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Brenda Milner, travailleuse acharnée

Brenda Milner, neuro-psychologue Photo : Martin Viau

Brenda Milner, neuro-psychologue
Photo : Martin Viau

Brenda Milner incarne la grand-mère qu’on aimerait tous avoir : des yeux pétillants, un esprit alerte et des histoires extraordinaires à raconter. Mais c’est aussi une travailleuse hors norme : à 91 ans, cette neuro-psychologue montréalaise fait figure de star dans la communauté scientifique mondiale.

Au cœur du campus universitaire McGill, son bureau fourmille de secrets : sur la table de travail, que des piles de papiers entassés dans des dossiers multicolores. Au milieu de ce désordre d’intellectuel émerge une petite dame aux cheveux blancs vêtue d’un chic tailleur rouge vif.

Née en Angleterre et débarquée à Montréal en 1944, Brenda Milner a mené une remarquable carrière à l’Institut neurologique de Montréal de l’Université McGill, où elle a contribué à l’essor de la neuropsychologie. Entamées dans les années 1950, ses recherches ont radicalement modifié les connaissances sur le fonctionnement de la mémoire et ont contribué à créer une «carte» du cerveau, bien avant l’avènement de l’imagerie cérébrale.

Elle collectionne depuis les doctorats honorifiques et les marques de reconnaissance internationale. Ses plus récents trophées, le Norman A. Anderson Lifetime Achievement Award 2010, de la Society of Experimental Psychologists, et le prestigieux prix Balzan 2009, une récompense italo-suisse d’environ un million de dollars, viennent couronner le labeur de toute une vie, une œuvre qui n’est d’ailleurs pas finie. À son âge vénérable, Brenda Milner souhaite continuer à travailler aussi longtemps que possible.

On vous décrit comme encore très active. Quel est votre emploi du temps?
Brenda Milner Je mène de petites recherches sur les fonctions de l’hémisphère droit, qui est notamment responsable de l’intelligence spatiale, de la mémoire des visages, de la musique, etc. J’enseigne aussi en médecine, un cours sur la mémoire. Mais depuis trois ans, je me consacre surtout à donner des conférences partout dans le monde sur l’histoire de la neuropsychologie. Ce champ de recherche est vieux de 60 ans, et on a en quelque sorte grandi ensemble. Je suis donc privilégiée de pouvoir raconter son développement. Mais maintenant que j’ai remporté le prix Balzan, il va y avoir du changement! La moitié de la bourse doit être consacrée à la recherche, à laquelle doivent participer de jeunes chercheurs. Je vais donc diriger un programme de recherche sur l’interaction entre les deux hémisphères du cerveau, un sujet encore peu abordé dans les colloques scientifiques.

Ce qui est curieux, c’est que je reçoive maintenant des grands prix pour ce que j’ai fait il y a cinquante ans!

Cette reconnaissance internationale vous étonne-t-elle?
BM Ce qui est curieux, c’est que je reçoive maintenant des grands prix pour ce que j’ai fait il y a cinquante ans! Mais c’est normal; il faut du temps pour convaincre les scientifiques que ce que vous avez trouvé est solide. D’autant plus qu’à l’époque, nous n’avions pas la technologie qui permet aujourd’hui de voir les structures du cerveau.

Quelle est l’essence de votre œuvre scientifique?
BM J’ai démontré que certaines structures du cerveau sont critiques pour la mémoire, dont l’hippocampe, qui est situé dans les lobes frontaux. J’ai aussi démontré qu’il y a différentes formes de mémoire, notamment en ce qui concerne les aptitudes motrices. Par exemple, si on apprend à faire du ski, l’hiver suivant, le corps se souviendra comment skier. Je suis reconnue pour ces travaux faits dans les années 1950, à une époque où on croyait que la mémoire était une fonction du cerveau entier. J’ai fait ces découvertes en étudiant longuement des gens qui souffraient d’amnésie antérograde, c’est-à-dire qu’ils oubliaient la vie tout en la vivant. D’une rencontre à l’autre, ils ne se rappelaient jamais de moi… même après 30 ans!

Quelle a été votre motivation de tous les jours, le fil conducteur de votre carrière?
BM La curiosité. Je veux toujours tout savoir! Si je manque un appel téléphonique, je me sens frustrée. Même si c’est quelque chose d’ennuyeux, je veux savoir! C’est pareil dans mon travail.

Prendrez-vous votre retraite un jour?
BM Si je deviens mentalement ou physiquement trop faible, je ne vais pas m’imposer. Mais pour l’instant, j’aime avoir une vie intellectuelle stimulante. Et je ne veux pas qu’on m’oublie tout de suite… On n’oublie pas Newton, Darwin, Descartes ou Hitler, mais en général, on oublie tout le monde et les choses du passé. Chaque génération redécouvre la roue avec plus d’exactitude et de raffinement, mais il reste que l’humanité explore toujours les mêmes questions.

Plusieurs travailleurs rêvent de prendre leur retraite à 55 ans. Est-ce une bonne idée?
BM C’est plutôt un désastre… à moins qu’on se consacre à une seconde carrière. Il ne faut pas rester inactif. Les gens qui arrêtent subitement de travailler risquent une crise cardiaque! J’exagère un peu, mais c’est dangereux pour la santé de quitter un travail dans lequel on est engagé, car c’est un changement très radical. Quand on se sent fatigué, on prend des vacances… on ne prend pas sa retraite!

Que pensez-vous du fléau de la maladie d’Alzheimer qui affecte de plus en plus d’aînés?
BM C’est terrible. Cette maladie est beaucoup plus qu’un trouble de la mémoire, c’est la décadence de l’intelligence. Mais au début, elle affecte des structures clés de la mémoire, comme l’hippocampe. Aujourd’hui, les gens vivent plus longtemps; la science doit donc s’intéresser davantage au fonctionnement de la mémoire, ce qui n’a pas toujours été à la mode.

Le développement d’Internet aura-t-il des effets sur notre mémoire individuelle?
BM Personne n’a encore de réponse à cette question. Chose certaine, Internet n’est pas un cerveau. Mais le fait qu’on ait accès instanta-nément à toutes ces données peut représenter un danger pour la mémoire, car on ne doit plus faire l’effort de mémoriser les choses. La mémoire risque alors d’être moins entraînée.

Quels sont vos conseils aux jeunes travailleurs?
BM Si vous pensez avoir fait le mauvais choix de carrière et que vous ne vous sentez pas à votre place, il ne faut pas avoir peur de changer, et vite! Il faut aussi se montrer patient, tenace, et ne pas se laisser détruire par des échecs. Surtout en sciences. Car les grandes découvertes sont plutôt rares. Pour ma part, je ne me décourage pas facilement, mais je sais que ce n’est pas le cas de tous. Il faut penser à cet aspect avant d’opter pour une carrière scientifique. Être fasciné par la science ne suffira pas!

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