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À table avec Hugo Latulippe, documentariste

documentariste

C’était bien avant que la feutrine rouge portée en carré et les vieilles casseroles battues au rythme de la rue ne soient à la mode.

C’était dans la noirceur de l’automne dernier. On était près de 1 000 personnes réunies dans l’édifice de la Société des arts technologiques, à Montréal, pour le lancement du film République, un abécédaire populaire. Le nouveau documentaire d’Hugo Latulippe dont je ne savais rien, sauf que, selon des amis, il me (re)ferait rêver d’un monde meilleur. Par curiosité, j’y suis allée.

Tout ce qui bande à gauche au Québec était là. De même que bien des cœurs déçus par le néolibéralisme qui déchante. Des jeunes, des Y, des Z, des boomers, des artistes, des têtes blanches, quelques politiciens et des faiseurs de projets en tout genre.

«République, c’est une colère envers ce qu’on est en train de faire de notre pays», m’explique Hugo Latulippe, entre deux frites et une fourchette de salade de chèvre chaud. Nous sommes au Continental, populaire bistro du Plateau-Mont-Royal où l’on se régale de plats divinement créatifs. «Mon idée était de mettre en circulation des idées que j’aime et qui ne circulent pas assez sur la place publique.»

En effet, République cure les oreilles et ravive la pensée. C’est le puissant condensé d’une cinquantaine d’heures d’entrevues effectuées avec autant d’esprits éclairés – sociologues, économistes, artistes, politiciens, syndicalistes, environnementalistes – qui réfléchissent à voix haute sur le Québec d’aujourd’hui et sur ce qu’il pourrait être en mieux. Éducation, économie, santé, démocratie, environnement… Quelque 90 minutes d’observations d’une profondeur peu souvent sondée. Ne serait-ce que de se poser une question bête à laquelle plus personne ne semble avoir de réponse : aujourd’hui, qu’est-ce qui est sacré pour un Québécois?

C’est un documentaire qui «incite à une révolte intelligente», dit Hugo. Depuis sa sortie, le documentaire a fait l’objet de projections publiques un soir sur deux partout dans la province. Des dizaines de milliers de personnes l’ont vu. Il y a encore quelques semaines, en Abitibi, 400 personnes le visionnaient ensemble, un samedi soir, s’étonne Hugo. «On dit souvent que mes films s’adressent à des convertis. Mais je commence à trouver qu’il y en a en tabarnouch, des convertis!»

Si j’ai invité Hugo Latulippe à venir discuter avec moi de l’étrange destin de République, c’est parce que la crise sociale du printemps dernier a fait étonnamment écho aux préoccupations véhiculées dans ce film. Une synchronicité frappante. «Plusieurs personnes me soulignent que mon film a été prémonitoire du Printemps québécois. Je pense plutôt qu’il participe à une époque et que c’était normal que cette crise survienne. Le film ne l’a certainement pas déclenchée. Je rencontre souvent des étudiants qui n’ont jamais entendu parler ni du film ni de moi!»

Nous sommes de la même génération. Il a 39 ans, moi 40. Son nom m’est familier depuis qu’il s’est fait connaître à la Course destination monde. Ensuite, il y a eu sa bombe, Bacon, un documentaire qui a passé l’agro-business québécois à la poêle. J’avais la furtive impression de le connaître, du moins ses contours, mais plus je l’écoute, plus je constate que j’erre en terre inconnue. Il n’est ni révolté ni utopiste. C’est un altermondialiste!

Il me raconte qu’en 1999, il était à Seattle parmi la foule monstre qui a réussi à faire dérailler le sommet de l’Organisation mondiale du commerce. Un moment décisif pour le mouvement altermondialiste, qui lutte mondialement contre la simple logique marchande, et aussi un point de bascule pour Hugo. D’abord, c’est là qu’il a rencontré son «amoureuse», Laure Waridel, de qui il a aujourd’hui deux enfants, et c’est aussi là qu’est née son «indignation», un mal qui désormais court dans la population. Depuis, il trépigne. «Ça fait 12 ans que j’attends que le Québec devienne un État postmoderne, c’est-à-dire un État qui s’inspire de tout ce qui se fait de meilleur dans le monde, et qui met l’environnement au centre de son projet de société. Mais ça n’arrive pas!»

