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Droit : faire sa chance dans un marché au ralenti

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Le marché du travail en droit est stable, mais demeure au ralenti, en particulier pour ceux qui cherchent un premier emploi. Petit tour d’horizon de la situation et quelques judicieux conseils pour tirer son épingle du jeu.

Tiré du magazine Les carrières du droit 2014.

«Le placement est stable en notariat depuis plusieurs années, mais trouver un bon stage demeure la responsabilité de l’étudiant», indique Me Marylène Carrier, notaire à la formation préadmission de la Chambre des notaires du Québec. La Chambre n’offre pas de service de placement comme tel, mais possède un site Web où étudiants et employeurs peuvent afficher curriculum vitæ et stages offerts. Cela permet de faciliter les contacts. Pour 2013, Marylène Carrier évalue le taux de placement en stage à 80 %, soit le même que l’an dernier.

Du côté de l’École du Barreau, on estime que près de 89 % des étudiants de l’année scolaire 2011-2012 avaient déniché un stage au 10 juin 2013, ce qui est un résultat prometteur. «De plus, 77 % d’entre eux ont déjà terminé leur stage avec succès», précise Me Laurette Laurin, directrice de l’École du Barreau et de la Formation continue du Barreau du Québec. Une tendance favorable semble aussi se dessiner pour les étudiants de la cohorte 2012-2013. Au 10 juin 2013, 36 % d’entre eux avaient déjà trouvé un stage. «C’est de bon augure pour le taux de placement des étudiants de cette cohorte, d’autant plus que plusieurs d’entre eux sont devenus admissibles au stage à peine un mois auparavant», ajoute Me Laurin.

Des cabinets conservateurs

Toutefois, les cabinets d’avocats, et particulièrement les cabinets d’affaires, souffrent encore de l’incertitude économique qui règne depuis 2008. Au Québec comme dans le reste du Canada, la situation est stable, mais n’a pas retrouvé la vigueur d’avant la récession. «Les cabinets ont appris, croit Me Caroline Haney, fondatrice et propriétaire de Recrutement juridique Haney. Ceux qui avaient embauché un grand nombre de stagiaires à cette époque n’avaient pu en garder qu’un ou deux une fois les stages terminés. Désormais, les cabinets sont beaucoup plus modérés quant au nombre de places offertes, mais les stagiaires ont plus de chances de décrocher un poste à la fin du stage.»

Selon John Ohnjec, directeur du bureau d’Ottawa de Robert Half Legal, une agence de recrutement spécialisée en droit, les cabinets d’affaires sont plus prudents parce qu’ils font face à un marché plus frileux depuis 2008. L’incertitude économique peut réduire de façon frappante le nombre de transactions pendant certaines périodes, rendant plus aléatoires les prévisions d’embauche. De leur côté, les entreprises cherchent à économiser, notamment en réduisant leurs frais juridiques. «De plus en plus d’entre elles embauchent leurs propres avocats pour traiter une partie de leurs dossiers juridiques à l’interne», note le recruteur.

La vie ne s’arrête pas aux grands cabinets. Les étudiants auraient intérêt à revoir leur stratégie et à faire preuve de plus d’ouverture d’esprit en cherchant leur stage. Cela leur permettrait de profiter
de belles occasions.
— Me Caroline Haney, propriétaire de Recrutement juridique Haney

Ces bouleversements du marché modifient le profil recherché chez les jeunes avocats. Les entreprises qui souhaitent développer leur propre service de contentieux recherchent des avocats polyvalents et généralistes. Ceux-ci devront être capables de naviguer dans plusieurs domaines, entre autres le droit du travail, la propriété intellectuelle ou les technologies de l’information et des communications. On leur demande aussi de posséder un bon sens du «diagnostic», notamment pour savoir quand rediriger une cause vers un cabinet externe. Les cabinets d’affaires, quant à eux, portent une plus grande attention aux habiletés entrepreneuriales des jeunes avocats. On veut des recrues qui créeront rapidement des réseaux de contacts et sauront trouver de nouveaux clients pour le cabinet. «Les candidats au stage doivent comprendre que le droit, c’est aussi une business, et qu’il faut savoir vendre ses services», lance Dominique Tardif, directrice du bureau montréalais de la firme de recrutement juridique ZSA.

Des connaissances recherchées

Les futurs avocats ont souvent tendance à faire une fixation sur les grands bureaux quand ils recherchent un stage. C’est une erreur, croit Caroline Haney. «La vie ne s’arrête pas aux grands cabinets, dit-elle. Les étudiants auraient intérêt à revoir leur stratégie et à faire preuve de plus d’ouverture d’esprit en cherchant leur stage. Cela leur permettrait de profiter de belles occasions.»

Ouvrir ses horizons en considérant de plus petits cabinets ou miser sur des champs de pratique comme le droit du travail et le litige peut en effet être un choix gagnant. «Lorsque l’économie va mal, davantage de contrats ne sont pas respectés, et les cas d’insolvabilité ou de conflits avec la main-d’œuvre sont plus fréquents», explique Dominique Tardif. Ces secteurs ne souffrent pas de la récession et offrent de belles occasions à qui cherche un stage.

