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Attirer les immigrants au Lac-Saint-Jean

Martina Georgieva (à droite) et Nadine Picard, directrice du Centre Le Bouscueil

Martina Georgieva (à droite) a trouvé un emploi en moins d’un mois au Centre Le Bouscueil. Elle est photographiée avec Nadine Picard, la directrice.
Photo : Guillaume Roy

Sur les 50 000 immigrants qui s’installent au Québec chaque année, plus de 85 % choisissent de s’établir dans la grande région de Montréal. Au Lac-Saint-Jean, un organisme travaille fort pour les inciter à choisir plutôt le pays des Bleuets.

Pour Martina Georgieva, une souriante Bulgare de 37 ans débarquée au Québec en 2008, il ne fait pas de doute que l’intégration est plus ardue dans la grande ville que dans un petit bled. «Je trouvais difficile de m’adapter au rythme de vie très stressant de Montréal et d’être en compétition avec des milliers de personnes qui parlent trois ou quatre langues et qui ont des diplômes universitaires. Pour quelqu’un qui vient d’arriver et qui ne parle pas bien français et anglais, c’est plus difficile de trouver un emploi», explique l’intervenante sociale aujourd’hui installée à Roberval.

Martina Georgieva aurait probablement tout ignoré du Lac-Saint-Jean n’eût été de Portes ouvertes sur le Lac (POL), un organisme à but non lucratif qui s’est donné pour mission de «voler» quelques immigrants à la métropole en faisant mousser la qualité de vie locale et les possibilités de carrière. Depuis sa fondation en 2006, POL a facilité l’implantation de 379 personnes issues de 50 nationalités différentes.

L’opération séduction semble mener à un engagement sérieux, à en croire le taux de rétention des immigrants au Lac-Saint-Jean : plus de 80 % y résident toujours après trois ans. Un résultat qui ravit Louis-Michel Tremblay, le directeur général de l’organisme, lequel visait 50 % à ses débuts.

Entremetteurs culturels

Les agents de POL aident les nouveaux arrivants à établir des contacts dans la région. Ils les guident, par exemple, pour trouver une école à leurs enfants, un médecin de famille ou encore pour rencontrer des employeurs.

«À leur arrivée au pays, on dit aux immigrants de s’organiser et de s’intégrer. C’est sûr que les immigrants doivent s’intégrer, mais la communauté d’accueil aussi doit faire des efforts pour répondre à leurs besoins. Il nous faut des “entremetteurs” de cultures», croit Louis-Michel Tremblay.

L’idée d’une structure d’accueil pour immigrants a germé en 2003 alors que Marie Fillion, enseignante aujourd’hui à la retraite, a rencontré des immigrants en difficulté à Jonquière. «On est tellement chanceux d’être nés ici, alors pourquoi ne pas venir en aide aux autres?» dit-elle. Trois ans plus tard, avec le soutien du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles et plusieurs partenaires locaux, POL ouvrait un bureau à Saint-Félicien.

Avant de retourner à Montréal, j’avais déjà signé mon bail. Je ne l’ai jamais regretté.
— Marie-Gabrielle Tacka

En moins d’un an, les premiers immigrants se sont installés à Saint-Félicien. Les autres municipalités de la MRC du Domaine-du-Roy se sont rapidement ralliées au projet, suivies peu après par l’ensemble des villes et villages du Lac-Saint-Jean.

Il faut dire que la situation démographique était critique : à l’époque, selon l’expression populaire, la région se vidait de ses jeunes à raison d’un autobus par mois. «L’immigration est une des solutions pour répondre à nos besoins de main-d’œuvre. Elle contribue au développement de nos territoires et à l’enrichissement culturel de la région», souligne le préfet de la MRC du Domaine-du-Roy, Bernard Généreux.

Recrutement à Montréal

Le recrutement commence dès l’arrivée des immigrants à Montréal, où travaille Nathalie Michaud, l’agente de promotion et de liaison de POL.

Fraîchement débarquée dans la métropole en 2010, Marie-Gabrielle Tacka est tombée par hasard sur une de ses présentations. Trois semaines plus tard, elle venait faire une visite exploratoire organisée par POL au pays des Bleuets, en compagnie de son fils Dominique.

Lors de ces séjours, POL s’occupe de tout : transport, logement, nourriture, tour de ville, visite de logements et rencontres avec des employeurs potentiels. «Avant de retourner à Montréal, j’avais déjà signé mon bail. Je ne l’ai jamais regretté», lance l’Ivoirienne d’origine. Après quelques mois de recherches infructueuses en secrétariat, elle a trouvé un emploi comme préposée aux bénéficiaires. Puis, elle est allée faire des études collégiales en tourisme. Elle tente aujourd’hui de lancer sa propre entreprise. Tout ça en moins de deux ans!

