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Des salariés à la rue

Le cas de Farshad Mohammadi, ce sans-abri abattu par la police dans le métro de Montréal en janvier dernier, a braqué l’attention du public sur les graves difficultés des itinérants : troubles mentaux, toxicomanie, isolement. Or il est moins connu que plusieurs d’entre eux sont aptes au travail. Certains ont d’ailleurs un emploi et d’autres, une qualification recherchée par les recruteurs. Panorama d’un inquiétant gaspillage de forces vives.

On ne saurait deviner que cet homme dans la quarantaine et d’un naturel calme a été sans domicile fixe pendant deux ans. L’histoire commence en 1998 : une séparation difficile, des frais d’avocat ruineux et la perte de la garde de son fils. Pour Stéphane Bélanger, programmeur de profession, ç’a été l’effondrement émotif et psychologique. L’alcool est devenu une béquille. Puis est arrivé l’absentéisme chronique. «Au travail, je ne pouvais plus soutenir l’efficacité qu’on me demandait, donc j’ai perdu mon emploi», raconte-t-il.

Après une période de chômage, il a dû quitter un logement devenu trop cher pour ses maigres prestations d’aide sociale. «J’ai été en colocation, mais ça n’a pas fonctionné.» Bref, de fil en aiguille, il s’est retrouvé à la rue.

Phénomène en hausse

Des Stéphane Bélanger, il y en a des milliers au Québec. Les intervenants qui aident les sans-abri sont unanimes : environ 50 % des personnes actuellement sans domicile fixe ont une histoire professionnelle et des compétences en emploi. Richard Chrétien, directeur de l’organisme de réinsertion Le Sac à Dos, est impressionné par leur parcours. «On voit des gens de toutes les professions, des anciens militaires, des employés d’usine, et même des ingénieurs ou des professeurs d’université», évoque-t-il.

Il n’existe pas de données précises sur la situation des sans-logis au Québec – la dernière étude à ce sujet, qui date de plus de 10 ans, estimait leur nombre à presque 12 700 seulement à Montréal. Dans tout le Québec, ils seraient aujourd’hui 50 000, évalue le coordonnateur du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), Pierre Gaudreau. Or certains indices montrent que leur nombre va en croissant.

Selon la division Développement social et diversité de la Ville de Montréal, le nombre de nuitées dans les refuges pour hommes a augmenté de 4,5 % entre 2009 et 2010. Du côté des femmes, cette croissance a atteint 30 %. (Les causes exactes de cette poussée chez les femmes sont encore peu connues. En général, selon le RAPSIM, c’est la violence conjugale, en plus des facteurs économiques, qui les pousse à la rue. Il faut toutefois noter qu’elles ne forment que le quart des sans-logis.)

«Puisque l’itinérance a tendance à refléter sur le tard les crises économiques, on peut émettre l’hypothèse que ces statistiques s’aggraveront dans les prochaines années», conclut une étude sur le logement réalisée en 2010 par l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS).

Des travailleurs sans logis

Intervenante psychosociale au Centre de santé et de services sociaux (CSSS) Jeanne-Mance, Francine Côté observe la montée d’une nouvelle sorte de pauvreté. «On voit des personnes payées au salaire minimum qui habitent dans des refuges, car elles n’arrivent pas financièrement. Comme vous et moi, elles se lèvent tous les matins pour aller travailler, mais sont sans domicile fixe.»

Le constat est similaire dans les banques alimentaires. «Beaucoup de travailleurs viennent chercher des aliments à prix réduit chez nous», dit Jeannelle Bouffard, la directrice du Carrefour d’alimentation et de partage Saint-Barnabé, situé dans Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal. «Avec un salaire de moins de 12 $ l’heure, c’est très difficile d’arriver. Les gens sont gênés de venir, mais ils le font parce que c’est leur dernier recours», se désole-t-elle.

«De plus en plus de personnes connaissent la pauvreté malgré le fait qu’elles travaillent, confirme Philippe Hurteau, chercheur à l’IRIS. Ce sont généralement des travailleurs peu qualifiés, peu diplômés, peu rémunérés et qui accumulent des dettes.»

Cela s’explique par l’augmentation générale du coût de la vie, mais aussi par la dévalorisation des conditions de travail des salariés moins diplômés, soutient-il. Par exemple, avec les délocalisations et les fermetures d’usines québécoises, des travailleurs manufacturiers peu diplômés sont passés d’un emploi syndiqué à un job précaire et moins bien payé dans le secteur des services de base, comme la vente au détail. Pour conserver le même niveau de vie, ils s’endettent. «L’accumulation de dettes est un facteur de découragement, surtout lorsque cela s’accompagne d’une série d’échecs personnels, dit Richard Chrétien. Pour certaines personnes, la rue devient une solution aux problèmes financiers.»

