Les rouages de la corruption

Jonathan Goyette

Jonathan Goyette, professeur adjoint au Département d’économique de l’Université de Sherbrooke
Photo : Sofia Villeneuve

Pots-de-vin aux fonctionnaires, pizzo à la mafia, collusion entre soumissionnaires, financement illégal des partis politiques… Avec les audiences de la commission Charbonneau sur l’industrie de la construction, le Québec découvre, mi-cynique, mi-éberlué, à quel point la corruption pourrit ses institutions. Comment a-t-on pu en arriver là?

Pour avoir un petit cours «Corruption 101», Jobboom a rencontré Jonathan Goyette, professeur adjoint au Département d’économique de l’Université de Sherbrooke. Membre du Groupe de recherche en économie et développement international, il s’intéresse aux conséquences de la corruption sur la croissance économique des pays en développement. Après avoir passé quelques années en Côte d’Ivoire, où il a pu observer la petite et la grande corruption au quotidien, il se penche ces jours-ci sur les récits de corruption et de trafic d’influence qui s’étalent au grand jour dans la Belle Province.

JOBBM   D’où vient la corruption?
Jonathan Goyette La corruption survient là où il y a des failles dans l’administration de l’appareil gouvernemental. Il peut s’agir de lois ou de règles qui sont confuses ou de documents peu clairs. Des individus intelligents et malhonnêtes perçoivent ces failles et les utilisent à leur avantage.

Au Québec, quelles sont ces failles?
JG Selon les faits relevés à la commission Charbonneau, les règles entourant l’octroi de contrats publics manquaient de clarté. La présidente de la commission a aussi noté un manque de communication entre les différents organes qui devaient gérer les contrats.

Par ailleurs, si l’octroi des contrats est seulement basé sur le prix (en fonction du plus bas soumissionnaire), comme c’est le cas à l’heure actuelle, il y a une porte ouverte à la manigance : les prix peuvent être manipulés. Il peut y avoir de la collusion entre les entrepreneurs, si ce n’est de la corruption pure et simple, avec des pots-de-vin versés aux employés municipaux afin de connaître les prix des autres soumissionnaires. Je crois qu’un système d’octroi qui ne serait pas seulement basé sur les prix, mais aussi sur les compétences, pourrait limiter les abus comme ceux que nous avons vus.

Quelle différence voyez-vous entre la corruption ici et celle dans les pays en voie de développement?
JG Au Québec, on observe ce que j’appelle la grande corruption : des individus (fonctionnaires et entrepreneurs) ont manipulé l’octroi de contrats pour pouvoir blanchir de l’argent et utiliser cet argent pour financer des partis politiques. On va voir autant, sinon plus de grande corruption dans un pays en voie de développement, mais la différence, c’est surtout sur le plan de la petite corruption, soit les petits bakchich et autres «pourboires» qui sont exigés par des employés de l’État. Dans certains pays, c’est à se demander si une bureaucratie complexe n’est pas mise en place justement pour faire en sorte que ceux qui font la queue offrent des pots-de-vin pour accélérer le service. Prenons le nombre de jours pour obtenir un permis de construction pour un entrepôt, par exemple. Il est de 1 030 jours en Haïti, comparativement à 73 jours en moyenne au Canada. Celui qui a assez d’argent va payer les bureaucrates pour obtenir un service accéléré.

Dans les pays en voie de développement, on observe aussi que, même si les salaires sont très bas dans la fonction publique, les emplois y sont très convoités. C’est un secret de Polichinelle : on sait qu’il y a un moyen de faire de l’argent avec les pots-de-vin une fois en poste. Ça fait partie de la culture.

Ici, la corruption vise plutôt l’obtention de contrats lucratifs avec le gouvernement. Les contrats ne sont pas donnés aux entreprises les plus efficientes ou capables de réaliser les projets à moindre coût pour les contribuables. On les octroie aux entreprises capables de payer les plus gros pots-de-vin aux fonctionnaires ou aux collecteurs de fonds des partis. Une fois que le système est instauré, il y a un groupe restreint d’entrepreneurs qui surveillent leur terrain et qui fixent les prix : il faut être «dans le club». Les entrepreneurs indépendants et honnêtes sont exclus.

Et quelles sont les conséquences de la corruption?
JG Dans les pays en développement, la conséquence la plus importante est une baisse de l’investissement et de la croissance économique, car la corruption décourage les investisseurs de monter des projets. Dans ces endroits, où on observe des problèmes de crédit importants, c’est déjà difficile de débloquer un cash flow pour financer un projet. En plus, une taxe arbitraire sous forme de pot-de-vin risque de vous tomber dessus en cours de réalisation. Résultat : beaucoup de projets viables ne voient pas le jour, faute de promoteurs avec les reins assez solides. Chez nous, on pourrait croire que la corruption décourage les entrepreneurs indépendants de monter des projets de qualité, sachant qu’ils seront exclus.

