Le bilinguisme ne fait pas l’unanimité

«Ambition est un mot bilingue», clamait récemment l’Université McGill sur ses affiches publicitaires. Pour atteindre gloire et prospérité au Québec, faut-il vraiment être «fluent dans les deux langues», comme le prône Elvis Gratton? Tout dépend à qui on pose la question.

Absolutely/Tout à fait!

Les Québécois francophones devraient «en revenir de l’anglais comme langue de l’oppresseur» et l’étudier avec encore plus d’assiduité pour pouvoir transmettre et recevoir des connaissances dans un cercle élargi, clame Daniel Weinstock, philosophe et professeur à l’Université McGill. Dans le monde scientifique, notamment, les articles et les colloques en anglais n’ont jamais été aussi nombreux, tous domaines d’études confondus.

Certes, le risque que le français se «louisianise» au Québec existe bel et bien, et il faut des remparts pour le protéger, croit le philosophe. Mais dans la mesure où le français demeure la langue d’usage dans les écoles, il encourage sans réserve l’apprentissage intensif de l’anglais dès le début de la scolarisation des petits Québécois. Au même titre qu’on leur apprend à compter. «Autrement, on risque de les handicaper sur le plan professionnel.»

Il faut effectivement être bilingue pour accéder aux meilleurs emplois au Québec. Selon un sondage réalisé en 2010 auprès de 138 recruteurs par l’École des sciences de la gestion (ESG) de l’UQAM, les deux tiers des postes cadres comportent cette exigence à Montréal. Selon Denis Morin, professeur et spécialiste du recrutement à l’ESG, la tendance va même en s’accentuant depuis cinq ans. «Les recruteurs veulent des employés avec un maximum d’aptitudes, entre autres sur le plan linguistique, afin d’être opérationnels sur-le-champ.»

Par ailleurs, cette exigence s’applique aussi aux anglophones, qui ont «beaucoup de mal à décrocher un poste intéressant au Québec quand ils ne parlent pas français», ajoute Benoit Desgroseillers, directeur général du Centre de gestion de carrière de l’ESG.

En général, les attentes des employeurs en matière de bilinguisme sont justifiées, estime Denis Morin, entre autres à cause des liens commerciaux étroits qu’entretiennent les entreprises québécoises avec le reste du Canada et les États-Unis, où les affaires se brassent évidemment en anglais. Les exportations à destination des autres provinces et des autres pays – incluant celui de l’oncle Sam – représentaient presque la moitié du PIB québécois en 2010 (44,7 %).

Dans ce contexte, tous devraient avoir la même chance de rayonner sur le marché du travail, estime Daniel Weinstock; pas seulement les enfants de parents capables de leur payer des cours particuliers d’anglais pour pallier les «lacunes» du programme scolaire actuel. «Je ne veux pas d’une société de castes où certains jobs ne sont accessibles qu’à l’élite.»

Attention, danger!

Dans le camp opposé, Éric Warren, recruteur depuis six ans pour la firme Emergik inc., à Montréal, pense que la maîtrise de l’anglais en tant que «langue internationale des affaires» est un «besoin surévalué».

Certes, il faut des travailleurs bilingues pour transiger avec le reste de la planète, convient-il. Mais il s’indigne qu’au Québec, et en particulier à Montréal, 80 % des postes qu’il a la tâche de pourvoir exigent l’anglais, alors que les recrues n’auront jamais de contacts avec des clients à l’international.

«Au fond, c’est pour faciliter les communications à l’interne avec des collègues unilingues anglais, ou pour répondre aux besoins de la communauté anglophone de Montréal», note-t-il. Une situation qu’il juge «discriminatoire» à l’égard des candidats unilingues francophones écartés de la course. «Après tout, la Charte de la langue française stipule qu’ils ont le droit de travailler dans leur langue au Québec», dit-il.

Le démographe Patrick Sabourin pense aussi que l’économie mondialisée a le «dos large» pour légitimer l’exigence du bilinguisme en entreprise. Il met en cause les «caprices» des employeurs qui veulent une main-d’œuvre remplaçable et mobile. «Si tous les travailleurs sont bilingues, il devient plus facile de les déplacer sur l’échiquier.»

Ceci dit, à sa connaissance, aucune étude récente n’a mesuré si les demandes des employeurs sur le plan de la connaissance de l’anglais correspondent aux besoins réels du marché de l’emploi au Québec.

Pour le commissaire d’école montréalais Akos Verbocky, aussi agent de développement à la Conférence régionale des élus de Montréal, les liens économiques avec nos voisins anglophones ne sont pas une raison pour faire une «fixation» sur l’anglais au Québec. «Fixation» qui, selon lui, se manifeste entre autres par le choix de HEC Montréal d’offrir dès septembre une maîtrise en logistique in English only, en plus du MBA en anglais déjà en place.

«Il faut arrêter de penser que tout doit forcément se passer en anglais. D’abord, les deux tiers de la planète ne le parlent pas [NDLR : entre 1,5 et 2 milliards de personnes apprennent l’anglais, sur une population mondiale de 7 milliards, tandis qu’environ 330 millions de personnes ont l’anglais pour langue maternelle]. Il y a moyen de faire des affaires dans bien d’autres langues, dont le français. Quand il est question d’argent, les gens s’organisent pour se faire comprendre!» dit-il.

Akos Verbocky craint qu’à force d’insister pour embaucher des employés parfaitement bilingues, «comme si tout le monde s’en allait à Wall Street», les entreprises québécoises en viennent à privilégier l’anglais comme langue de travail. Par commodité, par efficacité. Parce que c’est la langue de la majorité en Amérique du Nord.

Dans les années 1960, rappelle-t-il, la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme avait révélé que des membres des communautés francophones des autres provinces canadiennes finissaient par abandonner le français après avoir jonglé avec les deux langues officielles, le bilinguisme étant une sorte d’antichambre de l’anglicisation. «Il faut donc être vigilent au travail. Autrement, le français deviendra la langue de l’intimité, réservée aux conversations autour du feu.»

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Dans ce dossier

Le français au travail, une cause désuète?
D’autres lois sur la langue de travail
Francophonie : des possibilités inexploitées

Le français au travail, une cause désuète?

Illustration : Kelly Schykulski, colagene.com

Une bonne partie des jeunes Québécois étudient et bossent en anglais sans que cela leur fasse un pli sur l’identité. La logique économique leur donne raison : travailler dans cette langue est en moyenne plus payant que de le faire en français. La langue de Molière s’érode-t-elle dans les milieux de travail du Québec?

Au Quartier général de la Défense nationale à Ottawa, chaque salle de réunion est décorée d’une affiche laminée où figurent les Pères de la Confédération canadienne. Sous les politiciens en redingote posant pour la postérité, un énoncé de la direction rappelle à qui veut s’en souvenir que «chacun a le droit d’employer le français ou l’anglais durant les réunions».

Un principe d’équité «louable», ironise David, employé au ministère depuis six ans, mais qui ne survit pas à la réalité. «Les journées se déroulent presque toutes en anglais au travail. Mais le plus désolant, c’est que ce sont les francophones qui s’asservissent eux-mêmes.»

La moitié de l’équipe dont il fait partie à titre d’agent des politiques est composée de francophones du Québec. Les autres sont des Canadiens anglais dont la plupart maîtrisent assez bien le français pour assister à une réunion ou lire des communications rédigées dans cette langue, selon le fonctionnaire de 36 ans. D’ailleurs, le bilinguisme est une exigence pour travailler au sein de l’unité.

Mais chaque fois que David s’exprime en français devant ses collègues, il se sent comme l’«hurluberlu de service» menant un «combat obsolète pour la survie de sa langue». Pas aux yeux des anglos, qui semblent apprécier, précise-t-il, mais bien devant les francophones. «Ils me font les gros yeux en réunion.» Le fonctionnaire se dit aussi irrité par les innombrables échanges de courriels en anglais… entre francophones. «Ça fait plus “branché” que d’écrire dans leur langue, je présume.»

