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C’est pas juste de la télé

heroine

Si vous êtes devenu avocat, flic ou médecin, c’est parce que gamin, vous vénériez Michael Kuzak dans La Loi de Los Angeles, Sonny Crockett dans Miami Vice, le Dr Mark Greene dans Urgences?

Ne rougissez pas : un tas de gens ont embrassé une vocation afin de ressembler à leur héros de télésérie.

Il a fallu des semaines intensives d’entrevues à Guillaume Le Saulnier, spécialiste de l’information et des communications, avant que des policiers français qui collaboraient à sa thèse de doctorat en 2008 crachent enfin le morceau : oui, c’est grâce aux flics de Starsky et Hutch, CHIPs et compagnie s’ils ont eux-mêmes revêtu l’uniforme.

Des chercheurs ont calculé que le taux de survie des patients en arrêt cardiaque dans les émissions ER, Chicago Hope et Rescue 911 était de 67 %, alors qu’en réalité, seuls 14,7 % de ces cas survivent!

«Au départ, ils craignaient de passer pour des naïfs», raconte ce chercheur à l’Institut Français de Presse, à Paris. Mais une fois la confiance établie, bon nombre admettaient que ces fictions avaient éveillé le héros en eux!»

C’est aussi pour répondre à l’appel du héros que Bruno Bernardin, 42 ans, court d’une civière à l’autre à l’urgence de l’Hôpital général de Montréal. Ce médecin spécialisé en traumatologie a trouvé sa voie à 10 ans en regardant M*A*S*H*, une série américaine diffusée entre 1972 et 1983 qui raconte la vie de chirurgiens déployés à la guerre de Corée.

Trente ans plus tard, son œil brille encore lorsqu’il parle de son idole Benjamin Franklin, alias Hawkeye, un chirurgien rebelle à l’humour caustique. «Son attitude au travail a inspiré la mienne : c’est-à-dire prendre soin des patients sérieusement sans se prendre au sérieux.»

Éloge de la fiction

L’effet des séries télé sur le destin professionnel n’est pas banal. «Elles font partie des matériaux qui influencent notre vision du monde. Leur rôle est central dans la formation de l’identité», soutient Jacques Piette, spécialiste de l’éducation aux médias et professeur au Département des lettres et communications de l’Université de Sherbrooke.

Un exemple frappant : l’engouement pour la médecine d’urgence créé par la série américaine Urgences (ER), dont l’action se déroule dans le service des urgences de l’hôpital universitaire Cook County de Chicago. Depuis la diffusion de la première saison, en 1994, les inscriptions aux programmes de médecine d’urgence ont jusqu’à doublé dans certaines universités américaines. Le phénomène a fait l’objet de plusieurs articles scientifiques dans des revues médicales.

«J’ai commencé ma formation en médecine d’urgence peu avant le début de cette série, se souvient Bruno Bernardin. À l’époque, c’était une formation impopulaire, snobée par les futurs médecins. Mais Urgences en a fait une spécialité glamour

Au Québec, le lien entre séries télé et trajectoires scolaires n’a jamais été étudié. Toutefois, les quatre conseillers d’orientation consultés pour ce reportage disent rencontrer souvent des travailleurs et des étudiants pour qui la fiction a joué un rôle dans leur choix de carrière. «De temps en temps, on croise aussi des cas troublants, tel cet étudiant qui souhaitait être gladiateur après avoir vu le film Gladiateur, et cet autre dont l’ambition était de faire partie de La croisière s’amuse!» raconte en riant Bernard Rivière, professeur au Département d’éducation et pédagogie de l’UQAM.

De l’avis général, les téléséries font œuvre utile. «Elles permettent de faire connaître à des jeunes des métiers et des professions dont ils n’auraient jamais entendu parler dans leur famille», note Simon Grégoire, spécialiste de la psychologie vocationnelle et professeur au Département d’éducation et pédagogie de l’UQAM. Parfois, elles déconstruisent aussi des stéréotypes. «Souvenez-vous de Linda Hébert, la journaliste sportive de Lance et compte, dit-il. Sauf erreur, avant la série, on n’avait jamais vu de femme exercer ce métier dans une fiction québécoise. Cela a peut-être ouvert des avenues dans la tête d’étudiantes.»

Daniel Weinstock, directeur du Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal, est aussi un ardent défenseur des séries télé, qu’il consomme de façon boulimique. «On leur reproche souvent de simplifier à outrance des réalités complexes, remarque-t-il. Pourtant, ces synthèses ont la vertu de présenter de façon efficace des problèmes éthiques auxquels sont confrontés des travailleurs, comme une demande de suicide assisté.»

Vérités voilées

Les séries peuvent aussi être source de désillusions, met en garde Christian Voirol, psychologue du travail et fondateur de la firme de conseils Psynergie International. Il soutient avoir croisé un paquet de «victimes» de la fiction lors de séminaires sur l’épuisement au travail. Notamment chez les enseignants.