La corruption cause aussi une délégitimation de la démocratie et de l’économie de marché dans l’opinion publique. En 2010, selon Transparency International (un organisme qui surveille la corruption dans le monde), environ 62 % des Canadiens croyaient que la corruption avait augmenté au Canada dans les 3 dernières années. Et lorsqu’on leur demandait de nommer les organisations les plus corrompues au Canada, c’était les partis politiques qui ressortaient le plus. Le phénomène n’est pas présent qu’au Québec, il est partout au pays.

Enfin, l’une des conséquences dont on ne parle presque jamais, c’est le détournement de talents. Des gens intelligents passent leur temps à chercher comment extraire des rentes et des avantages du système public à travers la corruption. Que se passerait-il s’ils s’ingéniaient plutôt à développer des idées créatrices de richesse et d’emplois?

À qui profite la corruption?
JG Dans les pays en développement, elle profite aux individus qui empochent les pots-de-vin et qui peuvent mettre l’argent en banque à l’extérieur du pays. Au Québec, ça profite à des groupes. Il y a le groupe d’entrepreneurs qui se partagent les contrats, ensuite il y a l’organisation mafieuse qui récolte une rente de tout ça et enfin, il y a les politiciens qui en profitent en augmentant leur financement électoral et ainsi leurs chances d’être élus ou réélus.

Quelles sont, selon vous, les pistes de solutions?
JG Il y a différentes avenues. Dans les pays en développement, verser un meilleur salaire aux fonctionnaires peut donner de bons résultats, car les conséquences de se faire pincer – perdre son emploi et renoncer à un salaire élevé – deviennent plus importantes. Mais pour ça, il faut qu’il y ait plus de mécanismes pour débusquer la corruption. Car si on augmente le salaire d’un employé, mais qu’il court peu de risques d’être pris, il va continuer à accepter des pots-de-vin. Singapour est un bon exemple à cet égard. Les fonctionnaires y gagnent les salaires les plus élevés au monde. Mais il y a aussi des règles strictes et des amendes très élevées, voire des peines de prison, pour les écarts de conduite. Ces deux facteurs ont permis d’attirer beaucoup d’investissements et de hausser le niveau de vie pour une bonne partie de la population.

Et quelles seraient les solutions spécifiques au Québec?
JG En ce moment, les médias accordent beaucoup d’importance à la corruption, mais dans quelques mois, lorsque la commission Charbonneau sera terminée, que va-t-il se passer? Il va sûrement y avoir des améliorations sur le plan bureaucratique, mais les fraudeurs sont assez rusés : dès qu’il va y avoir de nouveaux systèmes, certains vont trouver de nouveaux moyens pour les contourner.

Les solutions durables passent par la création d’organes de surveillance totalement indépendants et détachés de l’appareil politique. On pourrait même envisager que la direction de ces organes obéisse à une rotation fixe, afin d’éviter toute «contamination» par le parti au pouvoir. En ce sens, la création de l’Unité permanente anticorruption est une bonne nouvelle. Mais il faut s’assurer qu’il y ait des ressources efficaces pour ceux qui veulent dénoncer. Par exemple, il devrait y avoir un protecteur du citoyen auprès duquel les entrepreneurs pourraient formuler des plaintes de manière anonyme contre le harcèlement. De même, un travailleur qui serait témoin de corruption de la part de son employeur devrait pouvoir se tourner vers des ressources solides. On parle de crime organisé. Il faut que les délateurs soient protégés.

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Doit-on craindre le bogue de 2012?

En 2008, les données démographiques laissaient entrevoir qu’à partir de 2012 la population québécoise en âge de travailler commencerait à décroître, aggravant les problèmes de recrutement des entreprises. À l’époque, l’équipe de Jobboom avait même qualifié la tendance de «bogue de 2012»! En cette année charnière, qu’en est-il réellement sur le terrain?

«L’année 2012 ne sera pas spécialement marquée par une pénurie de main-d’œuvre», affirme d’entrée de jeu André Grenier, économiste à Emploi-Québec. Il prévoit que les profondes transformations démographiques au Québec affecteront graduellement le marché du travail, et que la pénurie de main-d’œuvre sera plus marquée plutôt d’ici 2020 ou 2030.

Malgré tout, il est vrai qu’à compter de 2013 la population en âge de travailler (les 15 à 64 ans) diminuera pour la première fois de notre histoire. Alors que ce groupe d’âge a connu une croissance de 5,14 % de 2003 à 2012, on prévoit une perte de croissance de 3,8 % des personnes âgées de 15 à 64 ans entre 2013 et 2030, soit environ 200 000 personnes de moins1. Pas de doute que cette situation aura un effet sur le marché du travail québécois, qui sera appelé à se transformer dans les années à venir, notamment pour remplacer les travailleurs qui partiront à la retraite.

À titre d’exemple : en 1971, il y avait 7,8 travailleurs potentiels pour chaque personne de 65 ans et plus. En 2010, cette proportion était de 4 travailleurs pour 1 retraité, et en 2030, on comptera uniquement 2,1 travailleurs pour une personne de 65 ans et plus. C’est ce qui ressort d’un rapport publié en septembre 2011 par la Commission nationale sur la participation au marché du travail des travailleuses et travailleurs expérimentés de 55 ans et plus, pour le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale.

