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Des nouvelles de Bruno Blanchet

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Il y a cinq ans, je rentrais d’une sabbatique en Asie et en Espagne, 12 mois passés seule avec mes rêves de bohème et mon sac au dos. Ce fut l’année de ma vie durant laquelle je me suis sentie le plus éveillée. Mais je me suis depuis rendormie.

Après tant d’années à chercher le vent, me voilà devenue casanière et lourde d’obligations : boulot, auto, hypo… Je ne me plains pas. C’est même confortable. Sauf que j’ai l’impression d’être un paquebot ancré au port, dos à l’horizon, pour de bon.

Alors quand je l’ai aperçu rigoler au bar avec de vieux chums, j’ai crû rêver pour la première fois depuis longtemps. Bruno Blanchet! Dix ans de cavale et des centaines d’aventures racontées dans des chroniques publiées dans La Presse jusqu’en 2010. Voilà un bout de temps qu’il est disparu du radar…

Je me suis dirigée vers lui. Cinq minutes plus tard, j’inscrivais mon nom dans son agenda chargé; un véritable marathon médiatique se préparait en vue du lancement de son quatrième livre, L’ultime frousse autour du monde. «De quoi vas-tu vouloir discuter? m’a-t-il demandé. De tout, mais pas de ton livre!» Il avait souri.

Maintenant sédentaire, il a une blonde et il sert de la poutine… à Bangkok!

Quelques jours plus tard, on se retrouve donc dans ce même café-bar du Plateau Mont-Royal, son «ancien salon». Du temps qu’il vivait dans la métropole, il habitait juste derrière. Et c’est encore «le premier bar où il débarque quand il est en ville». Apparemment, la veille, il y avait veillé. «Je vais essayer de ne pas dire autant de niaiseries qu’hier soir!» lance-t-il en riant au serveur qui nous apporte nos bières fraîches. Puis, malgré plusieurs entrevues accordées ce jour-là, il plonge ses billes brunes dans les miennes, comme un vieil ami fatigué qui s’apprête à vous raconter sa journée.

«Je ne sais pas pourquoi les salons du livre ne sont pas en juillet», soupire-t-il, faisant référence à la slush collante qui tombe du ciel dehors… De quoi donner le goût à n’importe qui de s’exiler pour de bon. Et c’est exactement ce qu’il a fini par faire ce globetrotteur : maintenant sédentaire, il a une blonde et il sert de la poutine… à Bangkok!

Vrai que dans cette plaque tournante du tourisme en Asie, tout ce qui manquait était un restaurant où on peut manger «des vrais bons burgers comme ceux de La Paryse, de la bouffe d’ici, écouter du Avec pas d’casque et regarder une game du Canadien». Il y a moins d’un an, Bruno et sa copine thaïlandaise l’ont fait, pour le plaisir et pour le business. «L’idée était de créer un endroit où les Québécois de passage pourraient faire des get together.» Et ça a collé. «Après une certaine heure, les tables se collent, le monde se jase. On est même numéro un à Bangkok sur TripAdvisor!»

J’imagine bien l’endroit. Pour y avoir passé pas mal de temps durant ma sabbatique, le quartier des voyageurs de Bangkok est une enfilade d’auberges bon marché, de boîtes de nuit et de restos rudimentaires flanqués de quelques tables et chaises où on sert les incontournables pad thaïs, mais aussi des shish-taouks, des schnitzel israéliens et des mets rapides des quatre coins du monde. Même que si on ne s’aventure pas hors de ce quartier, on pourrait ne jamais se croire à Bangkok.

Vive le dépaysement, direz-vous! Mais Bruno, qui a visité des tas de pays dont j’ignore même l’existence, me rassure. Ce type de ghettos, où les voyageurs ne socialisent qu’entre eux, sont surtout concentrés en Asie. «Ailleurs, en Afrique par exemple, on est dans le vrai monde. Et ça peut être rough, comme à Dakar…, glisse-t-il tout bas, le regard au loin, accroché à un souvenir.