«Gonflés à bloc par des films du genre Mentalité dangereuse [avec Michelle Pfeiffer] et La société des poètes disparus [avec Robin Williams], où des enseignants sauvent leurs élèves de la pauvreté intellectuelle – y compris les plus récalcitrants! –, ils arrivent en classe convaincus de pouvoir changer le destin de leurs protégés grâce à leur approche créative», dit-il.

Puis, c’est la douche froide. «Le recours à des méthodes pédagogiques qui sortent du manuel est peu encouragé par les directions et les syndicats. Aussi, certains étudiants n’auront jamais rien à cirer de la matière, même si on la leur présente en marchant sur les mains», poursuit Christian Voirol, qui a déjà enseigné dans une école pour élèves en difficulté. Cette rupture brutale avec le fantasme en mène plusieurs au burn-out.

Dans le même esprit, l’omnipraticienne Isabelle Leblanc s’inquiète du désenchantement qui guette les futurs médecins adeptes de téléséries médicales, du moins en ce qui a trait à la possibilité réelle de sauver des patients. «À la télé, presque chaque fois qu’un cœur s’arrête de battre, l’urgentiste le ranime. Or, dans la vraie vie, les chances de ressusciter un mort sont minces! »

Cette médecine de miracle dépeinte à la télé a fait l’objet d’une étude aux États-Unis : des chercheurs ont calculé que le taux de survie des patients en arrêt cardiaque dans les émissions ER, Chicago Hope et Rescue 911 était de 67 %, alors qu’en réalité, seuls 14,7 % de ces cas survivent!

Rien n’est plus beau que le vrai

Toutefois, la représentation des professions dans les séries télé ne serait pas particulièrement fallacieuse, selon Marc Zaffran, médecin, chercheur invité au Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal et romancier. «Même sans consommer de fiction, les jeunes se construisent forcément une image plus ou moins trompeuse du métier vers lequel ils se dirigent. À partir du discours social et des rencontres, entre autres.»

Lui-même a été secoué lorsqu’il a commencé à pratiquer la médecine en France, au début des années 1980. Son père médecin l’avait pourtant solidement préparé. «Par exemple, je n’avais pas songé que j’allais avoir des contacts physiques étroits avec les gens, se rappelle-t-il. Les toucher, les voir nus, vulnérables. C’est très délicat.»

Guylaine Tremblay, une policière qui travaille au Service de recrutement de la Sûreté du Québec, n’a jamais voué de culte aux flics héroïques des séries. Reste que pendant sa technique policière, elle jurait qu’elle allait changer le monde. «Au bout de quelques quarts de travail, j’ai réalisé qu’il était impossible d’aider ceux qui ne veulent pas sortir de leur misère.»

Le syndrome de la balloune qui se dégonfle affecte jusqu’à trois agents sur quatre dans certains corps policiers, constate Marc Alain, chercheur au Centre international de criminologie comparée et au Département de psychoéducation de l’UQTR. Entre 2000 et 2006, il a suivi l’intégration au travail d’une cohorte de 700 policiers afin de comprendre le choc entre fantasme et réalité. Plusieurs sont ébranlés dans leurs convictions… En partie à cause des téléséries, mais pas seulement.

«Quand ils sont à l’École nationale de police, ils assistent régulièrement à des conférences de policiers qui leur racontent les moments les plus excitants de leur carrière : LA fois où ils ont fait de la filature, LA fois où ils ont arrêté un bandit.» Or, la plupart du temps, le métier de policier n’a rien de spectaculaire : rédaction de rapports, interventions pour bruit excessif, distribution de contraventions. «Pour ajouter à cela, les chances de grimper dans la hiérarchie des organisations policières ne sont pas élevées.»

Le chercheur estime que l’érosion de l’idéal chez les policiers serait moins douloureuse s’ils commençaient leur carrière plus tard dans leur vie. Une théorie que Bernard Rivière embrasse complètement, et pas que pour les policiers.

«Le système scolaire actuel incite les jeunes à choisir leur vocation vers l’âge de 17 ans, alors que les études démontrent qu’en moyenne le chemin professionnel se précise à 24 ans», explique ce spécialiste du décrochage scolaire. Résultat : ces étudiants à qui on demande d’être mûrs avant l’âge prennent des décisions cruciales en se fiant à des perceptions superficielles, basées notamment sur la poudre aux yeux que leur jettent les téléséries. «Pas étonnant qu’un cégépien sur deux change de programme! Ils empruntent des voies qui ne leur correspondent pas.»

Pour éviter le défrisage complet, René-André Hervieux, conseiller d’orientation à l’UQAM, suggère aux étudiants de fermer le téléviseur. «Les séries télé ne disent pas grand-chose des tâches réelles au quotidien et des exigences d’une profession. Il faut fouler le sol d’un milieu pour savoir s’il nous convient.»

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