Au printemps dernier, Hugo était en Suisse – pays natal de sa conjointe – quand, au Québec, la rue s’est réveillée jusqu’à ne plus dormir beaucoup. Il regardait les manifestations et les dérapages à la télé. «Je ne peux que rendre un hommage infini aux jeunes qui sont sortis dans la rue jour après jour. Moi, je travaille pour ce monde-là!» De retour au Québec à la fin de mai, il s’est précipité pour projeter République au parc Émilie-Gamelin, sous la menace d’une possible amende et le regard de feu des policiers.

Or, rigole-t-il, République n’a pas un an qu’il est déjà déclaré «caduc» par des jeunes! «C’est vrai. Je l’ai fait avant le Printemps! Mais le devoir d’un film, c’est aussi de dépasser le ponctuel pour mener à un déclic plus large. Mon ambition, c’était que République documente le point de bascule de notre société.»

Alors, le Québec est en train de basculer? «Les basculements sont toujours le fait des minorités. Mais là, il y a vraiment une grosse minorité. La grève étudiante, ce n’était qu’une des stratégies pour enclencher une réflexion sociale et un mouvement populaire beaucoup plus larges qui, j’espère, vont se poursuivre.»

On est dans un contexte de changement historique, poursuit Hugo. Selon lui, la présence de Françoise David au débat des chefs est «une percée incroyable en zone adverse». «Pour la première fois depuis la nuit des temps, quelqu’un défendait le plus grand nombre et non des intérêts. J’ai crié, pleuré devant ma télé… C’est une première brèche dans le mur.»

Le «mur», ce sont ces gens qui ont bâti le Québec et qui sont toujours sur la place publique, avec leurs «vieux disques». «Ils sont stationnés, ce monde-là! Or, il faut progresser, estime Hugo. On parle du postcapitalisme, qui est même étudié par la London School of Economics! On n’est pas en train de parler de quelque chose qui ne se peut pas. On n’a pas le choix de faire les choses autrement, ne serait-ce que sur le plan de l’écologie.»

Hugo Latulippe se défend de faire des films engagés – «Je ne suis engagé par personne!» – ou militants, terme qu’il juge trop près de «militaire». Il se voit plutôt comme un résistant, comme un bum qui fait une «job de bras». Au cours du Printemps, il a souvent élaboré des stratégies avec Gabriel Nadeau-Dubois dans le cadre de cercles de discussion sur le Net. Il ne l’a jamais rencontré, mais il l’adore, «comme un frère». «Gabriel est un jeune extrêmement allumé qui a de la graine de révolutionnaire. C’est parfait. On en a tellement besoin! Si je peux me ranger derrière des plus jeunes que moi, je vais le faire demain matin.»

D’ailleurs, s’il devait refaire République aujourd’hui, il donnerait le micro à plusieurs jeunes esprits qui ont récemment émergé sur la place publique. Une génération qui va rocker le Québec, selon Hugo. «Les gens de ma génération me remercient de faire des films extraordinaires, puis ils s’en vont. Mais les jeunes, eux, répondent “solide”. Ils disent : “C’est bien beau, mais maintenant, on va aller faire des choses…” Et ça, c’est une bonne nouvelle!»

«La révolution est encore possible», soutient-il, comme il le laisse présager dans la magnifique narration poétique qu’il a écrite et qui conclut son film République : Vous verrez, nos filles et nos fils émergeront deboutte, comme une forme de l’art. Ils seront comme un vent chaud, ils viendront de partout, pour nous sortir le X des petites cases, pour nous remettre le feu en arrière des yeux…

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