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Des métiers mal aimés

Tout le monde maudit l’inspecteur des impôts et le préposé aux contraventions. Ces travailleurs ont maintenant de la compagnie : l’ingénieur des sables bitumineux, le vendeur de Hummer ou encore le fabricant de styromousse, tous employés des méchantes industries qui contribuent à polluer la planète.

Après la sortie en 2001 du documentaire Bacon d’Hugo Latulippe sur les mégaporcheries, les producteurs de porcs étaient devenus subitement aux yeux du public, des pollueurs sans scrupule. «La pire période pour nous et nos familles, se rappelle Jean-Guy Vincent, président de la Fédération des producteurs de porcs du Québec. Nos enfants étaient l’objet de moqueries à l’école.»

Les répercussions ont été semblables en 1999 avec le film L’erreur boréale de Richard Desjardins, l’industrie forestière et ses travailleurs ayant été mis à mal par les dénonciations qui s’en sont suivies. «Les bûcherons sont devenus des tueurs d’arbres», illustre le président-directeur du Conseil de l’industrie forestière du Québec, Guy Chevrette.

Heureusement pour les travailleurs mal-aimés, l’indignation populaire à l’endroit de certains métiers se déplacerait d’un secteur à un autre au gré de l’actualité. «La mauvaise presse au sujet de certains métiers est cyclique. L’opinion publique varie selon les images télévisées que les citoyens reçoivent, et ils les oublient rapidement», analyse Jean-François Dumas, président d’Influence communication, un agrégateur d’information.

Les bons et les méchants

De nos jours, il ne fait pas bon travailler dans les sables bitumineux à Fort McMurray, en Alberta, ni pour l’industrie du gaz de schiste ou encore celle de la transformation du pétrole. Ce n’est pas surprenant que la plupart des entreprises et des travailleurs de ces domaines se soient réfugiés dans le mutisme lorsque questionnés par le Magazine Jobboom. Pour sa part, René Lord, vendeur de voitures Mazda, assume bien son emploi malgré son diplôme en sociologie de l’environnement. «C’est un mal nécessaire, la voiture. Et si on proposait des Hummer, j’en vendrais. Il faut bien gagner sa vie.»

Comment s’en sort-il? Il vante le véhicule qui affiche de bonnes performances écoénergétiques. Il donne des conseils de conduite pour diminuer la consommation d’essence. «Mais je ne force rien, car il y a une différence entre les intentions et les actions. Si on doit payer plus cher pour une voiture plus verte, les principes écolos prennent le bord.»

Tout le monde n’est pas aussi à l’aise quant à l’impact de son secteur d’emploi sur l’environnement. Mère chef de famille et écologiste convaincue, Nancy (nom fictif) travaille dans une compagnie pétrolière qui se soucie peu du sort de la planète. «Je me sens comme une fumeuse qui sait qu’elle doit arrêter. Je suis en totale contradiction avec mes valeurs, mais je n’ai pas le choix, j’ai besoin de cet emploi.»

Certains se font questionner sur leur choix de carrière. «Je viens du milieu communautaire et plusieurs s’étonnaient lorsque je suis arrivée au comité sectoriel», lance Danielle Dunn, directrice générale de CoeffiScience, le comité sectoriel de main-d’œuvre en chimie, pétrochimie, raffinage et gaz.

Au-delà du travail

Des amis de Sébastien Rioux, fondateur de l’Échofête de Trois-Pistoles, un événement environnemental, travaillent dans l’industrie des sables bitumineux. «Ça n’en fait pas des idiots pour autant, dit-il pour les défendre. On peut être en désaccord avec ses amis. J’ai déjà quitté un emploi à cause de mes valeurs, mais tout le monde n’a pas la même capacité.»

Parfois, les membres d’une même famille peuvent travailler pour des secteurs qui sont comme chien et chat. C’est le cas de Carol Montreuil, vice- président de l’Institut canadien des produits pétroliers, et de sa nièce Christine Girard, employée depuis cinq ans par Oxfam Québec. Cette dernière avoue ses différences idéologiques avec son oncle, mais apprécie les discussions que leurs métiers respectifs provoquent autour de la table. «Malgré nos façons différentes de voir le monde, nous ne nous sommes jamais disputés, assure-t-elle. J’ai même tenté de le convaincre de se déguiser en ours polaire pour venir manifester», lance Christine Girard.

Au nom des convictions

Certains finissent par laisser tomber leur métier à cause de leurs convictions écologiques. Carl Boileau était technicien en gestion parasitaire, un emploi qu’il n’a pu tolérer plus de six mois. «J’avais des problèmes de conscience quand je devais utiliser certains pesticides pour tuer de simples araignées!» raconte celui qui est maintenant conseiller municipal sous la bannière de Projet Montréal.