Des facteurs psychologiques

La rue guette aussi des travailleurs qui gagnent bien leur vie. Derrière une perte d’emploi suivie d’une perte de logement, il y a souvent un traumatisme, explique Francine Côté. «Il y a des gens qui ont eu des accidents de travail, des blessures physiques, des maladies, des deuils successifs, des phobies, de l’anxiété, des dépressions, énumère-t-elle. J’ai vu des personnes qui ont été fonctionnelles pendant 20 ans se retrouver, après un coup dur, dans une petite chambre miteuse, en dépression et licenciés pour troubles du comportement.»

Martin Pelletier, 32 ans, a connu une dégringolade qui l’a mené de la banlieue jusqu’à La Maison du Père, un refuge du centre-ville de Montréal. «J’ai occupé plusieurs emplois, entre autres dans la construction, avant de vivre plusieurs deuils et une rupture très difficile avec ma blonde.» En proie à un stress intense, il s’est tourné vers la drogue. «Je manquais des journées de travail et je n’étais plus aussi performant qu’au moment de mon embauche», raconte-t-il. On l’a congédié, point à la ligne.

Rétrospectivement, Martin croit que son milieu de travail aurait dû le soutenir. «Si mon employeur m’avait suggéré d’aller voir un psychologue, je n’aurais sûrement pas perdu mon emploi et j’aurais pu éviter la rue. Mais c’était comme s’il s’en balançait de ce qui m’arrivait», évoque-t-il.

Un monde sans pitié

La solidarité n’est plus ce qu’elle était dans les milieux de travail, renchérit Alain Fafard, ingénieur retraité et gestionnaire au Sac à Dos. «Quand j’ai débuté dans les années 1980, l’entraide était une valeur implicite que tout le monde respectait. Lors de la récession des années 1990, j’ai vu l’esprit de famille se dégrader au sein de la profession. En 2009, il y a eu d’importantes coupes de personnel, et je me suis retrouvé sur appel. Dans ces conditions, la compétition entre les employés augmente», témoigne-t-il.

De là à dire que certains contextes de travail peuvent précipiter la chute, il n’y a qu’un pas. «Aujourd’hui, dès qu’on fait une entrevue, on se fait dire : “Préparez-vous à travailler 80 heures par semaine”, remarque Alain Fafard. Certains projets dans le Nord-du-Québec prévoient des horaires de 22 jours sans congé. Dans ces conditions-là, on risque le burn-out

Or, tous les travailleurs n’ont pas accès à des avantages sociaux en cas de coup dur. Les travailleurs autonomes et ceux qui ont des emplois précaires, n’ont que peu de recours. À Montréal, un chômeur doit avoir travaillé l’équivalent de cinq mois à temps complet pour être admissible à l’assurance-emploi. Pour ceux qui ne satisfont pas à cette condition, il reste l’aide sociale, qui fournit en moyenne 722 $ par mois. Mais dans la métropole, le prix moyen d’un logement pour une personne s’élève à un peu plus de 600 $ par mois, sans compter le chauffage, l’électricité, la nourriture et les dépenses personnelles. Même le logement peut donc devenir inaccessible pour les plus malchanceux.

Lente remontée

Les organismes communautaires et les programmes sociaux viennent heureusement en aide à ceux qui ont tout perdu – bien qu’avec des moyens limités. Stéphane Bélanger a fréquenté le Centre Dollard-Cormier pour apprendre à gérer sa consommation d’alcool. Ensuite, un programme gouvernemental provincial (récemment aboli) lui a permis de recevoir un supplément de 130 $ sur son chèque d’aide sociale en plus d’une carte d’autobus, moyennant 20 heures par semaine de travaux au sein d’un organisme communautaire. Stéphane a servi le café, fait l’entretien des locaux, travaillé aux cuisines et à la buanderie. C’est ainsi qu’il a pu quitter le refuge pour une chambre à lui. Puis il a participé à un deuxième programme de réinsertion au Sac à Dos, où il travaille aujourd’hui comme informaticien.

Pour sa part, Martin Pelletier s’est vu proposer un projet par l’intervenant qui le suivait à La Maison du Père : travailler au Quartier des spectacles comme opérateur de chariot élévateur, dans le cadre d’une initiative de réinsertion pilotée par la Société de développement social de Ville-Marie. «À ce moment-là, je commençais à mieux me sentir, alors j’ai décidé de vaincre la paresse qui s’était installée et d’aller travailler. Cela m’a poussé à reconstruire ma vie», reconnaît-il. Martin a été sans domicile fixe pendant près d’un an. Aujourd’hui, il est employé par le Partenariat du Quartier des spectacles. Lui et sa nouvelle conjointe attendent leur premier enfant.

Les histoires de Stéphane et de Martin donnent espoir, mais pour eux comme pour d’autres, le temps perdu est difficile à rattraper. Au CSSS Jeanne-Mance, Francine Côté fait remarquer qu’une personne peut avoir besoin de plusieurs années avant de se reprendre en main, surtout si elle a connu l’itinérance pendant une longue période. «Dans la rue, les gens développent des comportements à risque judiciaire ou physique, comme le vol à l’étalage, la prostitution ou la consommation de drogues. Des maladies ou des problèmes d’ordre psychologique peuvent être ainsi créés, et cela complique la réinsertion.» Un long détour que toute la société gagnerait à empêcher…

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