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Qatar : des universités en plein désert

Un petit émirat du golfe Persique voit grand. Le Qatar veut faire de la ville de Doha la capitale mondiale de l’éducation.

C’est l’heure du lunch à la Cité de l’éducation, à Doha. Pourtant, dans ce grand complexe universitaire où tout est neuf et ultra-propre, la sensation de vide est saisissante. À la cafétéria de l’Université Carnegie Mellon du Qatar, une franchise de la célèbre institution de Pittsburgh, en Pennsylvanie, il n’y a pas foule. À peine quelques jeunes femmes cassent-elles la croûte en bavardant. «C’est normal que vous ayez l’impression qu’il n’y a pas de vie ici! Il y a seulement une centaine d’étudiants dans cette université, et un peu plus de 2 000 sur tout le campus de la Cité de l’éducation», explique Amani Aldosari pendant sa pause-repas. Vêtue d’un voile et d’une longue abaya noire, cette femme de 35 ans travaille sur le campus, à l’Institut international de Doha pour les études sur la famille et le développement. «Il faudra du temps pour faire connaître la Cité auprès des Qataris et des jeunes des pays de la région», ajoute sa collègue Dana Ghassen Al Kahlout, resplendissante sous sa coiffe jaune.

Ouverte en 2003, la Cité de l’éducation est l’un des projets les plus ambitieux du Qatar. Cet immense campus de 14 km2 – un périmètre équivalent à celui de l’arrondissement Ville-Marie, à Montréal –, réunit six universités étrangères offrant des programmes renommés. Par exemple, la Virginia Commonwealth University propose notamment un programme d’arts et de graphisme; à la Northwestern University de Chicago, on enseigne les communications et le journalisme; et la Texas A&M University est spécialisée en ingénierie, en mécanique et en électricité. Depuis mars dernier, la prestigieuse école de commerce HEC Paris offre aussi un programme de MBA pour les cadres.

Retenir la main-d’œuvre

Le Qatar est l’un des pays les plus riches de la planète. En investissant dans l’éducation, il prépare l’ère de l’après-pétrole. «Conscient que ses ressources naturelles s’épuisent, le pays mise sur l’économie du savoir pour assurer son avenir», explique Selma Limam Mansar, professeure en communication à l’Université Carnegie Mellon du Qatar. «Quand il n’y aura plus de pétrole à exploiter, le Qatar devra continuer de se développer. Il doit donc former des médecins, des ingénieurs, des comptables et des informaticiens. Comme il en a les moyens, il construit des universités, des centres de recherche et offre des programmes scolaires de haut niveau», dit-elle.

Ce petit émirat du golfe Persique fait le pari d’investir dans les infrastructures et la formation afin d’attirer des compagnies étrangères et de pouvoir compter sur la main-d’œuvre locale. «Avec cette Cité, nous souhaitons former nos jeunes et nous assurer qu’ils restent au pays», indiquait en décembre dernier le Dr Abdullah bin Ali Al-Thani, vice-président de la Fondation du Qatar, un organisme qui finance la Cité de l’éducation. «Nous aurions les moyens d’envoyer nos jeunes étudier à l’étranger, mais nous risquons de ne jamais les voir revenir. Nous préférons donc attirer les universités étrangères ici», expliquait-il à l’occasion du World Innovation Summit for Education (WISE). Ce sommet international, dont la deuxième édition, à l’hiver 2010, se tenait à Doha, réunit des spécialistes et se veut en quelque sorte le Davos de l’éducation.

Des diplômes et des milliards //

Assis sur la troisième réserve de gaz naturel au monde et comptant d’importants gisements de pétrole, le Qatar s’est enrichi de façon fulgurante au cours de la dernière décennie. Outre la Cité de l’éducation, le gouvernement qatari s’est lancé dans une multitude de projets de construction : un nouvel aéroport, un musée d’art islamique, un centre de conférences et l’île artificielle The Pearl, qui rappelle les extravagantes îles en forme de palmier de Dubaï. Et ce n’est pas tout! En vue de la Coupe du monde de soccer de 2022, le Qatar compte bâtir 200 gratte-ciel, 12 stades, un métro, un port en eau profonde et un pont qui le reliera à Bahreïn. Une facture titanesque.

C’est aussi à coups de milliards de dollars que le Qatar a convaincu de prestigieuses universités étrangères – surtout américaines – de venir offrir leur expertise sur place. Aucune n’a déboursé un cent. Les bâtiments, le matériel, le salaire des professeurs, tout est payé par la Fondation du Qatar, dirigée et financée par la cheikha Mozah bint Nasser, la deuxième épouse de l’émir du pays, le cheikh Hamad ibn Khalifa al-Thani.

Depuis 1995, la «première dame» du pays a fait de l’éducation son cheval de bataille. Avec l’aide de son mari, elle a lancé une grande réforme de l’éducation, qui a rendu l’enseignement primaire et secondaire obligatoire et gratuit pour tous les Qataris, de même que pour les enfants des travailleurs immigrés, venus pour la plupart d’Asie. Les fillettes peuvent aussi désormais aller à l’école, ce qui était auparavant interdit. Mais les écoles publiques ne sont toujours pas mixtes. Filles et garçons fréquentent des établissements distincts.

Accueillir le changement //

À la Cité de l’éducation, qui se veut aussi un symbole d’ouverture sur le monde, cette séparation des sexes n’existe pas. Hommes et femmes suivent les mêmes cours. «La Cité donnera la chance aux jeunes femmes d’accéder plus facilement aux études supérieures et à un plus grand choix de programmes universitaires», note Buthaina Al Nuaimi, directrice du programme préuniversitaire à la Fondation du Qatar. «La partie n’est pas encore gagnée, mais les femmes pourront prendre plus de place sur le marché du travail dans les années à venir», poursuit-elle, sans vouloir élaborer davantage sur les rapports hommes-femmes qui règnent dans ce pays.

Car le Qatar demeure un État très conservateur. Aujourd’hui encore, toutes les femmes qataries sont voilées et elles sont nombreuses à porter le niqab, qui couvre tout le visage sauf les yeux. Avant les années 2000, la grande majorité d’entre elles restait confinée à la maison pour élever les enfants. Seuls les hommes pouvaient étudier ou partir travailler à l’étranger.

Depuis qu’elles ont décroché leur emploi à l’Institut international de Doha, installé à la Cité de l’éducation, Amani et Dana constatent que la société qatarie se transforme. «Avant, nous ne pouvions pas nous imaginer étudier, travailler et apprendre des langues», raconte Dana, dans un anglais parfait qu’elle a amélioré dans le cadre de son travail. «Avec l’arrivée des entreprises étrangères, les mentalités changent. Je peux, par exemple, travailler sans me cacher le visage et sans provoquer de scandale dans ma famille», ajoute Amani, qui s’exprime en français, une langue qu’elle a apprise en France alors qu’elle y séjournait avec son mari, un Français.

Cette jeunesse pleine d’espoir saura- t-elle assurer l’avenir d’un Qatar aux ambitions démesurées? Démesurées, car quand on se promène dans ce pays transformé en chantier à ciel ouvert, on se demande bien comment tous les projets seront rentabilisés. Qui viendra occuper les immeubles, jouer dans les stades? L’impression de vide qui règne à l’intérieur de la Cité de l’éducation est généralisée à l’ensemble de la capitale. Puisqu’il fait plus de 30 oC en hiver et de 50 oC en été, les passants se font rares dans les rues. Doha semble une ville désertique. Il faut dire que tout autour, le Qatar est un véritable désert.

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