Penser que l’usage du français au travail est une coquetterie de ringard ne relève pas de la lubie. Comme pourraient le chanter les gars de Radio Radio, «here au Québec, le money talks in English». Même après 35 ans de régime sous les auspices de la Charte de la langue française, faisant du français la lingua franca des milieux de travail, il est toujours plus lucratif d’avoir un boulot où tout se passe en anglais. Le salaire annuel moyen des travailleurs à temps plein dont le français est la langue exclusive de travail est de 41 100 $, comparativement à 49 200 $ chez ceux utilisant seulement l’anglais, selon une étude inédite, dont le Magazine Jobboom a pu consulter des extraits, du démographe Patrick Sabourin, président de l’Institut de recherche sur le français en Amérique (IRFA). Les emplois bilingues sont encore plus avantageux, car ils rapportent en moyenne 53 900 $ par année.

Et ça se sait, constate le chercheur. L’attrait pour l’anglais est très marqué chez les jeunes, a-t-il mesuré il y a deux ans, alors qu’il menait une étude sur les facteurs de choix d’un cégep à Montréal. «Pour beaucoup, c’est la langue de la mobilité sociale ascendante, la clef de voûte pour décrocher des postes prestigieux.» Cette perception se vérifie : au Québec, plus d’anglophones (11,9 %) que de francophones (8,3 %) occupent des postes de cadres supérieurs et de direction en proportion de leur nombre.

À Montréal, la proportion de travailleurs qui s’affairent principalement en français n’est que de 64,9 %.

Mathieu Bock-Côté, sociologue, chargé de cours à l’UQAM et auteur de l’essai Fin de cycle paru en février chez Boréal, s’inquiète aussi de voir les nouvelles cohortes de travailleurs «intérioriser la contrainte du bilinguisme» sans état d’âme, comme si cela allait de soi qu’il faille désormais parler anglais pour faire sa marque au Québec. «Et encore, il faut le parler “sans accent”, histoire de gommer la trace honteuse de ses origines!»

Selon lui, ce comportement s’était raréfié pendant les 20 ans qui ont suivi l’adoption successive des 3 lois visant à protéger le français au Québec, le point d’orgue étant la création de la Charte de la langue française en 1977. Celle-ci a notamment consacré le français «langue normale et habituelle du travail» et garanti aux travailleurs le droit d’exercer leurs activités en français. À la même époque, des cohortes de Québécois francophones scolarisés accédaient à des postes de pouvoir et créaient leurs propres entreprises, sur fond de revendications nationalistes.

Travailler en français : ce que dit la loi

Depuis 1977, la Charte de la langue française «reconnaît aux travailleurs le droit d’exercer leurs activités en français» et «tous les employeurs du Québec» sont tenus de le respecter. Les entreprises employant 50 personnes et plus doivent se soumettre à un processus de francisation particulièrement serré encadré par l’Office québécois de la langue française (OQLF), qui les oblige, par exemple, à fournir des outils de travail en français. Le site Internet de l’OQLF explique d’ailleurs dans le détail comment s’applique la loi en fonction de la taille de l’entreprise et des diverses situations au boulot. Par exemple, on apprend que les employeurs ne sont pas obligés de tenir les réunions en français, ni de parler dans cette langue à leurs employés. Par contre, les communications écrites doivent se faire en français.


Si bien qu’aujourd’hui, 82,4 % des travailleurs affirment utiliser surtout, sinon uniquement, le français au boulot, à la lumière des dernières données sur la langue du travail publiées par l’Office québécois de la langue française (OQLF).

Mais une analyse plus attentive jette le doute sur la solidité de ces acquis.

À Montréal, cœur économique de la province, la proportion de travailleurs qui s’affairent principalement en français n’est que de 64,9 %, selon l’étude de l’IRFA, État du français comme langue de travail : une analyse comparative des régions de Montréal et d’Ottawa (juin 2010). Donc, environ le tiers des travailleurs résidant sur l’île parleraient le plus souvent anglais au travail, alors que les anglophones d’origine représentent seulement 17,7 % de la population montréalaise. Dans la grande région de Montréal, incluant les couronnes, l’anglais a la cote au boulot dans une proportion de 23,3 %, tandis que les anglos constituent 12 % de cette population.

C’est aussi sur ce territoire qu’on trouve le plus fort pourcentage de francophones capables de s’exprimer en anglais, les jeunes tenant le haut du pavé : 62,7 % du groupe des 20-29 ans de la région de Montréal se sont déclarés bilingues, révèle le recensement de 2006. Leurs concitoyens plus vieux sont beaucoup moins nombreux à maîtriser l’anglais, le taux moyen de bilinguisme pour tous les groupes d’âges étant de 47,6 %. Dans l’ensemble du Québec, environ un francophone sur trois se déclare bilingue.

Cosmopolites

En général, les jeunes francophones ont un rapport plus dédramatisé à l’anglais que leurs aînés, remarque Monica Heller, anthropologue et professeure à l’Université de Toronto. Sans doute que les générations précédentes sont encore marquées par l’image d’un père porteur d’eau obéissant au foreman et par les luttes linguistiques ayant secoué le Québec dans les années 1960.

«Les jeunes n’ont pas les mêmes craintes parce qu’ils constatent la place qu’ont prise les francophones au sein des directions d’entreprise», explique la spécialiste des pratiques langagières. De plus, beaucoup estiment que l’anglais est une nécessité dans le contexte de la mondialisation, puisque à l’heure actuelle c’est l’espéranto permettant de transiger avec une bonne partie de la planète.

Cela ne menace pas leur identité de francophones pour autant, soutiennent des études récentes. «Leur relation avec l’anglais est surtout utilitaire», explique le sociologue Sébastien Arcand, professeur à HEC Montréal. En janvier dernier, il a fait paraître une analyse des comportements linguistiques des diplômés de son université qui travaillent dans la région de Montréal. «La majorité estime que l’anglais n’est ni plus ni moins qu’une corde à leur arc pour réaliser leurs ambitions», dit-il.

D’ailleurs, l’usage fréquent de l’anglais au boulot ne leur donne pas forcément l’impression de travailler dans cette langue, concluent diverses enquêtes publiées par le Conseil supérieur de la langue française, dont Le français et les jeunes (2008). Même quand leurs collègues sont anglophones, qu’ils passent leur journée à transiger en anglais avec des clients et que la terminologie associée à leur domaine est en anglais, comme c’est le cas dans les technologies de l’information, par exemple. Pour eux, l’identité francophone d’une entreprise se révèle surtout à travers la documentation et les relations administratives à l’interne (la paperasse des ressources humaines, entre autres).

La plupart des travailleurs interviewés dans ce dossier ont dit accepter sans peine que leur quotidien se déroule en tout ou en partie en anglais. Une graphiste francophone travaillant dans l’industrie de la mode à Montréal raconte même s’amuser avec ses collègues des courriels de la direction traduits en français à l’aide de Google, envoyés souvent une heure après la version anglaise. Pourtant, l’OQLF a bel et bien délivré à l’entreprise un certificat de francisation. En principe, cela signifie que l’usage du français y est généralisé, mais dans les faits, selon la graphiste, tout se passe en anglais. Les patrons demandent de cacher les notes de service en anglais et de changer la langue des logiciels quand ils attendent les inspecteurs de l’OQLF. «Personne ne s’en offusque. On est happés par nos activités, ça roule.»

En somme, on forme en anglais beaucoup de travailleurs qualifiés au Québec, et cela pourrait avoir un effet bien plus structurant sur la situation linguistique de la société que les mesures de francisation en entreprise, par exemple.
– Patrick Sabourin, démographe

Le Magazine Jobboom a constaté ce même pragmatisme chez la plupart des 23 étudiants du baccalauréat international rencontrés en mars dernier au Collège Jean-de-Brébeuf, à Montréal. Parmi ce groupe composé à 70 % de francophones, deux ou trois se sont indignés de la nomination de hauts cadres unilingues anglais dans des entreprises québécoises, comme ç’a été le cas récemment à la Banque nationale et à la Caisse de dépôt et placement. L’un d’eux s’est aussi dit «choqué» de la «discrimination» envers les unilingues français générée par l’exigence du bilinguisme de plusieurs employeurs.

Mais les autres ont tous insisté sur le caractère primordial de l’anglais dans l’économie actuelle, et sur son rôle d’interface pour aller à la rencontre du reste du monde. D’ailleurs, les deux tiers d’entre eux croient qu’il est plus avantageux sur le plan financier de fonctionner en anglais qu’en français au travail.