Peu importe le lieu, pour se dépayser, il s’agit de vouloir, de voyager juste « à côté » de la track des touristes, même pas besoin d’aller loin, dit Bruno. «Par exemple, à seulement cinq rues du ghetto des voyageurs à Bangkok, on est déjà plus en Thaïlande. Les fruits sont moins chers, il y a juste des Thaïlandais. À une heure de Bangkok, on n’est plus chez nous pantoute. C’est un autre monde.» Et l’ultime dépaysement, c’est le centre la Chine. «Là, good luck! Quand tu arrives à te rendre d’un point A à un point B, tu as vraiment l’impression d’avoir voyagé.»

De toute façon, ajoute-t-il, «même s’il y a des Dunkin ou des McDo partout dans le monde, apprendre quelque chose reste un dépaysement suffisant».

Apprendre. Voilà un élément clé de la nouvelle équation de Bruno. Comme quoi «ce clown de Rosemont», qui a réussi à gagner sa vie en faisant le tour du monde, apprend encore un tas de trucs. Même la boxe thaï. «Quel vieux con je suis! Je vais avoir cinquante ans… Des fois, je me fais peur!» Il maîtrise désormais bien le thaï, «une langue musicale, extrêmement difficile, sans passé, ni présent, ni futur».

Le langage parfait pour quelqu’un qui, comme lui, cherche à vivre dans l’instant présent. Et qui est en quête d’une nouvelle façon de voyager, tant sur la planète que dans sa propre vie.

«J’ai participé à une série télé sur le tourisme durable et j’ai pris conscience que même lui a des répercussions sur les sociétés.» Il donne en exemple «un beau petit village de maisons sur pilotis», parfaitement adapté à son environnement. À la suite d’une expérience de tourisme durable, le lieu s’est peuplé de maisons en béton. «Frettes la nuit, chaudes le jour, la pire affaire dans ce climat.»

«À partir du moment où tu introduis des billets verts dans une culture qui ne vivait que de troc, ça change radicalement la mentalité et la vie des gens.» Il réfléchit maintenant à la façon de voyager «sans fucker la patente». «Le voyage, ce n’est pas des montagnes ou des pyramides. C’est éviter d’être de passage. Si tu restes deux jours à un endroit pour voir ce qu’il y a à voir, les habitants te voient comme un portefeuille sur deux pattes. Ils n’ont pas d’intérêt envers toi parce que tu n’en as pas envers eux. Quand tu restes un peu, cette relation change rapidement.»

Désormais, il voyage donc «pour de bon», dit-il. «En Thaïlande, j’ai une maison, une famille, des amis, un travail, sauf qu’en même temps que je m’enracine là-bas, je me déracine d’ailleurs, et d’ici. En vivant dans une nouvelle culture, je me suis “déculturé”. C’est weird

Comme quoi le voyage, quel qu’il soit, n’est jamais sans conséquences. Parfois économiques, environnementales, personnelles… voire gastronomiques. Bientôt un concours de la meilleure poutine en Asie, Bruno?

Questions en rafale

Qu’est-ce qui vient spontanément en tête à Bruno Blanchet quand il entend…

Cash et capitalisme : «Un mal nécessaire».

Changements climatiques : Soupir. «Ça paraît dans les fonds marins. Les coraux, ils sont rendus blancs…»

Lonely Planet : «Un autre mal nécessaire. Après avoir lu leurs sections Dangers and annoyances, tu ne veux plus sortir de ta salle de bain».

Steven Harper : «Je ne le connais pas du tout. Il est arrivé au pouvoir, j’étais déjà parti.» Mais il a la réputation d’avoir massacré l’image du Canada à l’étranger. Ailleurs, personne ne t’en parle? «Non.»

Corruption : «Partout».

Démocratie : «Nulle part».

Médias : «Big Brother… On a eu longtemps peur de lui, on pensait qu’il allait venir de l’extérieur, mais on s’est fait avoir. On est tous des petits Brothers.»

Téléphones intelligents : «Ils rendent les gens bêtes».

Toilettes : «La pire que j’ai vu dans le monde, c’est en Mongolie : derrière un restaurant, pas de murs, juste un trou de deux mètres par deux mètres et deux planches. Tu embarques sur les planches, tu te retournes, tu squattes et tu essaies de viser comme il faut entre les deux en ne perdant pas l’équilibre. Tu ne veux surtout pas tomber là-dedans… Quand j’ai vu l’installation, j’ai dit : «Ils ne sont pas sérieux! Eh oui…»

Bon voyage!

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