«C’est vrai que la population en âge de travailler vieillit au Québec et qu’il y aura un déficit de jeunes travailleurs pour la remplacer, mais il faut toutefois nuancer», fait valoir André Grenier. Le Québec n’est pas en situation de total plein emploi. «En 2011, on a quand même environ 330 000 personnes qui sont à la recherche active d’un emploi chaque mois, tous niveaux de qualification confondus», note l’économiste.

Préparer l’avenir

Yves-Thomas Dorval, président du Conseil du patronat du Québec, est aussi d’avis qu’il est trop tôt pour annoncer une crise de la main-d’œuvre en 2012, mais il observe que les tendances lourdes de la décroissance démographique au Québec pourraient avoir des conséquences sur la croissance économique de la province. «Des membres nous confient régulièrement qu’ils doivent refuser des contrats lucratifs, en raison d’un manque de personnel qualifié. De plus, nos travailleurs d’expérience ont tendance à prendre leur retraite une année ou deux plus tôt au Québec qu’ailleurs au Canada. Dans certaines industries, comme la construction, les services liés à la santé et l’informatique, la rareté de la main-d’œuvre se fait déjà sentir très clairement», affirme-t-il.

Les entreprises québécoises doivent donc commencer à se préparer pour faire face à la rareté des travailleurs qui les affectera dans la prochaine décennie. En 2009, la Fédération des chambres de commerce du Québec a d’ailleurs mené une série de 15 rencontres sur le sujet avec ses membres dans toutes les régions de la province. «Nous voulions comprendre où se situaient les besoins afin de trouver ensuite des pistes de solution», explique Françoise Bertrand, présidente-directrice générale de la Fédération.

Conclusion? Pour combler son déficit de travailleurs, le Québec devra s’attaquer à plusieurs dossiers. «En premier lieu, il faudra se pencher sur la possibilité de retenir un peu plus longtemps nos travailleurs d’expérience, afin qu’ils puissent transmettre leur expertise aux plus jeunes, note Françoise Bertrand. Plusieurs travailleurs dans la soixantaine seraient intéressés à rester en emploi, mais dans des conditions différentes, à temps partiel par exemple.»

«Dans les années 1990, les entreprises ont incité fortement les travailleurs plus âgés à partir à la retraite pour réduire les coûts. Il faudra maintenant faire l’inverse et trouver des façons de les retenir», confirme André Grenier.

Au chapitre de l’immigration, le Québec devra consentir des efforts pour mieux intégrer les nouveaux arrivants au marché du travail. «Cela passe par une sélection mieux arrimée aux besoins du marché, mais aussi par la création de programmes intensifs pour combler plus rapidement l’écart entre la formation professionnelle de ces personnes et les exigences de l’emploi, en leur permettant d’aller chercher des compléments de formation plutôt que de refaire leurs études, par exemple, suggère Yves-Thomas Dorval. De plus, il faut vite intégrer ou réintégrer les personnes au chômage qui sont en mesure de travailler, en leur procurant de la formation. Nous avons également du travail à faire pour prévenir le décrochage scolaire.»

Selon Françoise Bertrand, la formation continue devrait être une priorité pour tous dans les prochaines décennies. «Les travailleurs de tous les domaines doivent continuer à se perfectionner pour demeurer flexibles et pouvoir s’adapter si leur industrie subit des transformations.»

L’embarras du choix… de carrière!

Selon les experts interrogés, toutes les régions du Québec auront besoin de main-d’œuvre et la demande sera forte dans une variété de domaines. «De nombreux secteurs sont en expansion, notamment le transport, l’hébergement, la restauration, le tourisme, les technologies de l’information, le domaine de l’énergie, le génie civil, les mines et l’aéronautique, et ils cherchent déjà des travailleurs qualifiés. Certains secteurs à haute valeur ajoutée, comme les nano-technologies, l’environnement, les énergies renouvelables et la génomique, représentent aussi à mon avis des emplois d’avenir», estime Yves-Thomas Dorval.

«Les métiers professionnels et techniques, la plomberie par exemple, sont déjà très recherchés. Les entreprises nous disent que c’est plus que de la rareté, c’est une vraie pénurie. À mesure que l’espérance de vie s’allonge, les secteurs des services aux individus, des soins de santé et des services aux personnes âgées vont aussi connaître une très forte demande», prédit Françoise Bertrand.

Les occasions de carrière ne manqueront par pour les jeunes diplômés. Il ne leur reste qu’à faire leur choix. «Les données économiques peuvent les guider, mais le plus important demeure de choisir un métier qu’on aime!» rappelle André Grenier… Sages paroles. 09/11

(1) Le vieillissement de la main-d’œuvre et l’avenir de la retraite : des enjeux pour tous, un effort de chacun. Commission nationale sur la participation au marché du travail des travailleuses et travailleurs expérimentés de 55 ans et plus, septembre 2011.

Source: Les carrières d’avenir 2012

À quand la pénurie de main-d’œuvre?