Force d’attraction

L’état d’esprit de notre petit échantillon de jeunesse québécoise ne serait pas anecdotique, selon le démographe Patrick Sabourin. Il en veut pour preuve la popularité des cégeps et des universités anglophones auprès des francophones et, surtout, des allophones du Québec. Chez les francophones, le taux de fréquentation des cégeps anglais est passé de 4,5 % en 1998 à 5,2 % en 2009. Chez les allophones, la proportion était de 60 % en 1998. Bien qu’elle ait fortement diminué, elle demeure très élevée, à 40 %.

Depuis 1997, francophones et allophones totalisent ensemble plus de la moitié des nouveaux inscrits dans les cégeps anglais, qui sont d’ailleurs pleins à craquer. Les demandes d’inscription y ont bondi de 30 % au cours des cinq dernières années, contre 10 % du côté des cégeps français.

Par la suite, la grande majorité des diplômés des cégeps anglophones se retrouve sur les bancs des universités anglaises du Québec. Ces dernières décernent environ 30 % des baccalauréats dans la province.

«En somme, on forme en anglais beaucoup de travailleurs qualifiés au Québec, et cela pourrait avoir un effet bien plus structurant sur la situation linguistique de la société que les mesures de francisation en entreprise, par exemple», soutient Patrick Sabourin.

Le français doit être adopté par 85 % des immigrants pour maintenir sa vitalité. Autrement, au rythme auquel le Québec se transforme sur le plan démographique, les gains linguistiques réalisés depuis les années 1960 s’effriteront.
– Akos Verboczy, commissaire scolaire à Montréal.

C’est qu’étudier en anglais est un «prélude» à la vie au travail dans cette langue, croit-il, puisque c’est souvent là que se tissent des réseaux professionnels et amicaux déterminants pour l’avenir. C’est aussi au cégep et à l’université que les futurs travailleurs intègrent le vocabulaire lié à leur futur emploi. «Comment travailler en français quand on a appris son métier en anglais?» D’ailleurs, une étude de l’IRFA menée en 2010 par son collègue démographe Robert Maheu a montré que 47 % des francophones ayant étudié en anglais à l’université travaillaient surtout dans cette langue, deux ans après l’obtention de leur diplôme.

Le sociologue Mathieu Bock-Côté est partisan de l’imposition de la Charte de la langue française au cégep, ce qui obligerait francophones et allophones à y étudier en français. Il s’indigne que la classe politique consente à l’«anglicisation des milieux de travail» au nom de l’économie mondialisée. «L’État a abandonné le projet de faire du Québec une société où on peut gravir les échelons en français.»

Une illustration de cette démission, selon lui : les cours d’anglais payés par le gouvernement provincial aux immigrants francophones pour les aider à trouver du travail. Depuis 2008, 1 095 nouveaux arrivants en auraient bénéficié, au coût de 2,1 millions de dollars, selon ce que rapportait Le Devoir en avril. «Cette mesure envoie le signal que le français n’a pas le statut de nécessité au Québec.»

Moi et l’autre

Le commissaire scolaire Akos Verboczy, lui-même immigrant d’origine hongroise, s’inquiète de voir tant de néo-Québécois se tourner vers l’anglais.

Cet «enfant de la loi 101» ayant appris le français dans la classe d’accueil d’une école de Côte-des-Neiges soutient que les directions d’école ont «beaucoup de mal» à inciter les élèves à parler français à l’extérieur des classes, surtout dans les milieux à forte concentration d’immigrants (à la Commission scolaire de Montréal, plus de 50 % des élèves sont allophones dans 70 écoles). «Dès que les jeunes sont relevés de l’obligation de fonctionner dans cette langue, ils basculent vers l’anglais», dit Akos Verboczy.

Une observation corroborée par Caroline Quesnel, enseignante de français au Collège Jean-de-Brébeuf depuis 20 ans. Celle qui joue souvent les «don Quichotte de la langue» en décrochant des murs du collège les annonces de partys rédigées en anglais note que la plupart des allophones de ses classes ont un rapport «instrumental» au français. «Comme ils sont souvent ambitieux, ils s’appliquent parce qu’il y a une épreuve ministérielle de français à réussir pour entrer à l’université. Mais sinon, je ne sens pas leur attachement à cette langue. Beaucoup parlent anglais dans les couloirs.»

Akos Verboczy, qui a grandi dans le Montréal immigrant, soutient qu’aux yeux d’une partie des allophones, le français est une langue «inutile», promue par des «arriérés», voire des «racistes».

Le quart des immigrants du Québec n’utilisent d’ailleurs «jamais» le français au travail, ou alors «à l’occasion», révèle l’étudiante en démographie Yulia Presnukhina, dans un mémoire de maîtrise sur l’intégration linguistique des immigrants au marché du travail (Université de Montréal, 2011). Un autre quart le parle «régulièrement», tandis que la moitié fonctionne «uniquement» en français.

«C’est trop peu : le français doit être adopté par 85 % des immigrants pour maintenir sa vitalité, soutient Akos Verboczy. Autrement, au rythme auquel le Québec se transforme sur le plan démographique, les gains linguistiques réalisés depuis les années 1960 s’effriteront.»

En effet, la croissance démographique des immigrants dépasse largement celle des francophones «de souche». Sur l’île de Montréal, la population des allophones grimpera de 20,6 % à 29,5 % d’ici 2031, alors que celle des francophones chutera de 54,2 % à 47,4 %. La proportion d’anglophones passera quant à elle de 25,2 % à 23 %.

Aussi, dit Akos Verboczy, une des grandes priorités à la Commission scolaire de Montréal est de «faire du français la langue des gagnants» dans les écoles, une «langue de culture et de réussite sociale» aux yeux des immigrants et des francophones. Au moyen d’activités telles que les radios et les journaux étudiants, les équipes d’improvisation, les spectacles de musique, etc. «Il est urgent d’agir : on n’a pas le droit de démissionner de nous-mêmes.»

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Dans ce dossier

- Francophonie : des possibilités inexploitées
- Le bilinguisme ne fait pas l’unanimité
- D’autres lois sur la langue de travail

Charité bien ordonnée

Beaucoup de francophones auraient la manie de dévier la conversation vers l’anglais à la moindre hésitation en français de la part de leur interlocuteur, ont noté plusieurs interviewés dans ce dossier. En entrevue au Devoir, en mars dernier, l’ex-président du Conseil supérieur de la langue française Conrad Ouellon a déploré le «petit côté sociable, très gentil» des Québécois faisant qu’ils «cèdent devant la moindre manifestation ou présence d’une conversation en anglais», soit pour accommoder ou pour «montrer» qu’ils savent parler cette langue.

«Mais parfois aussi, c’est bêtement par souci d’efficacité qu’on opte pour l’anglais, histoire d’accélérer le rythme des réunions ou de s’assurer que tout le monde a compris le message», nuance David, agent des politiques à la Défense nationale.

Il souligne néanmoins le caractère insidieux de cette habitude en citant l’exemple de ses coéquipiers anglophones qui insistent pour s’exercer à parler le français. Or, leurs collègues francophones bifurquent sur l’anglais au bout de quelques minutes. «D’abord, c’est vexant pour les anglophones, mais surtout, cela envoie le message que les francophones ne sont pas assez fiers de leur langue pour la promouvoir. Comment voulez-vous que les autres la respectent?»

Travailler en anglais, so what?

En mars dernier, le Magazine Jobboom a rencontré une classe du Collège Jean-de-Brébeuf, à Montréal, pour savoir où se situe la prochaine génération de travailleurs par rapport à la question du français au travail. L’exercice n’est pas scientifique, mais il confirme l’observation qu’ont faite plusieurs experts interrogés pour ce dossier : en majorité, les jeunes n’en feront pas une maladie si l’anglais s’inscrit dans leur quotidien; ce sera même plus payant, croient-ils.

