Navigation des articles

patrick-bellerose

Emplois à vendre

Messaoudi Seyfeddine (au centre) campe avec ses camarades chômeurs dans une ruelle de Tunis.
Photo : Patrick Bellerose

Pour les travailleurs tunisiens, la révolution de jasmin n’a pas tenu ses promesses. Le chômage reste une dure réalité et, dans les coulisses, là où règne la corruption, des emplois sont carrément à vendre.

Messaoudi Seyfeddine est fatigué. Depuis février, ce jeune homme de 25 ans campe avec une quarantaine de camarades dans l’impasse Virgile, une ruelle de Tunis attenante au siège du ministère de l’Éducation. Plusieurs toussent en raison des nuits passées dehors, dans le froid. D’autres sont de retour après avoir été hospitalisés à la suite d’une grève de la faim. Messaoudi, lui, a mal aux reins parce qu’il est sous-alimenté. Mais il refuse de quitter les lieux. «Pour aller où?» demande-t-il, résigné.

Tous titulaires d’un diplôme universitaire de deuxième cycle, ces «maîtrisards», tels qu’ils sont appelés là-bas, sont venus des quatre coins du pays pour tenter d’améliorer leur sort. Les manifestants exigent des postes au sein du ministère de l’Éducation, le plus grand employeur du pays, que ce soit à titre d’enseignants ou autres. Ils dénoncent aussi le fait que des fonctionnaires corrompus peuvent attribuer ces postes à des travailleurs moins qualifiés qu’eux. Car la corruption continue de brouiller le processus d’embauche.

Les manifestants de l’impasse Virgile ne sont pas les seuls à réclamer des changements concrets. La révolution de jasmin a un goût amer de lendemain de veille pour les chômeurs tunisiens – le taux de chômage atteint environ 15 % –, mais aussi pour les travailleurs. Partout au pays, des grévistes bloquent les routes ou manifestent sur leur lieu de travail. Ils réclament des augmentations de salaire allant parfois jusqu’à 70 % – le salaire mensuel moyen est de 412 dinars tunisiens (DT), soit 296 $ –, le départ d’un supérieur ou, pour ceux qui travaillent généralement à forfait, un emploi permanent.

De plus, le quart de la population – dont l’âge médian est de 29 ans – est sur les bancs d’école et cherchera un jour du travail. Le casse-tête de l’emploi est donc loin d’être résolu.

Le travail, la source

Rappelons que cette révolution historique a pris sa source dans le ras-le-bol des Tunisiens à l’égard du chômage endémique et de la corruption qui ronge les institutions. C’est un geste de désespoir qui a mis le feu aux poudres : Bouazizi, un jeune vendeur ambulant, s’est immolé en décembre dernier après s’être fait confisquer sa charrette et sa balance – ses seuls outils de travail – par la police. Bien qu’illégale, la vente à la sauvette de mille et un produits était pour Bouazizi – et de nombreux compatriotes – le seul moyen de subvenir aux besoins de sa famille. Son suicide a provoqué des manifestations dans toute la Tunisie. On connaît la suite : la flambée de contestation a mené, le 14 janvier, à la fuite du dictateur Ben Ali, au pouvoir depuis 23 ans.

«Mais la révolution n’a rien changé, constate Messaoudi Seyfeddine. Le chômage et la corruption sont toujours là.» Des magouilles découvertes par les manifestants de l’impasse Virgile le prouvent – et n’annoncent rien de reluisant.

Sur les 40 manifestants, ils sont une dizaine à vouloir prendre le large. Ils savent qu’une fois arrivés en Europe, ils devront vivre dans la clandestinité et accepter des petits boulots pour lesquels ils sont surqualifiés.

