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Entrepreneuriat : les affranchis

Le Québec vieillit rapidement. La moitié de ses entreprises verront leur propriétaire prendre leur retraite d’ici à cinq ans, selon la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante. Heureusement, l’entrepreneuriat québécois prend des formes nouvelles et prometteuses.

En 2005, 6,6 % des Québécois dirigeaient une entreprise établie contre 2,5 % en 2002, selon la Fondation de l’entrepreneurship. Et 685 000 Québécois songeaient à en créer une dans un proche avenir.

Nathaly Riverin, directrice du Centre de vigie et de recherche sur la culture entrepreneuriale de la Fondation de l’entrepreneurship, voit cette augmentation comme un bon augure et croit qu’il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. «Il faut inculquer le sens du risque et la persévérance en affaires aux Québécois, qui dépendent encore beaucoup des autres quand vient le temps de trouver un emploi et de le protéger.»

Selon elle, les changements de mentalité doivent s’implanter chez les jeunes dès l’école primaire. «Enfant, nous sommes éduqués à devenir de bons employés et à suivre les consignes à la lettre. Il faut plutôt parler aux jeunes de la possibilité de sortir des sentiers battus et de devenir de bons entrepreneurs. Dans chaque classe se trouvent des personnes qui en ont le potentiel», dit-elle.

Grâce au Défi de l’entrepreneuriat jeunesse, stratégie gouvernementale lancée par le gouvernement du ministre Charest en 2004, quelque 135 000 jeunes, du primaire au collégial, ont été initiés à la culture entrepreneuriale. La mise sur pied d’un réseau d’une centaine d’agents de sensibilisation a permis de promouvoir ces valeurs chez les jeunes de toutes les régions du Québec. «Les premiers résultats sont probants : l’envie d’entreprendre est tangible chez les jeunes qui ont été ciblés», observe Jean Carrier, chef entrepreneuriat par intérim au Secrétariat à la jeunesse.

Mais la formation des candidats adultes à l’entrepreneuriat est aussi déterminante. En moins d’un an, le programme Succès-Relève du Service d’aide aux jeunes entrepreneurs Montréal Métro a formé une soixantaine de participants dans le but de parer au manque de relève à la barre des entreprises. Leur apprentissage les a préparés à acquérir une entreprise existante. Les jeunes et les immigrants — ces derniers représentent 10 % des inscrits — constituent le noyau dur de ce groupe de futurs propriétaires d’entreprises.

Tendance au vert

Parmi les tendances de l’entrepreneuriat, le vert est populaire. «Les marchés bio et équitable s’ouvrent tant au consommateur qu’à l’entrepreneur. Les valeurs des jeunes se reflètent dans leurs choix d’affaires», remarque Nathaly Riverin.

À 32 ans, Guylaine Audet fait partie de cette mouvance. Elle dirige depuis trois ans Les soins corporels L’Herbier, à Mont-Saint-Grégoire. Elle vend ses produits pour le corps faits maison dans tout le Québec, en boutique et dans Internet. Naturopathe, adepte du bio avant l’heure, elle est fière d’avoir créé une entreprise qui lui ressemble. «Je pense avoir donné un sens à mon entreprise : mes produits servent de base pour faire une différence pour l’environnement.» En effet, ses onguents et crèmes sont certifiés biologiques, le papier des étiquettes est recyclé et les sacs sont biodégradables.

La progression de 5 % par année du nombre des travailleurs autonomes est due notamment à l’arrivée des baby-boomers qui quittent leur employeur pour devenir consultants.

Les entreprises d’économie sociale font aussi jaser. Répondant à un besoin économique ou social au sein de la collectivité, leur concept n’a rien de nouveau : Alphonse Desjardins en a eu l’initiative en créant une caisse populaire, à Lévis, au début du siècle dernier!

Selon les données du Chantier de l’économie sociale, il y a aujourd’hui 7 000 entreprises du genre dans la province et leurs profits représentent 8 % du PIB québécois. «Elles s’imposent en force depuis une dizaine d’années et suscitent un engouement, notamment chez les jeunes hautement scolarisés qui veulent sortir d’une logique de profit pur», note Marie-Hélène Méthé, directrice générale adjointe et responsable des liens avec les régions et les réseaux au Chantier de l’économie sociale.