Échantillon : 23 étudiants
Âge : 17 et 18 ans
Sexe : Femmes 15 • Hommes 8
Langue maternelle : Français 16 • Bilingue créole-français 1 • Anglais 1 • Autre 5
Êtes-vous né(e) au Québec? Oui 19 • Non 4
Vos parents sont-ils nés au Québec? Oui 9 • Non 9 • Couple mixte 5
Langue(s) la (les) plus fréquemment parlée(s) au sein de votre cercle social : Français 13 • Français et anglais 3 • Français, anglais et autre 3 • Français et autre 2 • Autre 2
Langue la plus fréquemment parlée au travail (si vous avez un travail) : Anglais 3 • Français 16 • Sans travail 4
Connaissance de la langue anglaise (autoévaluation) : Intermédiaire 12 • Très bonne 11

1. Selon vous, le français devrait-il être la langue obligatoire dans les milieux de travail au Québec?
Oui. 1
Oui, mais l’usage de l’anglais au travail ne me rebute pas. 17
C’est sans importance. 4
Je ne sais pas. 1

2. À votre avis, le fait de fonctionner en anglais au travail est-il plus avantageux sur le plan financier que de parler français?
Oui. 16
Non. 5
Je ne sais pas. 2

3. Croyez-vous qu’il soit nécessaire de parler anglais pour intégrer le marché du travail québécois?
Oui. 8
Non. 1
Cela dépend du travail qu’on fait. 14

4. Croyez-vous qu’il soit nécessaire de parler anglais pour accéder à des échelons supérieurs au travail?
Oui. 22
Non. 1

5. Est-il pertinent de défendre le droit de travailler en français au Québec?
Oui, c’est très important. 6
C’est important, mais il ne faut pas tomber dans l’hystérie. 14
Non, c’est une lutte dépassée. 3

6. Quitteriez-vous un emploi ou refuseriez-vous un poste si on vous obligeait à travailler en anglais?
Oui, sans hésiter. 0
Cela dépend du poste. 10
Non, cette situation ne me dérange pas. 13

7. Croyez-vous qu’au Québec le fait de fonctionner surtout en français au travail puisse nuire au développement d’une entreprise?
Oui. 10
Non. 10
Je ne sais pas. 3

8. Accepteriez-vous de travailler pour un patron unilingue anglais?
Oui. 19
Non. 4

Un «nous» pas assez «inclusif»

Certains immigrants du Québec privilégient l’anglais parce qu’ils se sentent exclus des cercles professionnels ou communautaires francophones. C’est du moins ce que suggère une étude du Conseil supérieur de la langue française menée en 2009 auprès d’immigrants non francophones. Quant aux réseaux anglophones, ils seraient plus inclusifs et mieux organisés pour accueillir les nouveaux arrivants, de l’avis des principaux intéressés.

Un air souvent entendu par l’anthropologue Monica Heller, de l’Université de Toronto, qui connaît des immigrants ayant choisi de s’installer en Ontario parce qu’ils trouvaient les Québécois francophones trop «racistes» (la plupart parlaient très bien le français, dit-elle, mais se sentaient malgré tout exclus).

Les données sur l’emploi donnent d’ailleurs du poids à ces témoignages. En 2009, les immigrants de longue date (10 ans et plus) en Ontario avaient un taux de chômage à peu près égal à celui de la population ontarienne de «souche» (8,9 % chez les premiers, 8,4 % chez les deuxièmes), tandis qu’au Québec on parle de 10,7 %, comparativement à 7,6 % chez les natifs.

Ce n’est pas que le cœur des francophones soit plus noir que celui des anglos, précise Monica Heller : «Le racisme est toujours le produit d’un conflit entre deux groupes autour d’un enjeu.» Dans le cas du Québec, les tensions concernent le droit du groupe majoritaire – les francophones – à contrôler les règles du jeu sur le territoire qu’il habite, notamment le maintien du français comme langue du travail.

Quand on veut, on peut

L’entreprise internationale de jeux vidéo Ubisoft est la première de son secteur à avoir obtenu son certificat de francisation de l’Office québécois de la langue française, en 2008. Les démarches ont duré quatre ans. «C’était tout un défi parce que la conception de jeu se fait avec des outils standards qui sont en anglais», explique Cédric Orvoine, directeur des communications. La compagnie, qui a ouvert son studio montréalais en 1997, a des antennes dans 23 pays. «Il fallait trouver le moyen de fonctionner en français ici tout en respectant l’exigence de comptabilité avec nos bureaux ailleurs dans le monde.»

Ainsi, les logiciels de design et de programmation de jeux vidéo et la terminologie qui y est associée demeurent en anglais, histoire de faciliter les échanges à l’international. Par contre, l’environnement de travail des ordinateurs au studio de Montréal est en français, ainsi que tous les logiciels qui ne sont pas techniques, comme Windows.

Cédric Orvoine estime qu’environ 80 % des activités quotidiennes se déroulent en français. «Évidemment, comme on communique parfois avec 23 pays en même temps, il y a des réunions en anglais», dit-il. Mais les rencontres du comité de direction se déroulent en français. Quitte à traduire les éléments principaux des échanges si un anglophone y assiste. Des cours de français sont de plus proposés à tous les employés non francophones (environ 10 % de l’effectif vient du Canada anglais ou d’ailleurs dans le monde). Aussi, lorsque les 2 000 employés de Montréal participent à l’assemblée annuelle, les allocutions sont en français. Une traduction simultanée est offerte en anglais.

Le bureau de Montréal se fait aussi un devoir d’envoyer d’abord toutes ses communications en français aux employés, suivies de la version anglaise, alors que c’est l’inverse lorsqu’elles émanent du siège social, pourtant situé en France. «Les hauts dirigeants ont une perspective plus internationale», explique Cédric Orvoine. Il insiste néanmoins sur le fait qu’il n’y avait «aucun geste politique» derrière la démarche de francisation. «Les patrons de la division québécoise trouvaient simplement naturel que l’entreprise s’intègre à la culture locale, dit-il. Sans vouloir tomber dans le romantisme, on peut dire qu’Ubisoft vit une histoire d’amour avec le Québec. C’est ici qu’on a bâti le studio le plus performant.»

Parce que leurs réflexions et leurs connaissances ont nourri ce reportage, remerciements au chiropraticien Winston Chan, membre du Conseil supérieur de la langue française du Québec et du conseil d’administration de la Jeune Chambre de commerce de Montréal, à Allanah de Marco, étudiante en histoire à l’Université Concordia, et à Guy Lachapelle, professeur de science politique à l’Université Concordia et directeur de l’Agence universitaire de la francophonie.

Francophonie : des possibilités inexploitées

Et si la principale menace du français au Québec était le manque d’ambition de ses locuteurs? On est 220 millions de francophones sur la planète. Faut se parler!

L’anglais domine le monde actuel parce que Américains et Britanniques investissent depuis plusieurs siècles dans l’éducation, la recherche et la création, «plus et mieux que tout le monde, et de façon plus constante», fait remarquer le journaliste Jean-Benoît Nadeau, auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire de la langue de Molière dont La Grande Aventure de la langue française : De Charlemagne au Cirque du Soleil (Québec Amérique, 2007).

Ces efforts ont donné lieu à des inventions qui se sont imposées partout. «En outre, ils ont eu le génie de commercialiser des technologies inventées par d’autres peuples», explique le journaliste. Avec une terminologie en anglais, of course.

Mais par-dessus tout, l’omnipotence de l’anglais s’explique par le fait qu’entre le XIXe et le XXe siècle, la puissance impériale qu’était l’Angleterre a perdu des plumes aux dépens d’une puissance hégémonique ayant la même langue, les États-Unis. Un événement unique dans l’histoire depuis l’empire hellénique, dit-il.

Néanmoins, aucune domination langagière n’est éternelle, comme en font foi les déclins successifs du grec puis du latin comme lingua franca; ainsi, ceux qui inventeront la source d’énergie, la technologie de l’information ou le moyen de transport de l’avenir généreront «une demande linguistique d’un ordre nouveau», croit Jean-Benoît Nadeau.

Le français a d’ailleurs déjà eu ce statut d’élite. «Au XVIIIe siècle, on n’était personne si on ne parlait pas français. Les anglophones aussi l’apprenaient, sans créer pour autant des programmes en français à l’Université d’Oxford et à Harvard», dit-il, décochant une flèche à HEC Montréal, qui vient d’instaurer une maîtrise en anglais dans l’espoir d’attirer des étudiants étrangers. «Sauf que les Anglais n’ont jamais pensé que le français valait mieux que leur langue, et c’est pourquoi ils sont ce qu’ils sont aujourd’hui.»

