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À qui profitera le pétrole québécois?

Forage d’un puits d’exploration de pétrole en Gaspésie.
Photo : Pétrolia

L’hypothétique pétrole qui dormirait dans le golfe du Saint-Laurent fait saliver les politiciens, mais pourrait-il relancer les raffineries québécoises? Nous sommes allés vérifier.

Août 2012. Jacques Pelletier, le président de la société de Rimouski Forages de l’Est, est un habitué du monde minier. «Dans les premiers travaux [d’exploration] au Lac Bloom, c’est moi qui étais là», note-t-il non sans fierté, en référence à la mine de fer de Fermont entrée en exploitation en 2010. Mais c’est plutôt pour causer pétrole qu’il nous a accueillis sur l’île d’Anticosti, où son entreprise extrait des échantillons de sol pour la société d’exploration Pétrolia.

À quelques mètres de nous, la foreuse pivote inlassablement dans sa mare d’eau noire, continuant sa bruyante progression dans le sous-sol anticostien. Dans cette clairière du nord-ouest de l’île, à une trentaine de kilomètres de Port-Menier, on se sent bien loin de l’euphorie électorale des politiciens de Québec, qui se voient déjà soulager les finances publiques grâce à la manne pétrolière qu’ils promettent tantôt sur Anticosti, tantôt en Gaspésie, tantôt à Old Harry.

«Pour le pétrole, on est vraiment dans les débuts, dans l’Est», rectifie, prudent, Jacques Pelletier. «Ce n’est pas comme dans l’Ouest, où ils ont déjà des gisements. Ici, c’est l’étape embryonnaire.»

Toujours est-il que la classe politique dissimule mal son excitation quand il est question du pétrole made in Quebec – même si, faut-il le rappeler, aucune goutte n’est encore sortie d’Anticosti, d’Old Harry ou, a fortiori, du golfe du Saint-Laurent tout entier. Qu’importe si les 42 milliards de barils estimés à Anticosti par des firmes de consultants restent encore à être découverts; ou que le dôme de sel d’Old Harry, de l’aveu même de la société Corridor Resources, risque de ne rien contenir : la magie a fait son effet dans l’opinion publique, et «les milliards de barils de pétrole québécois» se sont installés à demeure dans l’imaginaire politique de la province.

Pourtant, parmi tous les débats qui ont suivi, il en est un qui, assez étrangement, a échappé à l’attention du public : celui de la direction que prendrait le pétrole brut local une fois sorti du sol. La question du raffinage de l’or noir québécois mérite néanmoins d’être posée, tant elle pourrait avoir un impact sur l’avenir de la filière, passablement fragilisée dans les dernières années.

Rentabilité incertaine

Les sociétés d’exploration ne manquent pas de rappeler l’intérêt qu’aurait la province à produire elle-même son pétrole. C’est que le brut accapare de loin la plus grosse part de ses importations, soit 14 milliards de dollars sur un total de 85 milliards en 2012. «C’est 14 milliards de votre portefeuille qui s’en vont à l’étranger, souligne André Proulx, président de Pétrolia. Vous ne percevez pas de taxes là-dessus, vous ne créez pas d’emplois. C’est de l’argent vide.»

Pour ce qui est du raffinage, Junex et Pétrolia – les deux sociétés d’exploration qui travaillent sur Anticosti – lorgnent Ultramar et sa raffinerie Jean-Gaulin, à Lévis. Le hic, c’est que le pétrole québécois, aussi proche soit-il de Québec, se vendrait au prix du Brent, puisqu’il ferait géographiquement partie du bassin Atlantique. Si les prix devaient se maintenir, il coûterait donc au moins une vingtaine de dollars de plus le baril que les pétroles de l’ouest du continent (voir l’article Les raffineries québécoises en difficulté).

Cette donnée n’échappe pas aux sociétés d’exploration québécoises. «On ne voudrait pas que ça fasse baisser nos prix», indique André Proulx, qui craint de devoir vendre son pétrole au rabais pour concurrencer les pétroles continentaux. C’est que rien n’obligerait les raffineries du Québec à acheter québécois et il n’est pas impossible qu’elles préfèrent les pétroles de l’Ouest. Quand on lui soumet le scénario – qui paraît loufoque – d’un Québec qui importerait du pétrole de l’Ouest tout en exportant le sien, André Proulx étouffe un petit rire. «Je ne répondrai pas, mais on a la même question que toi», se contente-t-il de dire.

Du côté d’Ultramar, on assure qu’un pétrole québécois «trouverait preneur» – sans toutefois s’engager à rien. «Est-ce qu’il y a un intérêt pour nous? Certainement, certifie Michel Martin, directeur aux affaires publiques et gouvernementales chez Ultramar. Est-ce qu’on pense qu’on pourrait le raffiner? Fort possiblement, mais je ne peux pas répondre “absolument”. Quel niveau de production serait soutenable? On traite 230 000, 240 000 barils par jour. Pour nous permettre de planifier notre production à long terme, ça prendrait des quantités de l’ordre de quelques dizaines de milliers de barils par jour.»

Pour l’instant, il est impossible de déterminer le potentiel de production de la province avec certitude – même si André Proulx affirme que l’ensemble des champs pétrolifères québécois pourraient bien, d’ici sept à huit ans, satisfaire à «50 à 60 %» de la demande domestique en fournissant de 200 000 à 240 000 barils par jour.

Michel Martin avoue toutefois que, pour le moment, c’est vers l’Ouest que regarde l’industrie. Paradoxalement, l’approvisionnement en pétroles de l’Ouest permettrait aux raffineries de tenir assez longtemps pour voir les premières lueurs d’une production locale. «Entre le moment où on va développer et produire, il y a certainement une décennie, donc les choses ont le temps de changer, prévient Michel Martin. Notre objectif actuel, c’est d’avoir accès à du brut qui ramène nos coûts à un niveau acceptable et de demeurer un joueur compétitif pour les années à venir.»

Dans ce dossier

• Les raffineries québécoises en difficulté

• Les Québécois accros au pétrole

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