D’autres expertises sont également très prisées parce qu’elles sont rares. Dominique Tardif mentionne notamment les avocats spécialisés en fiscalité, en droit de l’environnement, en droit de la propriété intellectuelle ou en TIC. Elle cite aussi les avocats réviseurs ou traducteurs, qui peaufinent les documents légaux que doivent obligatoirement rendre publics les compagnies cotées en bourse, ou même les avocats spécialisés en recherche clinique. «Je ne reçois pas des tonnes d’offres d’emploi dans ces secteurs, mais quand j’en reçois j’ai toujours beaucoup de difficulté à trouver quelqu’un pour les pourvoir», remarque-t-elle.

De son côté, Aminata Bal, coordonnatrice du Centre de développement professionnel à la Faculté de droit de l’Université de Montréal, avance que «le droit mène à tout», en citant des gens connus comme l’homme d’affaires Gilbert Rozon ou le journaliste de La Presse Yves Boisvert, qui ont fait leur droit à cette université. À l’écouter, la liste des lieux d’emploi semble infinie : municipalités, organismes de coopération internationale, tribunaux internationaux, éditeurs juridiques, médias, banques, ressources humaines, bureaux de coroner, etc.

Le document Regard du Barreau du Québec sur l’état de droit 2012. Bilan des interventions, publié en février 2013, détaille par ailleurs les différentes façons de pratiquer le droit : sur quelque 24 000 membres inscrits au Tableau de l’Ordre, 52 % sont en pratique privée (cabinets d’avocats), 21 % travaillent dans la fonction publique ou parapublique et 14 % exercent au sein d’entreprises privées.

Quant aux étudiants en notariat, ils ont tout intérêt à explorer les occasions en dehors de Montréal, car le marché de la métropole est un peu saturé, selon Aminata Bal. «En région, un certain nombre de bureaux ont à leur tête des notaires en fin de carrière qui cherchent de la relève, dit-elle. Les notaires pratiquant hors des grands centres peuvent aussi trouver de bonnes possibilités en droit agricole.»

Savoir se démarquer

Dans un marché du travail engourdi par l’incertitude économique, la première règle pour trouver un stage est de ne pas attendre à la dernière minute. Pourtant, de nombreux étudiants en notariat commettent l’erreur d’attendre, selon Marylène Carrier. «Dès qu’ils s’inscrivent en droit notarial, ils devraient commencer leur recherche, conseille-t-elle. Cela leur donnerait de meilleures chances d’obtenir le genre de stage qu’ils souhaitent.» Elle ajoute qu’il ne faut pas négliger son apparence et la façon de se présenter lors d’une entrevue. «Les clients doivent faire confiance à leur notaire, les employeurs rechercheront donc des jeunes qui semblent professionnels et inspirent confiance.»

Autre erreur à ne pas faire : manquer de flexibilité dans la pratique. La polyvalence est un atout fort apprécié des employeurs. «Il ne faut pas refuser de mandats, soutient Caroline Haney. Si vous faites du litige et que votre employeur vous demande d’aller plaider en droit de la famille ou de travailler sur la rédaction d’un contrat, faites-le!» conseille-t-elle. La polyvalence jouera en votre faveur, surtout dans un contexte où les cabinets limitent leurs embauches et peinent parfois à occuper tout leur monde.

Me Laurin met toutefois un bémol à la polyvalence tous azimuts. En effet, l’article 3.01.01 du Code de déontologie des avocats prévoit ceci : «Avant d’accepter de fournir un service professionnel, l’avocat doit tenir compte des limites de ses aptitudes, de ses connaissances ainsi que des moyens dont il dispose. Il ne doit pas, notamment entreprendre ou continuer la prestation d’un service professionnel pour lequel il n’est pas suffisamment préparé sans obtenir l’aide nécessaire.» Il faut donc faire preuve de discernement.

De son côté, Dominique Tardif juge que le curriculum vitæ n’est pas la seule chose qui compte pour impressionner un employeur, surtout en début de carrière. «Les “compétences douces” [soft skills] sont essentielles, notamment les habiletés relationnelles, la ténacité et la curiosité intellectuelle, dit-elle. Les cabinets recherchent des avocats qui sauront anticiper les besoins de leurs clients et aller au-delà de leurs attentes, et non des personnes qui se contenteront de donner le service minimal.»

Les attentes sont aussi élevées du côté des notaires, selon Marylène Carrier. «On demande aux stagiaires de faire le même travail que des notaires d’expérience, avec le même professionnalisme», note-t-elle. En notariat, la gestion des échéances est cruciale, et terminer à temps est un impératif. Marylène Carrier donne l’exemple du droit immobilier, où plusieurs transactions peuvent dépendre les unes des autres. Si l’une d’entre elles est retardée à cause d’un notaire qui a raté son échéance, c’est tout le reste qui se trouve bloqué, et une transaction peut carrément tomber à l’eau. À éviter absolument si on veut se faire un bon nom dans la profession…

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