Un potentiel inexploité

Jean-François Gaudreault-Desbiens, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les identités juridiques et culturelles nord-américaines et comparées à l’Université de Montréal, pense aussi que les Québécois doivent s’organiser pour que l’apprentissage du français «vaille la peine». «Certes, l’existence du français en Amérique du Nord est une anomalie continentale, mais faisons-en un atout, pas une pathologie!» dit-il, las de la «paranoïa linguistique» qui prévaut au Québec, selon lui. Il croit que les francophones devraient prendre des mesures affirmatives pour faire rayonner leur langue sans livrer bataille à l’anglais, comme si l’assimilation les guettait. «Il y a moyen d’adopter un discours plus positif», dit-il.

Par exemple, il échange présentement avec des universitaires sud-américains qui s’intéressent aux programmes d’enseignement de la Faculté de droit de l’Université de Montréal. «Ils estiment qu’on trouve chez nous une tournure d’esprit et des préoccupations différentes de celles véhiculées dans les grandes écoles de droit américaines où sont formées les élites de plusieurs pays, raconte-t-il. Il s’est perdu une diversité avec l’engouement pour l’anglais, que certains cherchent à recouvrer.»

Il rappelle aussi qu’au-delà de l’initiation à la culture québécoise, l’apprentissage du français donne accès à toute la richesse de la francophonie, d’Albert Camus à Aimé Césaire. «Il faut le rappeler pour rendre cette langue plus séduisante encore aux yeux des néo-Québécois, entre autres.»

Par ailleurs, Jean-Benoît Nadeau pense que les Québécois sous-exploitent les liens commerciaux avec «l’univers francophone considérable» de la planète. En effet, le français est la seule langue au monde présente sur les cinq continents, à l’exception de l’anglais. Plus de 220 millions de personnes la maîtrisent, et, en 2050, il y en aura 700 millions, dont 85 % en Afrique, évalue Richard Marcoux, professeur de sociologie à l’Université Laval et directeur de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone.

Sur le territoire des Amériques seulement, il y a deux fois plus de personnes qui parlent français qu’au Québec, dit Jean-Benoît Nadeau. Des milliers de jeunes l’apprennent comme langue seconde aux États-Unis et au Canada. «L’espace culturel réel des francophones s’étend bien au-delà de la rivière des Outaouais. On pourrait y vendre nos manuels scolaires et nos films, par exemple. Il faut sortir du village d’Astérix!»

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La réinsertion des ex-détenus

Robert Piché

Photo : Martin Laprise


Un Québécois adulte sur sept a un casier judiciaire. Un boulet pénible à traîner au moment de trouver du travail, car les employeurs ont le droit de fouiller à leur guise le passé des candidats. Ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à vérifier les antécédents. Faut-il mieux protéger les droits des ex-contrevenants?

Robert Piché imagine parfois ce qu’on aurait écrit à son sujet si, par malheur, l’avion Airbus A330 d’Air Transat qu’il pilotait s’était abîmé dans l’Atlantique à la suite de la panne de ses deux moteurs, la nuit du 24 août 2001.

On connaît l’heureuse issue : le commandant a réussi à faire planer l’appareil pendant 18 minutes jusqu’à une île des Açores, au Portugal, sauvant la vie de 306 personnes. Dix-huit minutes où il avoue s’être senti comme un «surhomme». «Mais si la manœuvre avait échoué, il se serait trouvé des gens pour blâmer la compagnie aérienne d’avoir embauché un ex-prisonnier», croit-il.

Le pilote de ligne de 60 ans s’estime chanceux que le sauvetage du vol 236 ait «lavé la connerie» qui l’a mené derrière les barreaux de la prison américaine de Reidsville, en 1983 : il s’était alors fait pincer à transporter du pot en avion de la Jamaïque jusqu’aux États-Unis. Les salutations révérencieuses des clients de la brasserie de Lachine où nous sommes attablés témoignent d’ailleurs du respect dont il jouit.

Il se sent surtout privilégié d’avoir été réembauché comme pilote de ligne en dépit de son passé, après des années à galérer dans la restauration. «Quand je suis sorti de prison, en 1985, les compagnies aériennes ne voulaient pas entendre parler de moi.»

Sans la pénurie de pilotes au début des années 1990, il aurait été forcé de faire une croix sur l’aviation, pense-t-il. À cause des préjugés. «Entre deux candidats compétents, l’employeur préférera toujours celui dont le dossier est vierge. Pourtant, celui qui s’est réhabilité a peut-être autant, sinon plus de qualités et de ressources.» Il estime d’ailleurs que sa pénible expérience de détention lui a servi la nuit du 24 août, habitué qu’il était à réagir au quart de tour face au danger.

Big brother

Il reste que traîner un casier judiciaire diminue de moitié les chances d’obtenir un emploi, selon le criminologue et spécialiste des droits de la personne Jean Claude Bernheim, qui s’appuie sur des études menées en Europe, en Nouvelle-Zélande et au Canada. Une situation qui touche environ 800 000 Québécois – soit 14 % de la population adulte. «Dans certains domaines, comme les banques, la sécurité, la santé ou l’enseignement, la possibilité de se voir refuser un poste s’élève à 80 %.»

Le casier judiciaire est la conséquence de toute infraction au Code criminel, qu’on ait fait ou non de la prison. «Voler une pomme peut vous en valoir un», illustre Jean Claude Bernheim, qui est aussi président de l’Office des droits des détenus. Tout comme être arrêté pour possession de marijuana.

En principe, un casier judiciaire ne s’efface jamais. À moins qu’on ne soit absous par la Commission nationale des libérations conditionnelles pour bonne conduite – on dit aussi obtenir son pardon, être gracié ou réhabilité. «Et encore, il n’est pas complètement supprimé, comme c’est le cas en France, précise le criminologue. Il est simplement classé à part, de sorte que l’information sur les condamnations est difficilement accessible pour les employeurs, par exemple.»

Autrement, ces derniers ont tout le loisir de sonder le passé des candidats. «Grâce au Web, c’est plus facile que jamais», remarque Maryse Paré, coordonnatrice du Comité consultatif clientèle judiciarisée adulte (CCCJA). Par exemple, sur le site de la Société québécoise d’information juridique, tous peuvent consulter gratuitement les décisions rendues dans les cours du Québec. Moyennant certains frais, les employeurs peuvent aussi accéder aux Plumitifs, qui regroupent l’historique des dossiers de nature civile ou pénale et la liste des personnes impliquées dans une cause, entre autres.

«Au Québec, le contrôle est systématique dans les grandes entreprises et les chaînes de restaurants ou de commerces de détail», dit Martine René, responsable des conseillers en emploi à La Jonction, à Québec. C’est aussi le cas des secteurs où circulent des données sensibles, tels que la fonction publique fédérale, les services de sécurité, les banques, les assurances.

De l’avis des intervenants des services d’employabilité, les chefs de PME sont les plus enclins à engager un candidat ayant un passé judiciaire, notamment en construction, en fabrication et en restauration.

Globalement, la méfiance des employeurs s’est intensifiée depuis les attentats au World Trade Center, soutiennent tous les interviewés. «L’insécurité a gagné la population, en dépit de la baisse du taux de criminalité au Canada», remarque Yvan Robinson, directeur général de l’organisme d’aide à l’emploi La Jonction.

«L’éventail des jobs accessibles à nos clients judiciarisés a beaucoup diminué», évalue Léo Croteau, directeur du Centre de main-d’œuvre OPEX Sherbrooke. En partie à cause de la sévérité accrue des exigences d’entrée aux États-Unis depuis le 11 septembre 2001.

Par exemple, en vertu de certains programmes d’échanges commerciaux, des entreprises canadiennes exportant des marchandises aux États-Unis sont contraintes de vérifier les antécédents judiciaires de tous leurs employés, même si ces derniers n’ont pas à traverser la frontière dans le cadre de leurs fonctions.

Armure trouée

En principe, la Charte des droits et libertés de la personne du Québec interdit aux employeurs de discriminer une «personne judiciarisée» si sa condamnation n’a pas de lien avec l’emploi auquel elle postule, ou si la personne a été graciée. Cette protection relève toutefois du vœu pieux, affirme l’avocat spécialisé en droit du travail Christian Brunelle, aussi professeur à l’Université Laval.