Depuis son ouverture dans la capitale nationale, en 1999, L’Autre Jardin, premier hôtel d’économie sociale au Québec, embauche une douzaine d’employés issus de milieux défavorisés ou de l’immigration. Rentable depuis sa cinquième année d’existence, l’hôtel finance le Carrefour Tiers-Monde, un organisme sans but lucratif qui fait la promotion de la solidarité internationale. «C’est à la fois notre mission et notre mode de gestion humain qui font notre succès auprès de la clientèle», affirme Martin Beauvais, directeur par intérim.

 

Le ménage de ses affaires

En 1997, Suzie Lebel était préposée à l’entretien ménager à domicile pour Adèle, une entreprise d’entretien ménager résidentiel. En 2002, elle devenait la première franchisée de l’entreprise. «Je me sentais assez sûre de moi pour accepter la proposition de mon patron.»

L’institution bancaire, qui finançait déjà Adèle et en connaissait bien le concept, a accordé sans complications à Suzie un prêt de 19 000 $. Ces fonds lui ont permis d’acheter son équipement ménager et de s’approprier la moitié de la clientèle de la rive sud de Québec, qu’elle desservait déjà.

«Au bout des 15 premiers jours, j’ai signé mon propre chèque de paie. Sans la formule de la franchise, il aurait probablement fallu un bon moment avant que je gagne ma vie en lançant l’entreprise», estime-t-elle, contente de ne pas faire cavalier seul. En septembre 2007, elle soufflera les cinq bougies de ce qui est devenu sa fierté, étape à laquelle elle aura terminé de rembourser la totalité de son prêt de démarrage.

Travail d’équipe et sous-traitance

Autre vague de fond de l’entrepreneuriat : faire équipe. L’association de gens aux compétences complémentaires augmente les chances de survie d’une nouvelle entreprise. «Les partenaires utilisent leurs habiletés et leurs capitaux pour réaliser un projet d’entrepreneuriat plus solide, qui rassure les banques. La formule est nécessairement gagnante», soutient Nathaly Riverin. Les Laboratoires Mauves sont justement nés du pari d’une chimiste et d’un ingénieur qui ont jumelé leurs expertises : la santé et le développement durable. En 2001, ils ont mis au monde une entreprise qui distribue des produits de santé naturels jusqu’en Europe et au Japon, et qui double son chiffre d’affaires chaque année depuis sa création. «Sans association, ce grand rêve serait resté inatteignable», estime la cofondatrice, Catherine Dupuis.

Quant aux 55 ans et plus, ils ne veulent pas s’arrêter en si bon chemin. La progression de 5 % par année du nombre des travailleurs autonomes au Québec — ils sont actuellement 400 000 — est due notamment à l’arrivée des baby-boomers qui quittent leur employeur pour devenir consultants, d’après Stéphane Laforest, conseiller juridique à la Coalition des travailleuses et des travailleurs autonomes du Québec. Le phénomène se dessine tant chez les fonctionnaires que dans le secteur privé. «Plus de 70 % des travailleurs autonomes ont quitté un emploi de leur propre chef pour embrasser leur nouveau statut.»

C’est exactement ce qu’a fait Louise Arbique, ex-directrice du marketing français de Mountain Equipment Co-op. Après avoir piloté pendant cinq ans la francisation de cette entreprise canadienne, cette passionnée de langue et de culture québécoises a récemment décidé, à 55 ans, de fonder Francisation InterGlobe, un cabinet-conseil de francisation des entreprises étrangères. «Me mettre à la retraite serait du gâchis : je suis en pleine possession de mes moyens et je sais ce que j’ai à offrir à la société», dit-elle, qui a tablé sur l’association de compétences. Elle fait équipe avec Jean-Guy Latulippe, 50 ans, lui aussi ancien directeur du marketing d’une grande firme d’avocats. «Son esprit scientifique en affaires, associé à ma créativité, devrait nous mener loin», croit la présidente.

