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Bouchard, Legault, Romney et Gomez

fourmis

En sortant de sa tanière pour promouvoir ses lettres à un ami imaginaire, Lucien Bouchard a démontré une aigreur d’ours mal léché. Bougon, il a grogné sur toutes les tribunes que nous l’avions mal compris lors de son épisode des lucides.

Rappelons les faits : il y a quelques années, l’ancien premier ministre s’était désolé du peu d’ardeur au travail de ses concitoyens. Sa preuve? Le nombre d’heures travaillées par les Québécois. «On travaille moins que les Ontariens, infiniment moins que les Américains. Il faut qu’on travaille plus!», martelait-il, en voyant dans cette soi-disant oisiveté la première raison de notre prospérité blafarde.

Le «on» excluant forcément la personne qui parle et les autres cosignataires lucides, il ne restait plus que nous, les gars et les filles qui bossons 40  heures par semaine avec 2 ou 3 misérables semaines de vacances par année et 30 minutes pour luncher par jour. À quoi s’attendait-il comme réaction? Qu’on s’excuse et qu’on promette de ne plus le refaire?

C’est revenu sur le tapis avec François Legault. La même accusation, mais avec un ajout original : les jeunes aspirent plus à la belle vie qu’à travailler, jurait-il avoir observé (probablement auprès de sa progéniture, puisque, dans les heures suivantes, son constat a été vite démonté par un grand nombre de chiffres sans équivoque).

Comme avec Lucien Bouchard, nous avons très bien saisi : il y a une statistique qui ne fait pas son affaire.

Et si ce n’était pas de la faute des Québécois, je veux dire, individuellement? C’est le danger de prendre un chiffre et de l’imputer à une tare comportementale chez des individus, comme l’a fait Mitt Romney, en septembre, en accusant les 47 % des Américains qui ne paient pas d’impôt fédéral sur le revenu de se complaire dans leur petite misère. Du coup, il ignorait que, parmi ces 47 %, un grand nombre a payé beaucoup d’impôt par le passé – les retraités ou, encore, des travailleurs mis à pied ces dernières années. Il oubliait aussi tous ceux qui vont casquer beaucoup à l’avenir, c’est-à-dire les étudiants. En fait, près de 80 % des travailleurs américains dans la fleur de l’âge (de 25 à 60 ans) paient des impôts, nous indiquent les travaux d’un groupe de recherche économique, le Hamilton Project.

Oui, les Québécois travaillent moins d’heures que les Ontariens. Une soixantaine par an. Ce n’est pas la mer à boire : il suffirait que chacun d’entre nous reste au bureau ou à l’usine une heure de plus chaque semaine. Comme ça, le problème statistique serait réglé.

Vraiment? Sainte Mère des économistes, priez pour nous, pour que nos espérances de prospérité soient sanctifiées! Parce qu’il ne suffit pas de travailler plus. Quel pays membre de l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) a les travailleurs les plus occupés? Le plus prospère, c’t’affaire, c’est le Mexique! Il est suivi du Chili, puis de la Grèce! Eh oui, cette Grèce dont on nous menace tant de lui ressembler. Le Canada arrive 21e sur 35 pays. Si le Québec était un État membre, il arriverait au… 22e rang, avec une moyenne annuelle de 1 652 heures travaillées par salarié. Il se retrouverait loin devant des économies tiers-mondistes comme l’Allemagne (250 heures de moins), la Grande-Bretagne (27 heures) et la Suède (8 heures)…

Rien ne sert de se tuer à l’ouvrage. Un paresseux qui se manipule le beigne la journée durant dans sa mine de diamants à la fine pointe de la technologie et qui bénéficie de la semaine de quatre jours et de trois mois de vacances payées sera toujours plus productif qu’un workaholic sans vacances employé par une manufacture de clous désuète. Ce qui explique pourquoi les Norvégiens, l’une des nations les plus prospères grâce au pétrole, s’activent au boulot 600 heures de moins par année que les Grecs.

Une réalité que des gens apparemment brillants, comme Legault et Bouchard, semblent incapables de saisir. C’est comme s’ils me répondaient «la tonne de briques» à la question «qu’est-ce qui est plus lourd, une tonne de plumes ou une tonne de briques?»

À moins qu’ils soient davantage mus par le désir ardent d’accorder plus de pouvoirs aux patrons en gossant avec grands risques inutiles dans les normes et le Code du travail… Ça se défend, mais encore faut-il avoir l’honnêteté de l’avouer et d’en faire une démonstration convaincante.

Il y a des causes au fait que les Québécois bossent moins longtemps chaque année que les Ontariens. En voici une : les Québécois des générations du baby-boom et de celles d’avant ont un niveau de scolarité inférieur à celui des Ontariens des mêmes tranches d’âge. Or, des travaux de l’économiste Benoit Dostie du CIRANO démontrent que les travailleurs sous-scolarisés travaillent moins d’heures par année parce qu’ils sont moins employables et plus sujets à des périodes de chômage fréquentes. Et ça adonne qu’ils sont plus nombreux ici que chez nos voisins. Selon Dostie, «une hausse du niveau d’éducation pourrait résorber une partie du différentiel.»

Non, chers Québécois, vous n’êtes pas tous des Scott Gomez.

commentez@jobboom.com

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