D’abord parce qu’il est «extrêmement difficile» de prouver qu’un employeur a bel et bien rejeté une candidature à cause d’un passé judiciaire, soutient aussi Jean Claude Bernheim. «Il suffit qu’un gestionnaire plaide qu’un autre candidat est plus compétent, et le chapitre est clos.»

Sans compter qu’un patron a le droit de demander à un candidat s’il a un casier, et que ce dernier est tenu de lui dire la vérité. Au risque d’être congédié plus tard.

C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à Richard Therrien, un juge de la Cour du Québec suspendu en 1996 pour avoir tu, lors de son entrevue d’embauche, qu’il avait séjourné en prison à cause de ses liens avec des membres du Front de libération du Québec, en 1970. Richard Therrien arguait qu’il avait été gracié depuis, ce qui le dispensait de révéler son passé judiciaire. Or, la Cour suprême a maintenu sa destitution.

«Il n’y a pas de volonté de protéger les droits des travailleurs qui ont un casier. Pour les juges, il semble que les préoccupations des employeurs l’emportent sur la réhabilitation», s’indigne Christian Brunelle.

La coordonnatrice du CCCJA Maryse Paré dénonce aussi l’ambiguïté du libellé de la Charte. «On y dit qu’un patron ne peut discriminer si l’emploi n’a pas de “lien” avec le motif de condamnation du travailleur. Mais qu’entend-on par “lien”, au juste? C’est assez flou.»

«Par exemple, s’il est clair qu’une personne ayant purgé une peine pour pédophilie n’ira pas travailler en garderie, qu’en est-il d’un ex-motard reconverti en concierge dans une résidence pour personnes âgées, comme Pierre “Pépé” Provencher?» demande Martine René.

Un reportage du réseau TVA révélait cet automne que l’ancien président des Rockers, groupe affilié aux Hells Angels, travaillait dans un foyer de Joliette depuis sa libération en 2010. La nouvelle a généré un concert de protestations dans la population. Engagé pour faire le ménage, l’homme de 62 ans apprécié des pensionnaires a d’abord plaidé devant les médias qu’il n’avait aucun antécédent de vol de résidence ou de violence vis-à-vis des aînés. Il a tout de même fini par démissionner.

«La société a son propre système de condamnation parallèle à l’appareil judiciaire officiel, fondé sur la moralité», constate l’avocat Christian Brunelle. Un système assez influent pour obliger le Théâtre du Nouveau Monde à annuler la participation du chanteur français Bertrand Cantat à une pièce de Wajdi Mouawad au printemps dernier, par exemple (l’ancien membre du groupe Noir Désir a purgé une peine de prison pour l’homicide de sa conjointe Marie Trintignant, en 2003).

«Les jugements sont particulièrement intransigeants à l’égard des travailleurs ayant un rôle de modèle dans la société, comme les policiers, les enseignants et les médecins», estime Christian Brunelle. C’est le cas du cardiologue Guy Turcotte, qui séjourne en ce moment à l’Institut psychiatrique Philippe-Pinel à la suite du meurtre de ses deux enfants. Au printemps, il demandera son congé à la Commission d’examen des troubles mentaux. Il dit vouloir exercer à nouveau la médecine. Mais qui voudra l’embaucher, même s’il se révélait apte à pratiquer?

«Ce n’est pas parce qu’on a payé sa dette en prison que la société est prête à nous reprendre», conclut Robert Piché, qui a perdu des amis et de bonnes relations de travail à la suite de sa condamnation. «Il faut d’abord prouver au monde qu’on peut marcher droit. C’est un patient travail de reconstruction, parfois aussi difficile que la détention.»

Cas de discrimination

En 2010-2011, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec a reçu 31 plaintes pour discrimination de candidats au travail basée sur les antécédents judiciaires. Cela en fait le quatrième motif en importance quant au nombre de plaintes, derrière le handicap, la race et l’âge.

Se refaire

Clement Proulx a peu de pitié pour les ex-détenus qui se plaignent d’être rejetés par les employeurs. «Il y en a qui préfèrent encaisser leur chèque d’assurance sociale ou tremper dans des affaires louches plutôt que de se retrousser les manches», tranche-t-il.

À 56 ans, ce Gaspésien d’origine au large sourire en connaît un chapitre sur les repris de justice. C’est qu’avant de leur apporter du soutien au centre de toxicomanie Freedom House, à Lavaltrie, il a lui-même moisi dans des pénitenciers américains et canadiens pendant 20 ans. Des peines pour vols, surtout. Tel le gentleman cambrioleur Arsène Lupin, il pouvait dévaliser une résidence sans troubler le sommeil de ses occupants, raconte-t-il, l’œil espiègle.

À son avis, les employeurs sont bien plus nombreux qu’on le croit à vouloir donner une chance aux ex-détenus. «Mais il faut être prêt à accepter des jobines pour commencer», prévient-il.

C’est souvent là que le bât blesse. «Quand tu gagnais des milliers de dollars par semaine grâce au crime organisé, pas facile de retourner laver de la vaisselle dans un resto au salaire minimum», dit Denny Guénette, 46 ans. Cet ex-trafiquant de drogue de Québec fait maintenant du déneigement l’hiver, et l’entretien des parcs municipaux l’été. «Quand je trouve de la drogue par terre, j’appelle la police!»

Après 20 ans d’allers et retours en prison, il jouit de sa vie rangée : «Je travaille 40 heures par semaine, je paye mes factures, je m’occupe de ma maison, je fais de la motoneige… Il ne me manque qu’une blonde!»

Il ne s’ennuie pas de son ancien «club de bicycles», ni de l’argent sale qui débordait de ses poches. Le crime use, dit-il : «Dormir avec des guns dans son lit, ce n’est pas une vie.» Ses méfaits passés continuent néanmoins de lui coûter cher : ses trois filles refusent de le voir.

Il reste que changer commande une volonté de fer, en particulier quand on traîne un long historique de délinquance. Avant de rejoindre le marché du travail, il y a l’estime de soi à rebâtir, le retard scolaire à rattraper, les problèmes de drogue à régler, l’agressivité à maîtriser, explique Mathieu Grenier, conseiller au Service d’intégration à l’emploi Radisson, à Trois-Rivières.

Certains parviennent malgré tout à gravir l’Everest, mus par le désir de rattraper le temps perdu en prison, observe France Bédard, directrice associée des Centres de main-d’œuvre OPEX 82 Laval, Laurentides et Lanaudière. Elle a même vu des cas lourds se reprendre en main – des gens ayant purgé des peines pour meurtre, viol, pédophilie. «Il faut dire qu’ils ont beaucoup à perdre : au moindre écart, ils retournent derrière les barreaux.»

D’autres intervenants confirment, en précisant qu’il est tout de même ardu de trouver des employeurs prêts à les accueillir. Sans compter que les ex-détenus sont soumis à des contraintes nuisant à leur employabilité, entre autres par rapport aux déplacements. «Mais on y parvient parfois», dit Yvan Robinson, directeur général de l’organisme d’aide à l’emploi La Jonction. «On les oriente vers des milieux de travail où on risque moins de leur poser de questions, où les tâches sont plus solitaires», explique sa collègue, Martine René.

Les conseillers en emploi aident aussi leurs protégés à faire un CV et à se présenter en entrevue «sans se tirer dans le pied», dit Martine René. Par exemple, pour masquer les longues absences du marché du travail, le CV par compétences est privilégié. Quand la délicate question des antécédents judiciaires surgit, les candidats sont encouragés à dire la vérité, en précisant toutefois que le délit n’a pas de lien avec le poste offert.

L’attitude positive fait le reste. Alors qu’il dirigeait des entrevues avec des ex-détenus dans le cadre d’une recherche sur leur intégration professionnelle, au début des années 2000, le sociologue Jean Poupart a remarqué que les aspirations de ces derniers étaient souvent des plus traditionnelles. «Malgré leur parcours marginal, ils avaient assimilé les mêmes valeurs que tout le monde, notamment par rapport au travail. Ils veulent faire de l’argent, certes, mais aussi contribuer à la société à travers un boulot gratifiant. Contrairement aux préjugés qu’on entretient à leur égard, la plupart ne sont pas des paresseux.»

