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Devenir indispensable, un must

Photo : John Abbott

Photo : John Abbott

Si votre travail se limite à vous pointer à l’heure et à respecter des consignes, votre emploi est en danger. Telle est la prédiction que fait Seth Godin dans son plus récent livre, Linchpin: Are You Indispensable?, dont la traduction française paraît ce mois-ci*.

Auteur des livres à succès La vache violette, Tous les marketeurs sont des menteurs, et plus récemment de Tribes, Seth Godin fait figure de gourou dans le monde du marketing et des médias sociaux. Dans son dernier essai, il examine plutôt le monde du travail d’aujourd’hui. Son verdict? Pour assurer son avenir – et son revenu –, le travailleur doit désormais œuvrer comme un artiste, miser sur sa différence et innover.

Pour Seth Godin, il n’y a plus de doute : tout employé dont le boulot ne fait pas appel à l’imagination peut désormais être remplacé à moindre coût par une machine ou par une petite armée de travailleurs anonymes. C’est vrai dans le secteur manufacturier, qui délocalise vers l’étranger, mais aussi dans les bureaux : on trouve désormais sur le Web des sites où n’importe qui, n’importe où, peut soumissionner pour un contrat à la pièce en programmation, en recherche Internet ou encore en entrée de données.

Lui-même passé maître dans l’art de se démarquer, Seth Godin veut nous convaincre de devenir des pivots (linchpins) à notre tour, histoire de sauver nos emplois.

Q › Le titre de votre livre est Êtes-vous indispensable?. En quoi risquons-nous de ne plus l’être?
R ›
Pendant les 150 dernières années, le but des organisations était de trouver des travailleurs compétents et dociles au plus bas prix possible, afin de produire des bidules à grande échelle et ainsi maximiser leurs profits. On a donc lavé le cerveau de la population, à l’école et au travail, afin que la valeur la plus prisée soit le conformisme. Obéir aux consignes, rentrer dans le moule, ne pas faire rire de soi; cette attitude a été présentée comme un gage de réussite. En échange, l’entreprise vous garantissait un emploi et promettait de prendre soin de vous.

Mais depuis quelques années, l’économie a pris une direction différente. Les postes stables et bien payés, où il suffit de correspondre au profil recherché et de répondre aux attentes, c’est du passé.

Q › Pourtant, beaucoup de patrons se plaignent encore de ne pas trouver d’employés dociles.
R ›
C’est vrai. Mais dans toutes les organisations, on constate qu’il y a des «vedettes» – des personnes dont le travail est si précieux qu’on ne les embête jamais avec leur horaire ou la politique de congés. Ces personnes se démarquent et misent sur ce qui les rend uniques. Les patrons – en tout cas les bons – recherchent ces gens irremplaçables, parce que ce sont eux qui rendent l’entreprise irremplaçable.

Q › Comment devient-on un pivot (linchpin)?
R ›
Au lieu d’obéir aux consignes, faites du travail qui a un sens pour vous, fabriquez des œuvres d’art (et j’entends par «art» tout acte généreux ou toute interaction qui change la vie d’un autre être humain pour le mieux). Dans toutes les industries, les gens qui décident de se démarquer n’ont jamais besoin de CV et n’ont pas à s’inquiéter de perdre leur travail. Souvent, on bâtit même des organisations entières autour d’eux. J’ai passé beaucoup de temps à étudier le parcours de gens comme Steve Jobs d’Apple ou Steve Bezos d’Amazon. Il n’y a rien qui les différencie du reste d’entre nous à part le fait qu’ils ont décidé, un jour, d’essayer quelque chose de nouveau.

Q › Faut-il être un créateur ou avoir une personnalité artistique pour être un pivot?
R ›
Ce n’est pas nécessaire. American Airlines, par exemple, a un client très important qui prend des centaines de vols par année. Un jour, il a mentionné à la direction qu’une certaine préposée faisait toujours l’effort de lui fournir un service exceptionnel. Si American Airlines doit couper des postes demain matin, cette préposée sera la dernière à être renvoyée.

Et qu’a-t-elle fait pour devenir à ce point précieuse? Elle y a mis du cœur, c’est tout. Elle n’a pas traité ce client comme un autre appel à régler rapidement. Peut-être qu’elle a pris des nouvelles de sa famille. Peut-être qu’elle a senti qu’il passait une mauvaise journée et qu’elle a fait preuve d’encore plus de courtoisie. Mais ça ne fait pas partie de sa description de tâches. Il se peut même qu’elle ait agi d’une manière trop personnelle qui soit contraire au manuel d’instruction.

Q › Doit-on quitter son emploi pour devenir un pivot?
R ›
Pas du tout. Voici un exemple qui le confirme. La chaîne de dépanneurs 7-Eleven aux États-Unis s’est aperçue un jour que les ventes quotidiennes de café dans l’une de ses succursales de New York étaient dix fois plus élevées que la moyenne. Les dirigeants ont découvert qu’une employée, une femme de 70 ans nommée Dolores, se rappelait du prénom de chaque personne qui venait acheter du café. Dolores avait décidé de transformer cet emploi modeste au salaire minimum en occasion de se faire mille nouveaux amis. Si elle a été capable de transformer son boulot – que d’autres verraient comme minable – en quelque chose de stimulant, je suis convaincu que n’importe qui, dans n’importe quel bureau, en est capable.

Q › Pourquoi donner le meilleur de nous-même si les organisations ne veulent plus prendre soin de nous en retour?
R ›
Parce qu’il ne faut pas le faire pour l’entreprise. Il faut le faire pour soi. Musicien, vendeur ou mécanicien : chacun d’entre nous est un artiste à sa façon parce que nous avons besoin de créer des interactions qui transforment les autres et leur apportent du bonheur. Et dans l’économie d’aujourd’hui, il y a une forte demande pour des produits ou des services qui sont imprégnés de cette authenticité et de cette générosité. Il est donc fort probable que vous soyez mieux payé à donner le meilleur de vous-même qu’à rentrer dans le moule.

Q › Si les bénéfices sont si grands, pourquoi la plupart des gens ne sont-ils pas des pivots, alors?
R ›
Parce que notre cerveau est programmé pour craindre le changement. La résistance nous fera toujours opter pour la stabilité au détriment de l’innovation. Mais pourquoi passer 50 heures par semaine dans un boulot insatisfaisant où la seule récompense est de pouvoir vous enfuir en Jamaïque pour deux semaines de vacances par année?

* Êtes-vous indispensable? Éditions Transcontinental.

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