Du coup, la sous-traitance individuelle se développe aussi. Il y a une dizaine d’années, les emplois, comme les contrats, se faisaient plus rares. La tendance s’est aujourd’hui inversée. «À cause d’un manque de main-d’œuvre spécialisée flagrant, surtout dans les secteurs techniques, les entreprises ont de plus en plus de mal à dénicher des employés qualifiés. L’autonomie devient très intéressante pour les travailleurs dans un tel contexte», observe Stéphane Laforest.

Soyons francs

La franchise n’est pas en reste. Restaurants, quincailleries, commerces de produits naturels, de nourriture pour animaux, services ménagers ou aménagement paysager, le terrain de jeu des franchisés est vaste. Quelque 300 franchises colorent aujourd’hui le monde des affaires québécois dans 35 secteurs d’activité. «Les gens adhèrent à une formule qui a déjà une notoriété. Être seul à la barre tout en faisant partie d’un réseau se révèle rassurant, tant pour l’entrepreneur que pour les banques, pour qui les risques sont moins grands», observe Jacques Desforges, éditeur du magazine Québec Franchise. «La plupart des franchiseurs ont conclu des ententes de financement avec une institution. Si le franchisé en respecte les paramètres, son dossier sera considéré avec un a priori favorable», confirme Richard Drôlet, directeur de comptes au Centre financier aux entreprises Desjardins Rive-Sud.

Selon le Conseil québécois de la franchise, 7 PME sur 10 se voient rayées de la carte avant d’avoir fêté leurs 5 ans, alors que 6 franchises sur 10 sont toujours bien en vie. Toutefois, la prudence est de rigueur. Avant de s’emballer, mieux vaut vérifier auprès des franchisés déjà en affaires l’authenticité des promesses du franchiseur. La rentabilité annoncée est-elle réaliste? Les ententes proposées, en matière de publicité par exemple, sont-elles respectées? «Il faut bien connaître ses compétences ou sa résistance au travail, bien évaluer son budget de départ et les obligations financières à venir, ainsi que le temps qu’il restera pour la vie familiale. Ces aspects pèsent lourd dans la réussite de l’entreprise», estime Pierre Garceau, directeur général du Conseil québécois de la franchise.

Le franchisage constitue également une porte d’entrée en entrepreneuriat pour les immigrants, bien qu’aucun chiffre ne mesure le phénomène pour le moment. Le Conseil québécois de la franchise étudie actuellement, en collaboration avec les Caisses populaires Desjardins et la Chambre de commerce de Montréal, la possibilité de soutenir ces entrepreneurs grâce à un système de prêts et de formation adaptés. «Tout le monde serait gagnant, aussi bien économiquement que socialement, croit Pierre Garceau. Le succès financier des immigrants contribue au succès de leur intégration.»

 

Les dessous du pâté chinois

Informaticienne en mal d’un emploi, Lucie Wuang cherchait en 2004 une idée de génie, un plan sûr pour l’avenir. Malgré son absence d’expérience en restauration, elle s’est jetée à l’eau comme entrepreneure en acquérant une franchise du Café Vienne, rue Sainte-Catherine, à Montréal. «Je n’aurais pas été capable de tout gérer seule. En cas de mauvais pas, j’avais un modèle d’affaires auquel me référer.»

Coût de l’opération : 250 000 $; la moitié en capital familial, et l’autre moitié en prêt du franchiseur. Un seul bémol : l’encadrement de départ dépend en partie de l’engagement du franchiseur et du temps qu’il consacre aux nouveaux franchisés. Même si elle vivait au Canada depuis une dizaine d’années à l’ouverture de son café, cette Taïwanaise s’est sentie un peu dépassée quand est venu le temps de préparer un menu adapté aux goûts des Québécois.

Ayant toujours fréquenté le quartier chinois, elle a découvert avec surprise le feuilleté au poulet, la soupe à l’oignon et la version locale du pâté… chinois! À 35 ans, elle ne voit que des avantages à son statut de franchisée. «On fonctionne selon un modèle, mais avec un espace de créativité. Et si on travaille dur, les risques d’échec sont minimes.»

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