Ce que dit la Charte

L’article 18.2 de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec stipule : «Nul ne peut congédier, refuser d’embaucher ou autrement pénaliser dans le cadre de son emploi une personne du seul fait qu’elle a été déclarée coupable d’une infraction pénale ou criminelle, si cette infraction n’a aucun lien avec l’emploi ou si cette personne en a obtenu le pardon.»

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Suffisante, l’aide aux prisonniers?

Suffisante, l’aide aux prisonniers?

Cours de mathématiques, formation professionnelle en menuiserie, atelier d’imprimerie. Au Québec, les prisons se donnent des airs de polyvalentes pour aider les détenus à se reprendre en main, eux qui viennent souvent des milieux les plus indigents. Des mesures de réhabilitation mal acceptées par une population craintive.

La buanderie de la prison d’Orsainville, à Québec, tourne au ralenti en ce lendemain de tempête de neige. Des détenus plaisantent à côté de la calandre et des sécheuses à gaz. Tatouages, gros bras, vieux t-shirts, visages amochés. Dans le fond de la pièce, un prisonnier à la tête blanche, le dos courbé, plie de la literie. «Lui, ça fait plus longtemps que moi qu’il est ici, et j’ai 31 ans de service!» raconte Jocelyn Huot, agent de service correctionnel.

Les «stagiaires» de la buanderie, comme on les appelle officiellement, nettoient le linge de la prison et celui de clients externes, tels que les centres d’hébergement et de soins de longue durée de la région. «Ils apprennent à faire fonctionner des machines à la fine pointe, comparables à celles de n’importe quelle buanderie industrielle, insiste Jocelyn Huot. On offre un service aussi professionnel qu’ailleurs.»

Les détenus doivent signer un contrat les engageant à travailler 36 heures par semaine, pour une rémunération équivalente à 35 % du salaire minimum au Québec. Soit trois dollars et des poussières l’heure.

Pour certains, et pas forcément les plus jeunes, il s’agit d’un premier emploi à vie. Souvent parce que les peines de prison s’empilent depuis l’adolescence. «Je leur enseigne des choses aussi rudimentaires que se lever le matin, dit Jocelyn Huot. Ou faire sa toilette avant de se présenter au boulot.»

Les détenus interrogés ne s’en plaignent pas. «Au moins, quand on sort de prison, on peut écrire une expérience de travail sur notre CV», dit un jeune stagiaire.

L’emploi, une bouée

La buanderie est une des innombrables mesures d’aide à l’emploi créées dans les prisons fédérales et provinciales du Québec depuis 40 ans (voir encadré Deux types de prisons au Québec).

Une aide «vitale», estiment les spécialistes du monde carcéral, étant donné les lacunes des détenus sur le plan de la formation : «La plupart sont issus de milieux très défavorisés, au bas de l’échelle sociale», observe Jean Poupart, un expert de l’intégration sociale des personnes judiciarisées à l’École de criminologie de l’Université de Montréal.

Au moins les deux tiers n’ont pas de diplôme d’études secondaires. Toxicomanie, troubles de santé mentale et dépendance à l’aide sociale s’ajoutent au cocktail (voir encadré Un sombre tableau).

Les programmes de réhabilitation permettent aux détenus de suivre des cours, du primaire jusqu’à l’université, de faire des stages de travail et de consulter des conseillers d’orientation. À la fin de leur peine, ils peuvent continuer leurs démarches de réinsertion professionnelle auprès d’organismes communautaires qui leur sont consacrés, avec le soutien financier d’Emploi-Québec.

La prison d’Orsainville, par exemple, a notamment mis sur pied des ateliers en métallurgie, imprimerie et électronique automobile. Des formations professionnelles sont aussi offertes dans des prisons provinciales et fédérales, telles que la plomberie, la coiffure et la pose de systèmes intérieurs.

Ces activités, payées en bonne partie par les détenus eux-mêmes (voir encadré Trop gâtés?), se sont imposées au fil des décennies à la lumière d’études démontrant que trouver un emploi au cours des premiers mois suivant la libération réduit beaucoup le risque de commettre d’autres délits.

Une des plus récentes recherches à ce sujet, réalisée en Norvège en 2009, établit que les personnes libérées qui travaillent ont un taux de réincarcération 42 % plus bas que les sans-emploi. «Bref, la réhabilitation est bénéfique à la fois pour l’individu judiciarisé, qui retrouve de la dignité et de la confiance en ses moyens, mais aussi pour la collectivité, puisqu’il ne menace plus la sécurité publique», explique Jean Claude Bernheim, chargé de cours en criminologie et en droit de la personne à l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba.

En prison comme en société, l’inscription à une formation, à un atelier de travail ou à un service d’aide à l’emploi est volontaire. «Mais les personnes judiciarisées savent que c’est un gros plus dans leur dossier de libération», explique Sandy Lapointe, directrice intérimaire des services professionnels à la prison d’Orsainville. Cela donne aussi droit à une modeste allocation – cinq dollars par jour pour aller à l’école, par exemple. Par contre, seuls ceux dont le comportement est exemplaire peuvent participer : pas de drogue, pas de violence.

Les salles de classe de la prison d’Orsainville ressemblent à celles de n’importe quelle école – murs vert tendre, pupitres d’écoliers, plantes sur le rebord des fenêtres. Martin Lapierre, 31 ans, s’acharne à finir les études secondaires qu’il a abandonnées à 15 ans. Cheveux rasés, doigts jaunis par la nicotine, l’air timide, il raconte ses problèmes de toxicomanie depuis l’âge de 12 ans, ses «jobs plates» dans des usines de sa ville natale, Thetford Mines. Les vols perpétrés pour payer sa drogue. Une fois, il s’est électrocuté gravement en piquant des fils d’Hydro-Québec. Il est «en dedans» depuis septembre 2011 et sera libéré en juin.

C’est son premier séjour derrière les barreaux, et il assure que ce sera le dernier. «La bouffe est trop mauvaise», dit-il, sourire en coin. Avec l’aide de la conseillère d’orientation qui travaille à la prison, il a choisi un métier : soudeur haute pression. «Je veux repartir à neuf. J’étudie matin et soir pour avancer plus vite. Les profs m’aident beaucoup», dit-il.

Une aide trop chiche

Tous les détenus et ex-détenus interviewés pour ce dossier ont exprimé de façon souvent poignante leur reconnaissance vis-à-vis des formateurs, conseillers d’orientation et responsables d’atelier de travail. Plusieurs affirment avoir enfin compris «ce qu’[ils] valaient» et ce «dont [ils] étaient capables» grâce aux divers programmes de réhabilitation. Ils se réjouissent d’avoir quitté les milieux criminels pour mener une vie «comme tout le monde».

Il reste que la réussite n’est pas donnée à tous. Chaque année, 1 500 détenus reçoivent de l’aide à l’emploi dans les prisons provinciales. Seulement la moitié, après leur libération, trouvent un job, poursuivent leurs études ou continuent leurs démarches d’orientation, selon le Comité consultatif clientèle judiciarisée adulte. «Les autres sont réincarcérés, ou disparaissent sans laisser de trace», précise Yvan Robinson, directeur général de La Jonction, un service d’aide à l’emploi de Québec.

Ces résultats sont insuffisants aux yeux du criminologue Jean Claude Bernheim, aussi président de l’Office des droits des détenus. Bien qu’il loue la «compétence» et l’«engagement» des intervenants, il se désole que les considérations administratives, comme les fréquents transferts de prisonniers entre les établissements, «entravent trop souvent» les projets de réhabilitation des détenus.

Il regrette aussi que l’accès à la formation et à l’aide à l’emploi soit si limité. À la prison d’Orsainville, par exemple, il y a seulement 100 postes de stagiaires en atelier et 150 places à l’école, pour une population de 600 détenus. «On fait des miracles avec les moyens financiers dont on dispose», assure Sandy Lapointe, responsable des services professionnels de l’établissement.

À l’échelle du pays, Service correctionnel Canada (SCC) estime que jusqu’à 20 % de ses 14 874 détenus suivent une formation, tandis qu’environ 40 % participent à un atelier de travail. Dans les prisons provinciales, environ 20 % des détenus ont poursuivi leur scolarité en 2010-2011, et 33 % ont participé à des ateliers de travail, rémunérés ou non.