En 2008, les données démographiques laissaient entrevoir qu’en 2012 la population québécoise en âge de travailler commencerait à décroître, aggravant les problèmes de recrutement des entreprises. A l’époque, l’équipe de Jobboom avait même qualifié la tendance de «bogue de 2012»! En cette année décisive, Jobboom est allé vérifier ce qu’il en était sur le terrain.

«L’année 2012 ne sera pas spécialement marquée par une pénurie de main-d’œuvre», affirme d’entrée de jeu André Grenier, économiste à Emploi-Québec. Il prévoit que les profondes transformations démographiques au Québec affecteront graduellement le marché du travail, et que la pénurie de main-d’œuvre sera plus marquée plutôt d’ici 2020 ou 2030.

«Des membres nous confient régulièrement qu’ils doivent refuser des contrats lucratifs, en raison d’un manque de personnel qualifié. De plus, nos travailleurs d’expérience ont tendance à prendre leur retraite une année ou deux plus tôt au Québec qu’ailleurs au Canada.»
Yves-Thomas Dorval, Conseil du patronat du Québec

Malgré tout, il est vrai qu’à compter de 2013 la population en âge de travailler (les 15 à 64 ans) diminuera pour la première fois de notre histoire. Alors que ce groupe d’âge a connu une croissance de 5,14 % de 2003 à 2012, on prévoit une perte de croissance de 3,8 % des personnes âgées de 15 à 64 ans entre 2013 et 2030, soit environ 200 000 personnes de moins1. Pas de doute que cette situation aura un effet sur le marché du travail québécois, qui sera appelé à se transformer dans les années à venir, notamment pour remplacer les travailleurs qui partiront à la retraite.

À titre d’exemple : en 1971, il y avait 7,8 travailleurs potentiels pour chaque personne de 65 ans et plus. En 2010, cette proportion était de 4 travailleurs pour 1 retraité, et en 2030, on comptera uniquement 2,1 travailleurs pour une personne de 65 ans et plus. C’est ce qui ressort d’un rapport publié en septembre 2011 par la Commission nationale sur la participation au marché du travail des travailleuses et travailleurs expérimentés de 55 ans et plus, pour le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale.

«C’est vrai que la population en âge de travailler vieillit au Québec et qu’il y aura un déficit de jeunes travailleurs pour la remplacer, mais il faut toutefois nuancer», fait valoir André Grenier. Le Québec n’est pas en situation de total plein emploi. «En 2011, on a quand même environ 330 000 personnes qui sont à la recherche active d’un emploi chaque mois, tous niveaux de qualification confondus», note l’économiste.

Préparer l’avenir

Yves-Thomas Dorval, président du Conseil du patronat du Québec, est aussi d’avis qu’il est trop tôt pour annoncer une crise de la main-d’œuvre en 2012, mais il observe que les tendances lourdes de la décroissance démographique au Québec pourraient avoir des conséquences sur la croissance économique de la province. «Des membres nous confient régulièrement qu’ils doivent refuser des contrats lucratifs, en raison d’un manque de personnel qualifié. De plus, nos travailleurs d’expérience ont tendance à prendre leur retraite une année ou deux plus tôt au Québec qu’ailleurs au Canada. Dans certaines industries, comme la construction, les services liés à la santé et l’informatique, la rareté de la main-d’œuvre se fait déjà sentir très clairement», affirme-t-il.

Les entreprises québécoises doivent donc commencer à se préparer pour faire face à la rareté des travailleurs qui les affectera dans la prochaine décennie. En 2009, la Fédération des chambres de commerce du Québec a d’ailleurs mené une série de 15 rencontres sur le sujet avec ses membres dans toutes les régions de la province. «Nous voulions comprendre où se situaient les besoins afin de trouver ensuite des pistes de solution», explique Françoise Bertrand, présidente-directrice générale de la Fédération.

Conclusion? Pour combler son déficit de travailleurs, le Québec devra s’attaquer à plusieurs dossiers. «En premier lieu, il faudra se pencher sur la possibilité de retenir un peu plus longtemps nos travailleurs d’expérience, afin qu’ils puissent transmettre leur expertise aux plus jeunes, note Françoise Bertrand. Plusieurs travailleurs dans la soixantaine seraient intéressés à rester en emploi, mais dans des conditions différentes, à temps partiel par exemple.» «Dans les années 1990, les entreprises ont incité fortement les travailleurs plus âgés à partir à la retraite pour réduire les coûts. Il faudra maintenant faire l’inverse et trouver des façons de les retenir», confirme André Grenier.

«À mesure que l’espérance de vie s’allonge, les secteurs des services aux individus, des soins de santé et des services aux personnes âgées vont connaître une très forte demande.»
Françoise Bertrand, Fédération des chambres de commerce du Québec

Au chapitre de l’immigration, le Québec devra consentir des efforts pour mieux intégrer les nouveaux arrivants au marché du travail. «Cela passe par une sélection mieux arrimée aux besoins du marché, mais aussi par la création de programmes intensifs pour combler plus rapidement l’écart entre la formation professionnelle de ces personnes et les exigences de l’emploi, en leur permettant d’aller chercher des compléments de formation plutôt que de refaire leurs études, par exemple, suggère Yves-Thomas Dorval. De plus, il faut vite intégrer ou réintégrer les personnes au chômage qui sont en mesure de travailler, en leur procurant de la formation. Nous avons également du travail à faire pour prévenir le décrochage scolaire.»

