeune coop en électricité de Québec, Courant Alternatif, les ont convaincus de sortir du placard. «Finalement, ça ne dérange pas les clients, vu qu’on est dans les affaires depuis longtemps. Je dirais même qu’ils ont plus confiance en nous que dans une entreprise privée quand ils nous laissent leur clé et qu’on fait les travaux pendant leur absence de la maison.»

Des sceptiques

À l’Institut économique de Montréal (IEDM), un think tank qui fait la promotion d’un État réduit, on est loin de voir l’économie sociale comme un modèle viable. L’entreprise privée, c’est ce qui fonctionne le mieux jusqu’à preuve du contraire, selon l’économiste Yanick Labrie. «Après une crise, il y a toujours un mouvement en faveur de l’économie sociale, mais c’est éphémère; ça ne parvient jamais à atteindre un seuil critique. Le modèle actuel a des failles, mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain!»

Si l’économie sociale n’arrive pas à se tailler une plus grande place dans l’économie québécoise, c’est parce que son fonctionnement repose principalement sur le financement de l’État, affirme-t-il. Vraiment?

Des entreprises d’économie sociale comptent effectivement sur des subventions récurrentes pour assurer leur survie. C’est le cas de certaines entreprises d’insertion sociale, où la production est confiée à une main-d’œuvre handicapée, par exemple. D’autres ont accès à des subventions ponctuelles. C’est le cas du Cinéma Beaubien, où les sièges ont récemment pu être remplacés grâce à une contribution publique (qui a couvert moins de 40 % des coûts totaux). Dans une étude menée en 2008 pour dresser un portrait de l’économie sociale à Montréal, Marie J. Bouchard a constaté que 51 % des revenus des entreprises d’économie sociale de la métropole proviennent de subventions ou de contrats publics.

Mais rien ne prouve que l’économie sociale soit davantage subventionnée que l’entreprise privée, selon la professeure. «Toute l’économie est soutenue par l’État!» Subventions de démarrage ou de développement, crédits d’impôt pour la recherche ou la formation, subventions salariales et prêts à faibles taux et, bien entendu, les contrats publics, sont autant d’outils qui soutiennent les entreprises privées au Québec.

«Quand une entreprise privée reçoit de l’argent du gouvernement pour le déneigement, on appelle ça un contrat. Quand un CPE reçoit des fonds publics pour garder un enfant, on parle de subventions! Il faut faire attention!» s’indigne Marie J. Bouchard.

Cela dit, l’IEDM est aussi contre les subventions aux entreprises privées…

Services essentiels

Il est vrai que les entreprises d’économie sociale investissent parfois dans des secteurs moins rentables. Mais sans elles, de nombreux besoins ne seraient pas satisfaits. «Le privé ne lancera jamais un Chic Resto Pop», illustre Denis Sirois, en parlant du restaurant montréalais qui offre des repas à prix modiques et qui donne de la formation à des assistés sociaux.

Il en va ainsi pour les commerces ruraux : peu lucratifs selon les standards de la grande entreprise, ils n’en sont pas moins essentiels pour ceux qui habitent autour. On compte des dizaines de coopératives de services de proximité dans les petites municipalités québécoises. À Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, une municipalité de 2 750 âmes dans les Laurentides, un groupe d’employés est en train d’acheter les stocks de l’épicerie Bonichoix où ils travaillent, processus qui devrait s’étaler jusqu’à l’été 2013. Pour l’instant, l’idée est d’exploiter l’entreprise en louant le bâtiment avec option d’achat.

Lorsque le commerce a été mis en vente il y a deux ans, ils ont voulu s’assurer que leurs emplois seraient conservés. «Pour le privé, ce n’est pas nécessairement une bonne affaire de venir acheter une épicerie comme ça, avec un marché limité», a raconté Nelson Johnson, un des employés qui menaient le projet l’automne dernier. «Un privé doit couper le plus possible pour en avoir plus dans ses poches. Nous, on voulait sauver notre épicerie.»

Ce type de transfert sera peut-être la clé de la réussite des PME québécoises au cours des prochaines années. Avec l’heure de la retraite qui approche pour les baby-boomers, des dizaines de milliers de propriétaires d’entreprise devront trouver un acheteur potentiel. Pourquoi ne pas chercher parmi leurs employés? «Ceux qui tiennent ces entreprises – sans vouloir offenser les propriétaires –, ce sont des employés, pense Gaston Bédard, du CQCM. Souvent, ce sont eux qui ont fait avancer l’entreprise dans ses dernières années. Mais ils n’ont pas le capital pour l’acheter. Il faut les aider à devenir propriétaires; tout le monde y gagnerait.»

Est-ce cela, «réformer» le capitalisme?

Enfin reconnue!

L’économie sociale a un grand besoin de reconnaissance pour croître davantage. À l’heure actuelle, rien ne réunit les différents types d’organisations collectives sur le plan juridique. Pour y remédier, le gouvernement du Québec a déposé le 19 mars dernier le projet de loi 27 sur l’économie sociale. Tous les ministères et organismes gouvernementaux seront touchés. «Ça veut dire que quand on va adopter une nouvelle mesure, une politique ou un nouveau programme au gouvernement du Québec, il va toujours falloir s’assurer que l’économie sociale est prise en compte», explique le ministre des Affaires municipales, Sylvain Gaudreault, responsable du dossier de l’économie sociale.

Cette loi ouvrirait aussi la porte à de futures politiques publiques pour soutenir et promouvoir cette partie de l’économie. «Mais ce n’est pas parce qu’on veut développer davantage l’économie sociale que ça va se faire au détriment des autres secteurs traditionnels de l’économie, pas du tout», a tenu à préciser le ministre.

Dans ce dossier

• Des citoyens se lancent dans l’éolien
• Un boulot social

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