De l’avis de Jean Claude Bernheim, ce régime sec s’explique en partie par l’augmentation de la population carcérale, mais aussi par le changement de philosophie sociale amorcé au Québec dans les années 1980. «Comme dans les autres institutions, la perspective des autorités correctionnelles est passée de collective à individualiste. La réhabilitation n’est plus leur obligation; elle repose sur les seules épaules de la personne judiciarisée.»

«Les détenus eux-mêmes ont intégré ce discours axé sur l’autonomie», remarque le sociologue Jean Poupart. Au début des années 2000, son équipe de recherche a mené des entrevues avec une trentaine d’ex-prisonniers. «La grande majorité affirmaient qu’au-delà des programmes de réinsertion, c’est surtout la volonté propre de changer qui pouvait sortir un individu de la délinquance. À force de l’entendre, ils ont fini par le croire.»

Jean Poupart s’en désole : «On impute à des gens souvent déjà démunis la responsabilité de se sortir de la marginalité, sans s’interroger sur les conditions sociales qui les y ont précipités.»

Espoir et préjugés

L’aide aux «délinquants» n’est pas une cause populaire, vu le ressentiment et la méfiance du public. Et ce, même si leur réhabilitation est une aubaine pour les contribuables, considérant que les coûts d’incarcération sont d’au moins 100 000 $ par année, par détenu, selon des données du SCC et du ministère de la Sécurité publique du Québec. L’État débourse environ 25 000 $ pour accompagner pendant un an une personne sortant d’une prison fédérale. «Puis, une fois réinsérée, elle vient grossir les rangs des payeurs d’impôt», dit Yvan Robinson.

L’approche punitive et «l’isolement entre quatre murs» paraissent malgré tout les options les plus sécuritaires aux yeux d’une bonne partie de la population, dit Sandy Lapointe.

D’où les nombreuses critiques à l’endroit des programmes de réinsertion. Un exemple : les ateliers de travail en prison. «Des entrepreneurs se plaignent qu’il s’agit d’une compétition injuste», témoignent des employés du milieu carcéral. Des conseillers en emploi confient aussi se faire haranguer dans des partys de famille parce qu’ils sont «payés pour aider des criminels», raconte l’une d’eux.

Pourtant, même l’Association des Familles de Personnes Assassinées ou Disparues, fondée par le controversé sénateur Pierre-Hugues Boisvenu, n’est pas contre la réhabilitation. Sa mission vise surtout le soutien aux victimes, explique la porte-parole Elizabeth Pousoulidis, mais l’un n’empêche pas l’autre. «Le meurtrier de mon frère est allé cinq fois en prison pour des délits plus ou moins graves avant de tuer, il y a six ans. S’il avait bénéficié de plus d’encadrement quand il était détenu, une vie humaine aurait peut-être été épargnée.»

Il n’empêche que l’hostilité du public s’est accentuée au cours des dernières années, observe Mohamed Lotfi. Depuis 22 ans, il donne la parole à ceux qu’il appelle les «hommes de passage», à l’émission radiophonique Souverains Anonymes, enregistrée à l’Établissement de détention de Montréal (mieux connu sous le nom de prison de Bordeaux). «Il y a une surenchère des questions judiciaires en ce moment, et c’est en partie la faute des médias qui diffusent des émissions à la Claude Poirier», déplore le journaliste et acteur. La population est en proie à l’insécurité, conséquence possible des attentats du 11 septembre, croit-il.

Mohamed Lotfi est un chaud partisan des programmes d’insertion professionnelle. «En prison, il y a une mine d’or de travailleurs qui ne demandent qu’à être aiguillés.» En 1995, il a lui-même lancé une émission de télé au Canal Vox, au cours de laquelle des détenus de Bordeaux faisaient valoir leurs compétences dans l’espoir d’être recrutés par des employeurs. Le concept a été abandonné au bout de six mois. «Entre autres parce que les autorités correctionnelles craignaient que l’opinion publique ne soit pas prête. C’était trop révolutionnaire à leurs yeux.»

En 22 ans, il a pourtant vu nombre de détenus donner un sérieux coup de barre à leur vie. «L’un d’eux est même devenu directeur de la programmation d’une radio à sa sortie de prison, raconte-t-il. Sa participation à Souverains Anonymes lui avait donné la piqûre!» Mais la plupart de ces transformations s’opèrent lentement. Il cite l’exemple d’un de ses protégés qui s’est retrouvé une quarantaine de fois derrière les barreaux pour fraude. «Un cas désespérant. Aujourd’hui, c’est un agent de voyages respecté, un modèle de réinsertion réussie. En côtoyant les prisonniers, j’ai appris que les êtres humains peuvent changer fondamentalement. Contre toute attente.»

Un sombre tableau

Selon les dernières données disponibles sur les détenus des prisons provinciales au Québec (P) et des pénitenciers fédéraux à travers le Canada (F) :

  • De 60 à 70 % d’entre eux n’ont pas terminé leur secondaire, voire leur primaire (P et F).
  • 70 % ont des antécédents d’emploi instables (F).
  • 4 % des hommes et 11 % des femmes n’ont jamais travaillé (P).
  • 60 % n’ont pas de compétences spécialisées (F).
  • 52 % reçoivent des prestations d’aide sociale (P).
  • 52 % éprouvent des problèmes familiaux et conjugaux (P).
  • Le tiers a connu la violence familiale; 19 %
  • ont été agressés physiquement; 13 % l’ont été sexuellement (P).
  • 59 % ont des problèmes de consommation d’alcool et de drogues (P).
  • 11 % souffrent de troubles mentaux à l’admission (F).
  • En 2007-2008, ils étaient âgés en moyenne de 36 ans (P) et de 33 ans à l’admission (F – âge médian).
  • Environ 9 sur 10 sont des hommes (P et F).

Sources : Ministère de la Sécurité publique du Québec, Service correctionnel Canada

Trop gâtés?

Dans les établissements de détention sous l’autorité du gouvernement du Québec, les détenus autofinancent la grande majorité de leurs activités de réhabilitation, ainsi que les petits «luxes» dont seuls peuvent profiter les plus sages, comme la télé dans la cellule (cellule qui, de visu, se résume à un mince matelas, des toilettes et un lavabo vétustes…).

Les prisonniers qui travaillent comme stagiaires aux ateliers reçoivent une rémunération correspondant à 35 % du salaire minimum (autour de 3 $ l’heure), tandis que ceux inscrits à l’école ou veillant à l’entretien de la prison ont droit à une allocation de quelques dollars par jour (les montants varient selon les établissements).

Tout le monde est payé par le Fonds de soutien à la réinsertion sociale (FSRS), caisse totalement financée par les détenus grâce à la vente des biens et des services qu’ils produisent en atelier. Dix pour cent de leur salaire retourne systématiquement au FSRS. Enfin, le Fonds récolte les profits de la «cantine» – une sorte de dépanneur offrant notamment friandises, cigarettes, déodorants et autres produits de base.

C’est le FSRS qui organise et finance la formation scolaire, professionnelle et personnelle ainsi que les loisirs et les sports des détenus. Il soutient aussi les prisonniers indigents.

Dans les pénitenciers fédéraux, les détenus qui travaillent ou suivent une formation sont aussi rémunérés entre 5,25 $ et 6,90 $ par jour. Même ceux qui refusent toute participation à des programmes d’activités ont droit à une allocation de 1 $ par jour. Ces sommes sont versées par l’État. Les détenus cotisent aussi à un fonds similaire au FSRS, la Caisse de bienfaisance des détenus, qui sert notamment à payer des activités éducatives, sociales et récréatives.

Dans les prisons fédérales comme provinciales, les détenus qui s’inscrivent à des études postsecondaires paient de leur poche leurs droits de scolarité et leurs livres, sauf exception.

Deux types de prisons au Québec

Le Québec compte :

  • 18 établissements de détention provinciaux où sont purgées les peines de deux ans moins un jour. En 2010-2011, ils ont enregistré 40 777 admissions (cela comprend aussi les prévenus, soit les gens en attente de procès).
  • 13 pénitenciers fédéraux pour les peines de deux ans et plus. En décembre 2011, on y dénombrait 3 385 personnes.

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