Selon Françoise Bertrand, la formation continue devrait être une priorité pour tous dans les prochaines décennies. «Les travailleurs de tous les domaines doivent continuer à se perfectionner pour demeurer flexibles et pouvoir s’adapter si leur industrie subit des transformations.»

L’embarras du choix… de carrière!

Selon les experts interrogés, toutes les régions du Québec auront besoin de main-d’œuvre et la demande sera forte dans une variété de domaines. «De nombreux secteurs sont en expansion, notamment le transport, l’hébergement, la restauration, le tourisme, les technologies de l’information, le domaine de l’énergie, le génie civil, les mines et l’aéronautique, et ils cherchent déjà des travailleurs qualifiés. Certains secteurs à haute valeur ajoutée, comme les nanotechnologies, l’environnement, les énergies renouvelables et la génomique, représentent aussi à mon avis des emplois d’avenir», estime Yves-Thomas Dorval.

«Les métiers professionnels et techniques, la plomberie par exemple, sont déjà très recherchés. Les entreprises nous disent que c’est plus que de la rareté, c’est une vraie pénurie. À mesure que l’espérance de vie s’allonge, les secteurs des services aux individus, des soins de santé et des services aux personnes âgées vont aussi connaître une très forte demande», prédit Françoise Bertrand.

Les occasions de carrière ne manqueront pas pour les jeunes diplômés. Il ne leur reste qu’à faire leur choix. «Les données économiques peuvent les guider, mais le plus important demeure de choisir un métier qu’on aime!» rappelle André Grenier… Sages paroles.

1. Le vieillissement de la main-d’œuvre et l’avenir de la retraite : des enjeux pour tous, un effort de chacun, Commission nationale sur la participation au marché du travail des travailleuses et travailleurs expérimentés de 55 ans et plus, septembre 2011.

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Redevenir salarié

Plusieurs employés rêvent de dire «bye-bye boss» pour vivre de leur passion, que ce soit dessiner des vêtements ou faire cuire des petits gâteaux. Certains font le saut, mais la réalité peut les ramener sur terre de façon brutale. Comment survit-on à un échec d’entrepreneur? Parfois, retourner travailler pour autrui s’impose.

En 2000, quand Mélanie Veilleux se lance en affaires à 23 ans avec sa sœur Sophie pour fonder Falbala, une gamme de prêt-à-porter pour femmes, elle sait que c’est un pari risqué. Elle quitte pourtant son emploi dans une bijouterie et se jette dans le vide, s’accrochant à un plan d’affaires monté avec l’aide du Service d’aide aux jeunes entrepreneurs.

Au début, les deux sœurs travaillent d’arrache-pied depuis l’appartement de Mélanie, parfois jusqu’à 15 heures par jour. Leurs efforts sont récompensés : elles arrivent à faire parler d’elles dans les magazines de mode et plusieurs actrices québécoises s’affichent en robes Falbala. «Même si c’était hyper exigeant, j’étais vraiment fière de ce que j’avais bâti avec ma sœur», raconte Mélanie. Si bien qu’en 2005, elles ouvrent un atelier-boutique.

Un emploi, c’est l’occasion de reprendre un peu une vie normale, de se redonner le droit au bonheur.
– François Lefort, psychologue du travail

Les ventes vont rondement, mais l’entreprise a des soucis financiers – les clients paient souvent 90 jours après la livraison, tandis que les fournisseurs, eux, doivent être payés sur-le-champ. Puis, coup de théâtre, en 2006, leur maman est atteinte d’un cancer grave. Les filles passeront environ une année à profiter des derniers moments avec elle, ce qui les obligera à reléguer les affaires au second plan.

«Quand tu es salarié, tu peux expliquer à ton employeur que tu vis une crise personnelle ou familiale. Mais quand tu es en affaires, ton entreprise ne peut pas survivre sans toi. Il n’y a pas de place pour les imprévus», confie Mélanie. Quelques mois après les funérailles, Mélanie et Sophie doivent fermer l’entreprise qu’elles avaient mis sept ans à faire croître. «C’était un double deuil. Je m’étais tellement investie dans ce projet professionnel!»

Mélanie n’est pas toute seule dans le club des entrepreneurs déçus. Selon le ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation du Québec, plus de la moitié des 30 000 entreprises créées chaque année ne survivent pas plus de trois ans. La situation est particulièrement difficile pour les microentreprises (de un à quatre employés), selon un rapport publié en 20081. Cela fait beaucoup de gens qui doivent se réorganiser en moins de deux pour pouvoir continuer à gagner leur vie.