Outre ses préoccupations écologiques, Carl Boileau était montré du doigt par des écolos qui questionnaient le paradoxe entre son emploi et ses valeurs. Mais ce n’était pas le plus dérangeant. L’aspect «sale» du métier et le regard des gens lui pesaient. «Quand je sortais des caves à rats, les gens m’évitaient.»

En France, Christophe Menigault aidait les entreprises à mieux vendre leurs divers produits, surtout alimentaires. À un moment donné, le manque de sensibilité écologique de ses clients est entré en collision avec sa propre sensibilité environnementale. «J’ai tout lâché pour le Québec, se rappelle-t-il. Il était plus facile de recommencer à zéro sans être identifié à un secteur d’emploi dont je ne voulais plus entendre parler.»

Francis Pelletier a aussi abandonné son emploi de camionneur au nom de ses valeurs. «Je ne pensais pas que c’était une activité aussi polluante et dégradante.» Les milliers de litres de diesel consommés par les camions, le manque de respect des camionneurs pour l’environnement et le gaspillage l’ont convaincu d’accrocher ses clés.

Les pousses vertes

Les industries travaillent fort depuis une dizaine d’années pour devenir plus vertes et cesser d’être des mal-aimées du public. Mais certaines ont mieux réussi que d’autres.

«Les chimistes qui fabriquaient des produits ménagers ont dû s’adapter, changer les formules et les procédés pour offrir des nettoyants plus écolos, sans phosphates et biodégradables, explique Danielle Dunn, directrice générale de CoeffiScience, le comité sectoriel de main-d’œuvre en chimie, pétrochimie, raffinage et gaz.

Même chose pour les fabricants de peinture. Plusieurs ont décidé de la concevoir sans composés organiques volatils (COV), des agents à haute teneur en gaz à effet de serre, au lieu de seulement la recycler.

Jean-Sébastien Trudel, expert-conseil en développement durable et fondateur d’Elipsos, constate la force qu’a l’image publique sur la transformation de la pratique au quotidien de certaines activités économiques. «Cela pousse des métiers à changer et les lois forcent les entreprises à bouger.

On peut encore vivre de la forêt et de la mer, mais de manière différente, en récoltant des épices du terroir, en pêchant des espèces de poissons moins connues, par exemple.»

Verdir ou mourir?

L’Association canadienne de l’industrie des plastiques fait la promotion de l’éco-conception afin de mettre en marché des produits facilement recyclables. «Les employés s’adaptent, se réorientent, car ceux qui ne prendront pas le virage vert manqueront le bateau», soutient Pierre Fillion, directeur général de l’Association. Ce dernier ajoute que tout le monde n’a pas la vision nécessaire pour penser développement durable.

Les entreprises qui ont réagi tôt profitent donc de la relève en matière d’emploi, qui est de plus en plus formée avec une conscience écologique. «Ceux qui n’ont pas bougé perdent du terrain», constate Jean-Sébastien Trudel.

Rares sont les entreprises qui ne veulent pas bouger. «Je constate la quantité de ressources et les efforts importants qui sont investis par les grandes entreprises en matière d’environnement. Toutes les énergies comportent des risques, il faut regarder l’exploitation sur le long terme», explique Carol Montreuil, vice-président de l’Institut canadien des produits pétroliers.

Du côté des sites d’enfouissement, outre la gestion des déchets, on réutilise le biogaz pour produire de l’électricité, on fait du recyclage, on pratique le compostage. BFI en est l’exemple parfait. Cela ne veut pas dire que les futurs employés se bousculent à la porte. «La gestion des sites est très automatisée, les camions sont sophistiqués, mais l’image est dure à changer quand on travaille dans les déchets», avoue Jean-Marc Viau, responsable du recrutement et de la gestion du personnel du site qu’exploite BFI à Lachenaie.

Le vert séduit

Les entreprises engagées dans le virage vert ont accès à un bassin de main-d’œuvre plus important que les autres, puisque dans les écoles, l’accent est mis sur la recherche pour développer des procédés de fabrication de produits plus écologiques, des filières qui séduisent les jeunes. «La sensibilisation accrue en matière d’environnement dans la population a une influence chez les jeunes, qui recherchent des formations rattachées à leurs valeurs», a constaté Martin Demers, directeur de l’Institut de chimie et de pétrochimie du Collège de Maisonneuve.

Certaines entreprises peuvent donc choisir parmi ces nouveaux diplômés. L’une d’entre elles, Magnus, a élaboré des procédés novateurs, comme un traitement de l’eau de la piscine par des produits sans chlore. L’entreprise a aussi implanté un processus d’éco-conception qui consiste à produire des objets en tenant compte de leur cycle de vie. Ce virage vert facilite le recrutement. «On attire les jeunes aux talents pluridisciplinaires qui sont très motivés», se félicite Jean-Jacques Drieux, vice-président de Magnus.

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