Martina Georgieva, pour sa part, a mis à peine un mois pour trouver du travail au Lac-Saint-Jean après s’y être installée. «J’ai vu une offre d’emploi dans mon domaine sur Internet, mais je n’avais pas de moyen de transport et je ne savais pas comment procéder. Alors j’ai demandé à une agente de POL de m’accompagner à l’entrevue d’embauche», dit-elle.

Comme la candidate craignait de ne pas maîtriser suffisamment le français, l’agente a aussi offert de parler à sa place au cours de l’entrevue. Il n’en fallait pas davantage pour que Martina Georgieva gagne en confiance. «Pour quelqu’un qui disait ne pas parler beaucoup français, elle se débrouille très bien», affirme son employeuse, Nadine Picard, directrice du Centre Le Bouscueil, qui vient en aide aux personnes atteintes de maladies mentales.

Des milliers de postes à pourvoir

Selon Louis-Michel Tremblay, les efforts de sensibilisation de l’organisme auprès des employeurs ont rendu le marché du travail plus favorable aux nouveaux arrivants. «Il y a trois ans, autour de 30 % des immigrants suivis par POL travaillaient dans leur domaine ou un domaine connexe. Aujourd’hui, c’est plus de 50 %. Un ingénieur ne travaillera peut-être pas tout de suite comme ingénieur, mais il peut commencer comme technicien en génie», souligne le directeur général.

La rareté du personnel qualifié dans la région est aussi à l’avantage des nouveaux venus. Il y aura 22 000 postes à pourvoir au Saguenay-Lac-Saint-Jean d’ici 2016, surtout dans les secteurs forestier et agricole, mais aussi dans les métiers hautement qualifiés. «On aura besoin d’ingénieurs, d’architectes, de médecins, de radiologistes, et j’en passe», ajoute Louis-Michel Tremblay en faisant allusion aux places libérées par les départs à la retraite. Enfin, l’éloignement des grands centres joue en leur faveur. «Il n’y a jamais mille personnes qui postulent à un même poste, alors les chercheurs d’emploi se démarquent plus rapidement.»

Tout recommencer

Prendre racine quelque part suppose davantage que trouver un emploi. C’est pourquoi POL cherche aussi à créer des occasions de rencontres sociales : sorties en traîneau à chiens ou à la plage, randonnées pédestres, cinq à sept, matchs de soccer ou encore soirées de quilles. Des ateliers sur l’adaptation culturelle, un projet d’intégration par le bénévolat et un programme de jumelage entre Québécois et immigrants sont aussi proposés.

«À mon arrivée, je ne m’attendais à rien de POL. Pourtant, ce sont eux qui m’ont apporté le plus de soutien en m’invitant à des activités de réseautage», témoigne Yacine Cherrouk. L’Algérien de 39 ans a ouvert une clinique vétérinaire à Roberval en 2010, après avoir eu vent que la ville connaissait une pénurie de professionnels dans ce domaine.

Selon Marie Fillion, la solitude est un des plus grands défis auxquels font face les immigrants. «Ce n’est pas d’attirer du monde qui est difficile, dit-elle. C’est de les garder. Le vrai test, c’est la rétention.»

Se fondre dans le paysage

Si les immigrants ne vont pas à la forêt, la forêt peut venir aux immigrants. C’est du moins le pari que fait le Centre de formation professionnelle de Dolbeau-Mistassini, pour profiter du bassin de travailleurs de Montréal.

Au début de juillet, au cœur de la forêt boréale, à plus de 100 km au nord de Dolbeau-Mistassini, Sansan Arnold Da créait des éclaircies afin de favoriser la croissance d’épinettes noires et de sapins. «Tant que je ferai de l’argent, je vais continuer ce travail», souligne cet ancien cadre dans une compagnie de tabac du Burkina Faso.

Sansan Arnold Da participait à un projet pilote de formation en travail sylvicole mis sur pied au printemps 2012 par le Centre de formation professionnelle de Dolbeau-Mistassini. Pour recruter des élèves depuis Montréal, l’établissement a fait appel à Portes ouvertes sur le Lac (POL).

Après une visite exploratoire de la région organisée par POL, une dizaine de nouveaux arrivants ont entamé leur formation théorique à l’École des métiers des Faubourgs-de-Montréal. Des enseignants de Dolbeau-Mistassini ont été dépêchés sur place pour l’occasion. Puis, les élèves ont poursuivi leur apprentissage en forêt, avant d’être embauchés par Reboitech, l’une des plus grosses entreprises sylvicoles au Québec.

Cette dernière compte 300 employés, dont 80 immigrants, pour la plupart originaires d’Europe de l’Est et d’Afrique. «Il y a de moins en moins de Québécois qui veulent travailler comme ouvriers sylvicoles», témoigne Dominique Biron, directrice générale.

Les recrues, elles, semblent très motivées. «Alors qu’un Québécois gagne entre 1 000 et 1 200 $ par semaine, les immigrants empochent souvent de 1 500 à 2 000 $, car ils travaillent plus tard et plus de jours», ajoute Dominique Biron.

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