«Quand notre projet n’est pas rentable et que la situation ne semble pas vouloir s’améliorer, que notre santé est compromise par le stress, il faut savoir passer à autre chose. Cela veut souvent dire retourner sur le marché du travail comme salarié», conseille François Lefort, psychologue du travail et fondateur du site de consultation psychologique et de coaching aideenligne.ca.

Retourner pointer

Le chapitre Falbala terminé, Mélanie Veilleux a dû mettre son CV à jour. «C’était difficile. Il y avait peu d’emplois en mode, et de toute façon j’envisageais mal d’aller travailler pour un autre designer ou pour une entreprise après avoir suivi ma propre vision pendant plusieurs années.» Elle tente d’ailleurs de réaliser un nouveau projet avec d’autres associés, en vain : elle doit se résoudre à trouver un emploi et devient gérante dans un resto-bar branché.

«Au début, c’était douloureux pour moi de dire aux gens que j’avais fermé Falbala et que je travaillais en restauration», confie Mélanie. Mais selon François Lefort, se retrouver sur une liste de paie peut représenter un répit salutaire. «Bien souvent, cela fait des mois qu’on vit un stress pénible en voyant venir l’échec de notre projet. Un emploi, c’est l’occasion de reprendre un peu une vie normale, de se redonner le droit au bonheur.» La transition n’a pas à être vue comme un recul; au contraire, on peut en profiter pour faire fructifier ses compétences. «Je travaille dans un domaine différent, mais je peux continuer d’utiliser mes habiletés, par exemple pour gérer le personnel et trouver des occasions de croissance», dit Mélanie.

Certains ex-entrepreneurs craignent toutefois de perdre une bonne part de liberté et d’autonomie en retournant travailler pour autrui. C’est le cas de Marie-Ève Berlinger, qui s’apprête à quitter la vie de travailleuse autonome comme consultante en stratégies de communications pour un emploi à l’Institut national de l’image et du son. «Je cherchais plus de stabilité financière et de paix d’esprit, et on m’a offert un emploi génial sur un plateau d’argent. Pourtant, j’ai peur de m’ennuyer du précieux équilibre travail-vie personnelle que j’ai en travaillant de chez moi.»

Certaines grosses firmes peuvent se méfier de quelqu’un qui a un profil d’entrepreneur. Elles le perçoivent comme un rebelle qui va résister aux instructions.

 

Choisir sa nouvelle vie

D’où l’importance de ne pas sauter sur n’importe quelle offre d’emploi. «Il faut s’assurer que notre futur employeur a des valeurs compatibles avec les nôtres et qu’on pourra jouir d’une certaine autonomie», fait valoir Erick Beaulieu, conseiller d’orientation qui travaille en pratique privée. «C’est important de bien magasiner pour trouver un compromis honorable, comme un horaire plus flexible ou la possibilité de faire du télétravail.»

Encore faut-il avoir les moyens de magasiner. «Idéalement, quand on s’aperçoit que notre entreprise fait naufrage, il ne faut pas attendre d’être dans une position tellement vulnérable qu’on doive accepter n’importe quel emploi», suggère Erick Beaulieu.

Reste à convaincre les recruteurs de nous embaucher! Et à ce chapitre, les entrepreneurs dans l’âme ont intérêt à canaliser leur énergie autrement. Certaines grosses firmes peuvent se méfier de quelqu’un qui a un profil d’entrepreneur. Elles le perçoivent comme un rebelle qui va résister aux instructions. «C’est le premier préjugé qu’on doit défaire en entrevue avec un employeur potentiel. Il faut le convaincre qu’on n’a pas perdu l’esprit d’équipe et que toute l’énergie qu’on a déployée à lancer notre entreprise, on est prêt à la mettre à son service», conseille François Lefort.

Naturellement, il pourrait être tentant d’omettre un ratage entrepreneurial dans un CV. Mais il ne faut pas le cacher, et il ne faut surtout pas en avoir honte. «Il s’agit de jouer de franchise avec un futur employeur et lui expliquer pourquoi notre projet n’a pas fonctionné. Un bon intervieweur saura s’informer de ce qu’on a appris de cette expérience, et dans ce cas, une réponse claire et honnête est de rigueur. Par exemple : “j’ai trop investi de capital” ou “j’avais mal évalué la compétition”. On peut ensuite recentrer la conversation sur notre motivation à travailler pour l’entreprise», préconise François Lefort.

Et si on se sent totalement allergique à l’idée d’avoir un patron? «Il faudrait peut-être chercher à savoir pourquoi en consultant un professionnel en orientation ou en psychologie. Parfois, les craintes ne sont pas justifiées et en parler peut dédramatiser la situation», fait valoir Erick Beaulieu.

En somme, il faut voir ce retour à l’emploi comme une occasion de refaire ses forces et de réfléchir à notre échec pour mieux planifier un prochain projet. C’est ainsi que Mélanie Veilleux voit les choses. «J’ai appris qu’en tant qu’entrepreneur, tu ne peux pas espérer être bon dans tous les aspects des affaires – il faut connaître ses forces et aller chercher de l’aide, ou les bons partenaires pour pallier ses faiblesses. J’ai encore envie de bâtir quelque chose par moi-même. D’ailleurs, la restauration m’intéresse de plus en plus. Mais pour l’instant, je suis en apprentissage.»

1. Ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation. Taux de survie des nouvelles entreprises au Québec, 2008.

FailCon : une conférence sur… l’échec!
En 2009, Cass Phillips, organisatrice d’événements spécialisés pour les start-upsdans la Silicon Valley, réalise que toutes les conférences qu’elle organise et auxquelles elle assiste invitent les présentateurs à parler en long et en large de leurs bons coups, mais que personne ne parle jamais d’échec. Or, une grande quantité de nouvelles entreprises, surtout dans le domaine des technologies, se plantent. Pour Cass Phillips, inciter les gens à s’exprimer ouvertement sur leurs erreurs et sur ce qui les a amenés à déclarer faillite est un partage essentiel de connaissances. Elle décide donc d’organiser la première FailCon, une conférence d’un jour s’adressant aux entrepreneurs en technologie, aux investisseurs, aux développeurs et aux designers, afin qu’ils se penchent sur leurs propres échecs et ceux des autres, pour mieux assurer le succès de leur prochain projet.La troisième conférence FailCon a eu lieu en octobre 2011 à San Francisco, et une première édition européenne s’est aussi tenue à Paris à l’automne. Des pourparlers sont en cours pour l’organisation de conférences FailCon au Chili, à Berlin, Milan et Londres.

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Vous êtes votre propre patron? Vous souhaitez le devenir? Jobboom Pigistes met en relation les travailleurs autonomes et les donneurs d’ouvrage.

Internet ne rend pas stupide

Cathy N. Davidson

Cathy N. Davidson, auteure d'un essai sur l'attention
Photo : The News & Observer, John Rottet


Soumis au flot constant d’informations et de distractions de l’ère numérique, nous serions en train de perdre notre capacité d’attention, disent certains auteurs. D’autres avancent même qu’Internet nous rend crétins. Cathy N. Davidson, vice-doyenne des études interdisciplinaires de l’Université Duke en Caroline du Nord, croit au contraire qu’il pourrait nous rendre plus intelligents. Elle défend ce point de vue dans l’essai Now You See It: How the Brain Science of Attention Will Transform the Way We Work, Live and Learn (Maintenant vous le voyez : Comment la science de l’attention du cerveau va transformer notre manière de travailler, de vivre et d’apprendre). Un ouvrage qui se veut une invitation à profiter pleinement des possibilités technologiques du XXIe siècle.

Avez-vous vu le gorille? Dans l’introduction de son essai, Cathy Davidson décrit une expérience célèbre menée en 1999 par Daniel Simons de l’Université de l’Illinois et Christopher Chabris de l’Université Harvard.

Dans une vidéo, un groupe de personnes jouent au basketball. On donne pour consigne aux spectateurs de compter le nombre de passes entre les joueurs. À la fin, on demande aux sujets s’ils ont vu le gorille. Seule une minorité répond par l’affirmative, malgré le fait qu’un individu déguisé en primate a traversé l’écran, en se livrant à quelques pas de danse. Puis on repasse la séquence et, cette fois, tout le monde voit l’étrange apparition.

C’est ce qu’on appelle la cécité cognitive : le cerveau humain se concentrant habituellement sur une chose à la fois, il nous empêche de voir une situation dans son ensemble. Cathy Davidson n’y voit pas une limitation, mais une occasion de mettre en commun nos différentes perceptions pour mieux s’y retrouver dans la complexité ambiante : certains sont plus habiles à compter les passes, d’autres ont l’œil pour les détails incongrus tel un gorille dans une partie de basket.

JOBBM Votre livre explore les différentes formes que peut prendre notre attention. Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à cette question?
Cathy N. Davidson Je n’en pouvais plus d’entendre les commentateurs dans les médias se lamenter à propos de notre capacité diminuée d’attention et blâmer les technologies, alors qu’à l’Université, je voyais régulièrement passer des dossiers scientifiques qui disaient le contraire. J’avais aussi mes raisons personnelles : j’ai su très tard, à l’âge de 27 ans, que j’étais dyslexique avec des troubles de l’attention. Avant ça, mes professeurs m’avaient souvent dit que j’étais «têtue» parce que j’avais du mal à faire mes devoirs en suivant les mêmes règles que les autres élèves. Malgré cela, j’ai obtenu un doctorat sur l’histoire de l’imprimerie de masse aux États-Unis.

Notre capacité d’attention est-elle moins grande qu’autrefois? CD Depuis 150 ans, notre société mesure l’attention dans une perspective tayloriste – c’est-à-dire en fonction de l’accomplissement d’une tâche distincte dans un temps donné –, qu’il s’agisse de visser des boulons sur une auto, de rédiger un rapport, de lire un roman, etc. Mais l’ère numérique est en train de changer profondément notre mode d’attention, puisque nous sommes fréquemment à faire plusieurs choses à la fois : parler au téléphone, consulter nos courriels, lire le fil des actualités ou de Twitter, travailler sur un dossier, etc. Nous ne sommes donc pas moins attentifs (au contraire), mais notre attention est fragmentée. Ce n’est ni bon ni mauvais, c’est simplement le nouvel ordre des choses.