La scène est digne d’un film policier. Après avoir eu vent de l’existence d’un réseau clandestin permettant d’obtenir des postes en enseignement en échange d’importantes sommes d’argent, les maîtrisards ont tendu un piège à l’un de ses membres. Ils ont pris contact avec un intermédiaire et l’ont rencontré, munis d’un micro et d’une caméra cachée. L’homme a exposé les tarifs de façon précise : alors que le salaire annuel de base d’un enseignant universitaire s’élève à environ 9 600 DT (6 700 $), l’homme exigeait 10 000 DT (7 000 $) pour un tel poste, 7 000 DT (4 900 $) pour un poste d’instituteur (au primaire) ou 5 000 DT (3 500 $) pour devenir surveillant dans les collèges et lycées.

«Avant la révolution, j’aurais payé parce que c’était le système; il fallait avoir des relations et de l’argent pour obtenir un emploi, affirme l’un des manifestants, Khalfawi Mounir. Mais maintenant que Ben Ali est parti, nous espérions que la corruption serait une chose du passé.»

Les maîtrisards ont dénoncé le malfaiteur à la police. Celui-ci a été arrêté, de même qu’un complice. Une perquisition à son domicile a permis de découvrir une liste de 3 000 candidats qui auraient déjà acheté un poste pour l’an prochain. Les manifestants soupçonnent que le réseau compte plusieurs collaborateurs toujours actifs au sein du gouvernement.

Population surdiplômée

Au ministère de l’Éducation, Mohamed Sfar, l’attaché de presse du ministre, confirme l’arrestation de deux personnes dans cette affaire. «Mais celles-ci ne sont pas liées au gouvernement», assure-t-il. Il n’en dira pas plus, le dossier ayant été déféré au tribunal. Mohamed Sfar se dit cependant exaspéré par le siège des maîtrisards. «Je respecte leurs demandes, dit-il, mais pas leurs façons de faire. Il faut nous laisser le temps d’étudier leurs candidatures et de leur trouver des emplois en enseignement. Avec la révolution, tout le monde veut tout, tout de suite. Nous allons revoir le budget du gouvernement afin de pouvoir doubler le nombre d’emplois disponibles l’automne prochain : de 3 450 à 6 500», précise l’attaché de presse [NDLR : en enseignement ou ailleurs dans le ministère].

En attendant, pour les maîtrisards au chômage qui campent près du ministère comme pour les 150 000 autres que compte le pays, les perspectives d’emploi sont minces. Ironiquement, la population tunisienne souffre d’être surdiplômée. Grâce à la gratuité complète de l’éducation, une grande partie des Tunisiens poursuivent leurs études jusqu’au baccalauréat ou à la maîtrise. Conséquence : les métiers manuels sont délaissés. Le pays manque d’électriciens, de plombiers, de mécaniciens, etc.

«La formation professionnelle et technique est perçue comme un échec par les familles tunisiennes», constate Mohamed Sfar. À ce préjugé s’ajoutent des mesures populistes instaurées par le dictateur Ben Ali. «Il a diminué les exigences nécessaires pour accéder à l’université afin de plaire à la population», explique l’attaché de presse du ministre. Un taux de réussite scolaire plus élevé lui a aussi permis d’obtenir davantage de subventions du Fonds monétaire international.

Une chaloupe pour l’Europe

Sous leurs tentes, les maîtrisards de l’impasse Virgile tentent de s’encourager. Mais plusieurs ont perdu espoir et prévoient faire comme les quelque 25 000 Tunisiens qui ont rejoint l’Europe clandestinement depuis le début de la révolution. Comme des milliers de jeunes hommes avant eux, ils s’entasseront dans des chaloupes de pêcheurs en direction de Lampedusa, une île italienne située à 138 km des côtes tunisiennes.

Sur les 40 manifestants, ils sont une dizaine à vouloir prendre le large. Ils savent qu’une fois arrivés en Europe, ils devront vivre dans la clandestinité et accepter des petits boulots pour lesquels ils sont surqualifiés. Mais Saïdi Hafed, 30 ans, explique qu’il préfère laver la vaisselle en France que d’être chômeur en Tunisie. «La misère là-bas, dit-il, c’est mieux que la misère ici.»

commentez@jobboom.com

Partager