Vous soutenez que les écoles préparent mal les jeunes pour le monde d’aujourd’hui. Pourquoi?
CD Nos écoles primaires, secondaires et même les universités accordent peu d’importance au champ des nouveaux médias et des nouvelles technologies. Aux États-Unis, et ailleurs en Occident, on demeure obsédés par les examens standardisés – les subventions étatiques sont d’ailleurs souvent liées à la performance des élèves à ces épreuves où il y a de bonnes et de mauvaises réponses. Or, de nombreuses études ont démontré qu’apprendre par cœur les bonnes réponses est une forme très peu utile d’apprentissage. De plus, c’est une méthode d’évaluation qui est complètement déconnectée de la réalité d’aujourd’hui.

Nous vivons dans une ère où il y a un partage d’informations complexes, des mises à jour et, surtout, de la rétroaction constante. Pensez seulement aux critiques de restaurants sur le Web; tout le monde a maintenant son mot à dire! Dans le cours que j’enseigne à l’Université Duke (intitulé This Is Your Brain on The Internet – Votre cerveau sous l’influence d’Internet), les élèves effectuent certains travaux sur des blogues ou en formule wiki (document collaboratif), donc ils sont également notés par leurs pairs. À mon avis, apprendre à donner et à recevoir du feedback et à travailler en collaboration est l’un des outils les plus précieux à acquérir de nos jours. C’est aussi l’une des clés pour stimuler l’attention. On n’a qu’à penser aux jeux vidéo, qui fonctionnent sur ce principe de rétroaction constante : on voit à quel point ils retiennent l’attention des jeunes.

Concrètement, qu’est-ce que nos écoles pourraient faire différemment?
CD En plus des apprentissages de base comme la lecture, l’écriture et les mathématiques, il faudrait mettre l’accent sur l’acquisition d’une pensée critique, sur l’innovation, la créativité et la résolution de problèmes.

Pourquoi les enfants n’apprendraient-ils pas, par exemple, les rudiments de l’écriture de code informatique? Après tout, c’est ce code qui nous permet de mener la plupart de nos activités quotidiennes!

À quel point nos milieux de travail sont-ils mal adaptés aux nouvelles réalités technologiques?
CD Nous travaillons encore pour la plupart dans des bureaux isolés censés limiter les distractions, alors que nos ordinateurs nous connectent en tout temps avec une tonne de distractions : la rencontre scolaire de notre enfant, le tournoi de hockey, la maladie d’un proche, etc.

On commence à peine à trouver des moyens d’organiser la cohabitation de toutes ces facettes de nos vies. En même temps, trop de responsables des ressources humaines croient pouvoir contrôler les employés, en imposant, par exemple, des horaires rigides de 9 à 5. Or, beaucoup d’entre nous sommes «branchés» à notre travail à travers la technologie sur une plage horaire beaucoup plus longue – qui ressemble plus à du 5 à 9 – sans avoir besoin d’être assis dans un bureau.

Interdire l’accès aux réseaux sociaux n’est pas non plus une bonne idée. Des recherches en Australie ont montré que les gens étaient en fait MOINS productifs lorsqu’ils n’avaient pas accès à Facebook et compagnie. On voit qu’il est très difficile de se concentrer sur une tâche – surtout si elle est ennuyante – sans prendre des pauses pour se distraire. Cela devrait nous amener à réfléchir à l’importance du plaisir dans le travail. L’attention et la motivation sont inextricables.

Comment peut-on donc améliorer la qualité de l’attention au travail?
CD Encore là, les principes du jeu peuvent nous servir : on sait que le cerveau est très alerte lorsqu’on joue. Ce que j’entends par «jeu», c’est de proposer des défis stimulants aux gens et de savoir calibrer ces défis pour maintenir la motivation. On pourrait s’inspirer, par exemple, des techniques utilisées par les physiothérapeutes qui font de la réhabilitation. Les défis sont chaque jour un peu plus grands, mais assez raisonnables pour bâtir la confiance.

Également, je crois beaucoup au crowdsourcing (faire appel aux internautes pour créer du contenu ou résoudre un problème, par exemple). La technologie nous permet de miser sur la complémentarité des aptitudes individuelles. Il faut être prêt à essayer des choses nouvelles et ne pas avoir peur du chaos. Des exemples comme Wikipédia ou des logiciels libres comme Firefox ont démontré que les meilleures idées ressortent lorsqu’il n’y a pas de cadre trop rigide.

La chose la plus précieuse que j’ai apprise sur le cerveau humain en rédigeant ce livre est notre formidable capacité de désapprendre certaines choses pour en apprendre de nouvelles. Internet n’est pas en train de nous rendre fous ni stupides. En mettant de côté nos vieilles certitudes, nous avons la chance de participer en temps réel à une nouvelle ère pour l’humanité.

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